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Cette particularité de l’aliment ou du nutriment à toucher l’organe cible (sur

perdez2kilos.com, vous trouvez les « Aliments qui font maigrir du ventre et des

cuisses » pourquoi ces parties seulement ?). Tout se déroule comme si les

aliments ne s’attaquaient qu’à cette partie.

Pourtant, dans la réalité, ils entrent par la bouche, sont mis en contact avec nos

dents, notre palais, glissent le long de notre tube digestif, sont acidifiés par notre

estomac puis vont être absorbés par notre intestin et, une fois dans notre sang,

vont circuler dans l’ensemble de notre corps….

C’est l’imaginaire sur l’aliment qui nous laisse entrevoir que comme un électron

téléguidé dans le corps, l’incorporé va agir sur un seul organe en délaissant au

passage les autres.

Il nous a semblé intéressant de distinguer l’imaginaire sur les aliments qui sert la

création d’un corps sain chez l’homme, de celui qui vise la construction d’un corps

sain chez la femme.

1.1.3 L’expression corporelle des hommes

La tendance à suivre un régime minceur est-elle réelle ?

S’il nous est difficile dans notre recherche de trouver des informations sur le

régime alimentaire des hommes, nous apprenons tout de même, grâce au forum

de « Doctissimo.fr » sur le surpoids et l’obésité qu’ils sont aux côtés de leur

femme et qu’ils la soutiennent dans la lutte contre les kilos.

C’est ce que nous écrit « dep22tonio »474 dans un post daté du 16 juin 2009

intitulé : « le fort homme ». Composé de maris, ce forum existe afin que les

hommes soutiennent leur femme dans leur régime. Ils encouragent de près leurs

femmes qui suivent un régime minceur.

Dans ce message « Dep22tonio » nous informe de la réunion des « épouses » à

laquelle les conjoints étaient invités. De cette rencontre mémorable, les

compagnons ont saisi les difficultés de leurs femmes et décidé de les

accompagner dans leurs efforts. De ce fait, ils participeront désormais à leurs

nombreuses activités ; piscine, promenades et autre…Ils sont donc prêts pour les

activités sportives. Ainsi ils contribuent par cet accompagnement à un soutien

psychologique de leur femme au régime pour maigrir. Néanmoins ils sont aussi

intéressés pour eux-mêmes, par les activités sportives. C’est sans doute sur ce

474

D’après http://forum.doctissimo.fr/nutrition/surpoids-obesite/soutiennent-femme-regimesujet_

176959_1.htm. consulté le 26 août 2009.

289


point qu’ils rejoignent le mieux, leurs femmes. L’essentiel pour l’homme est-il de

devenir un être musclé par le sport ? Ce ne serait pas une posture nouvelle475 .

1.2 Manger « une alimentation saine » pour

construire des parties

saines à son corps

1.2.1 « Manger pour ses seins »

Le Bust up gum476 est une dernière nouveauté pour obtenir des seins plus

volumineux et être bien dans sa peau. La santé est vue ici sous l’angle du

bonheur, du bien être. Il est nécessaire d’être bien dans sa tête pour une femme.

Et pour se faire bien accepter en société comme une femme, il est nécessaire de

correspondre à un modèle où les seins atteignent une certaine grosseur

correspondant non plus à 90 B pour les tailles de bonnets mais plutôt à un 95 C

comme les stars477 .

Ceci est perçu par Lausannette une commentatrice du forum beauté

d’ « Aufeminin.com ». Avoir des gros seins est comme un bienfait pour son corps

« Pour une belle poitrine », c’est important une belle poitrine car c’est une preuve

visuelle que la femme est en pleine santé physique. Les seins sont un attribut

indispensable à la séduction de nos jours.

Un message envoyé par lausannette le 19 juin 2007, à 00:44 sur le forum beau-

té d’ « Aufeminin.com » précise :

« Après avoir tout essayé, les produits inimaginables que l’ont ma conseillé sur le

forum, c’est bien le Bust up gum qui m’a satisfaite le plus. En tout cas, j’obtiens

des résultats, mes seins grossissent et je ne crois pas que ce soit de l’arnaque

sinon comment aurai-je les seins qui grossissent ? »

Elle n’est pas la seule intéressée par ce chewing gum et quelques réponses

postées sur le forum de discussion en témoignent et encouragent d’autres

femmes à consommer cette « gomme magique ». Ces verbatims sont extraits

d’une recherche effectuées en 2007.

C’est vrai que le bust up gum est efficace, claironne demongirls1, le 21 juin à

11:40

475 Le discobole donnait déjà une représentation de l’homme athlétique. Cette statue est datée de

470-440 av. JC.

476 Se reporter à http://www.eveboutique.fr/ pour en savoir plus sur cette gomme magique.

477 Un article sur « tasanté.com » (2003) interroge : Demain, toutes en 95 C ?

290


Le bust up gum il n y a que ca de vrai, dit hotessmiami, le 21 juin à 08:12

J’ai vérifié le site , précise clarax5, le 20 juin à 19:03

Moi j’en suis convaincue, écrit yamina188, le 20 juin à 03:45

Pour l’une d’entre elle, c’est une urgence que d’obtenir des gros seins :

C’est vrai que c’est long 6 mois, continue clarax5, le 20 juin à 17:54

Dans tous les cas, l’ensemble de ces messages sont là pour nous inciter à croire

dans les effets véritables et l’obtention de résultats :

Essai le bust up gum, poste rivieredor, le 19 juin à 20:21

Ces messages sur le forum beauté d’ « Au.feminin.com » ne sont plus tous

disponibles lorsque nous cherchons à les relire en août 2009, quelques-uns ont

été supprimés. Par ailleurs un questionnaire sur l’efficacité du bust up gum a été

posté en 2007 et est lisible mais les résultats ne sont pas affichés478 .

En dépit de l’éphémère apparition de cette gomme sur le site féminin, la question

des seins à gonfler reste toujours une question d’actualité. En effet, un message

écrit par « Galidesiles »479 le 16 août 2009, présente l’augmentation des seins par

une autre méthode le « b-bust » (toujours sur le forum beauté d’Aufeminin.com »).

Cette internaute recherche des personnes qui ont augmenté et raffermi leur

poitrine par le système b-bust par laser et sans chirurgie. Elle souhaite recueillir

des témoignages.

Au travers de ces messages, on voit bien que la silhouette féminine

contemporaine, même si elle doit toujours être fine, mince, est à parachever avec

des gros seins.

L’interrogation nous effleure concernant les fessiers des femmes vivant en

France. Effectivement, si les seins sont des attributs importants chez les femmes,

478

Ce questionnaire est posté le 7 août 2007 car à cette période le sujet du Bust Up gum est

l’objet de nombreux post, Triskèle met en place ce sondage susceptible d’aborder toutes les

interrogations des intéressées. Elle prie celles qui ne le sont pas d’éviter de répondre. Les

questions sont : quel est votre âge? Où avez vous achetez le BUG (Bust Up Gum)? Quel à été

son prix? Depuis combien de temps prenez vous le BUG ou combien de temps l’avez vous

pris? Avez vous pris en taille ou simplement “gonflé”? Quel était votre tour de poitrine/taille

avant le traitement? Et maintenant? Avez-vous eu des effets secondaires (par ex, vergetures,

prise de poids, douleur)?

Elle demande à toutes de répondre avec sincérité et propose également si certaines ont des

questions à poser de se servir de la messagerie.

479

Elle vit en concubinage depuis 20 ans, et a 40 ans. Elle a 2 enfants de 13 et 16 ans, et est

écrivain public à St Martin aux Antilles. Elle cherche des témoignages afin de porter plainte

contre la société qui commercialise ses soins par laser pour le raffermissement et le

grossissement soi disant des seins. Son message qu’elle nous envoie le 25.08.2009 est

explicite : « en juin j’ai fait des séances avec le b-bust pour le raffermissement et le

grossissement par laser sans chirurgie Au total il y avait 20 séances et au bout de la 18ème

aucun résultat. J’ai donc essayé de négocier avec les personnes du centre pour me faire

rembourser et ils n’ont rien voulu savoir et m’ont dit de porter plainte. Ce qui fait que je n’ai pas

fait les 2 dernières séances et J’ai perdu 700€. Je voudrais monter un dossier à déposer au

tribunal mais j’ai besoin de témoignage pour monter ce dossier. »

291


les fesses aussi. Nous regardons alors s’il est possible de trouver des aliments

pour « faire grossir ses fesses en mangeant ». L’idée derrière la recherche d’un

corps sain est de ressembler aux modèles féminins dominants actuels. La

performance physique d’une femme actuelle en bonne santé, se lit dans sa

minceur, ses gros seins et ses fesses musclées.

1.2.2 « Faire grossir ses fesses en mangeant »

Nous retournons sur le site « Aufeminin.com », pour lire le blog de Mondje480 qui

nous présente le « Bobaraba ». Sur son blog, elle nous montre un moyen pour se

servir de nouveaux produits qui aident les femmes dans le ‘grossissement’ de

leurs fesses. Cependant il s’agit ici d’un comportement spécifique aux femmes

ivoiriennes. Mais qu’est ce que le Bobaraba ?

Nous nous inspirons d’un message récent sur Internet pour approcher une

définition481 .

C’est un traitement qui permet de faire grossir ses fesses par l’ingestion, par

injection ou par suppositoire. Pour ce faire, il existe des gélules à base de

vitamines B12 ou des ampoules injectables qui contiennent de la vitamine B

‘complex’ ou encore ce sont des suppositoires à base d’huile de foie de morue.

D. Aïssata commerçante de pagne rêvait d’avoir un postérieur imposant. Elle a

donc acheté le traitement du Bobaraba. Pour cette raison, elle devient une femme

appelée « Bobaraba ». « Aujourd’hui je sens les regards dans mon dos et cela me

fait plaisir. Je sens que j’existe » rapporte D. Aïssata482 .

Revenons à Mondje, notre blogueuse qui vit en Côte d’Ivoire et nous apprend que

c’est une posture actuelle des femmes ivoiriennes. En France c’est plutôt une

technique pour se muscler les fesses qui est retenue par les femmes. Elles

pratiquent alors le fitness et l’aérobic car la mode des fesses musclées483est pour

les femmes en France un mode de séduction.

La graisse aux fesses pour les femmes est synonyme de mollesse, et de plus les

recommandations actuelles sanitaires issues du monde médical, sont la pratique

régulière de l’activité physique. Sans le vouloir expressément¸ les messages du

480

Disponible sur le site « Aufeminin.com » sur l’espace de Mondje.

Mondje a 29 ans et elle vit en côte d’Ivoire. Elle aime le cinéma, les concerts et les spectacles,

la lecture. Au niveau des sports elle apprécie la gym et l’aérobic. Elle a créé son blog après une

rupture sentimentale avec son ami.

481 Message daté de juin 2008, http://ivoirenews.ivoire-blog.com/archive/2008/06/21/mourir-pourle-

bobaraba.html consulté le 25 août 2009.

482 http://ivoirenews.ivoire-blog.com/archive/consulté le 25 août 2009.Op.-Cit.

292


PNNS appuient cette idée du corps musclé et peuvent être utilisés pour servir

cette idéologie des fesses toniques.

En France, la question des fesses et de leurs formes se pose effectivement. Sur

ligne-en-ligne.com., la mode nous explique Sebastian Lopez, âgé de 32 ans,

originaire d’Argentine, (entraîneur personnel et coach sportif depuis plus de 15

ans) est aux fessiers toniques.

« Que ce soit en France, comme à l’étranger, la mode a toujours été, et je

l’espère, le sera encore aux fessiers toniques. Car des fesses rondes, toniques et

fermes sont tellement plus attirantes et agréables à regarder que des fessiers

plats, parfois flasques ou avec un excès de cellulite. »484

Tout récemment une newsletter est arrivée dans notre messagerie et elle aborde

la question : que manger pour obtenir des fesses toniques ? Nous apprenons ainsi

que les aliments à privilégier pour ce faire sont ceux riches en protéines « pour

développer la masse musculaire » et surtout éviter les aliments gras pour « ne

pas favoriser les réserves dans cette zone » et enfin manger peu « d’aliments

sucrés et à index glycémique élevé car ils sont directement transformés en

graisses et stockés dans les fesses »485. Nous constatons que la diététique rime

avec modèle esthétique.

Dans le registre de la fabrication du muscle, nous avons trouvé des

recommandations alimentaires particulières qui concernent spécifiquement le

régime des hommes. C’est donc « manger pour se muscler » que nous allons

aborder. Car pour eux, être en bonne santé, signifie être performant physiquement

et donc avoir des muscles.

1.2.3 « Manger pour ses muscles »

Nous avons repéré lors des entretiens486 que ce sont véritablement des

préoccupations masculines. La question majeure qui suit s’adresse donc aux

hommes et aux soins de leur corps : Que faut-il manger pour avoir de beaux

muscles ? interroge le journaliste de « Doctissimo.fr ».

483 Ces observations sont extraites des activités de loisirs déclarées par les femmes appartenant à

notre groupe témoins que nous avons rencontrées en France.

484 Lopez S., sur « ligne-en-ligne.com », newsletter du jeudi 15 octobre 2009 à 8 h 53.

485 Lopez S., Op.-Cit. , Comment avoir des fesses toniques ? newsletter du 15 octobre 2009,

disponible sur http://www.ligne-en-ligne.com/sports-et-exercices-pour-mincir/fessiertonique.

html?click_newsletter=article.

486 Voir par exemple le portrait d’Alain dans le LE MASSAGE ANTI-CELLULITE 3, dans la partie portaits de mangeurs dits

bien-portants mis aux régimes par leur société.

293


La réponse nous est donnée sur le site de santé « Doctissimo.fr »487et nous nous

instruisons. Le secret délivré par ce site à l’attention des hommes est qu’ils

doivent manger des protéines. Les meilleurs aliments pour cet apport, sont la

viande rouge et aussi la viande blanche, les oeufs et enfin le fromage blanc

surnommé « concentré de protéines ». Les explications données pour la

fabrication de beaux muscles ne sont pas reconnues par l’Académie de Médecine

mais elles servent les croyances de l’auteure de cet article.

« La consommation de protéines associée à une activité sportive permet

d’augmenter sa masse musculaire et de diminuer sa masse graisseuse. Mais pour

que les muscles puissent les intégrer, il est important de consommer des sucres

lents (féculents, pain) au cours du même repas. L’énergie produite servira ainsi à

la digestion des protéines, et au fonctionnement des muscles et ne sera pas

stockée. »488

Dans le corps de l’homme, l’aliment sucre doit servir le fonctionnement des

muscles et non le stockage. La lutte contre les réserves graisseuses est visible. Il

ressort que le muscle est un élément positif tandis que la graisse est un élément

négatif du corps.

Nous poursuivons notre WELLBOX sur « Doctissimo.fr » et nous apprenons

comment les hommes doivent manger pour penser plus loin. Si être en bonne

santé, c’est devenir ou rester intelligent alors les hommes vont s’appliquer à

manger pour doper leur intelligence.

1.2.4 « Manger pour son cerveau »

Il est dans la culture des hommes d’aujourd’hui de dépasser leurs performances

intellectuelles. Comment ? Nous suivons le lien « dopez vos performances

intellectuelles »489 .

Alain Sousa nous explique alors dans son article inspiré du livre du Dr Jean-Marie

Bourre (2001) sur les aliments au service de l’intelligence comment mieux manger

pour penser. Dans son ouvrage, Jean-Marie Bourre décrit les substances

indispensables au cerveau. Une correspondance est ensuite effectuée avec une

centaine d’aliments à consommer en une dizaine de jours pour la réalisation des

apports alimentaires.

487 Elodie Lienard est l’auteure d’une information sur cette question sur le site de « Doctissimo.fr ».

Consulté en août 2009.

488 Elodie Lienard sur :http://www.doctissimo.fr/html/forme/beaute/fo_1553_manger_muscle.htm

489 Alain Sousa sur le site de « Doctissimo.fr ».Consulté le 25 août 2009.

294


Dans son article, le journaliste insiste aussi sur le sucre qui ne doit pas faire

défaut. Pensez aux sucres lents. « Après un examen ou un effort, pensez à

avaler un plat de spaghettis. » Il recommande aussi de manger des vitamines du

groupe B notamment la B9 « On en trouve dans les noix, le cresson, le brie ou le

jaune d’oeuf » et bien sûr d’éviter les carences.

Les expressions corporelles définies par un régime alimentaire sont mises à jour

et nous identifions qu’elles sont différentes chez la femme et chez l’homme. La

femme mange pour rester mince, avoir de gros seins et des fesses musclées.

L’homme incorpore des aliments pour un corps musclé et dépourvu de graisses et

accroître ses performances intellectuelles.

Il reste cependant qu’en pratique La WELLBOX en France n’est pas toujours

portée par une quête de santé et qu’elle est loin d’être parfaite et de rejoindre le

niveau des modèles alimentaires dits sains.

A partir des données historiques et économiques de la seconde moitié du XX ème

siècle, nous pouvons dire que la France est devenue une société où règne

l’abondance alimentaire. Paradoxalement, alors que des maladies dites de

pléthore (obésité, diabète de type 2) sont exposées par les épidémiologistes, les

messages alimentaires en France ne vont pas simplement pointer les excès mais

également souligner les carences. Ce qui a pour conséquence de montrer certes

que la quantité alimentaire est importante mais la qualité alimentaire aussi.

1.3 Manger pour contrer les carences alimentaires de son corps

Les références alimentaires diffusées par le PNNS, au début du XXI ème siècle,

sont entrées dans la dynamique de la construction culturelle de « La WELLBOX

saine » et sont assimilées comme des recommandations par notre population.

1.3.1 De quelles carences parle-t-on ?

Au niveau social, ces repères vont servir à la définition d’un modèle alimentaire dit

« normal » qui sera réinterprété et approprié par les personnes. C’est ce que nous

avons souligné dans les LE MASSAGE ANTI-CELLULITEs précédents 2 et 3 de notre travail.

Le fait d’utiliser les repères du PNNS, autorise la réalisation d’un plan alimentaire

journalier qui permet le contrôle ou, de justifier a posteriori des écarts en termes

de « manières nutritionnelles » de manger.

295


La WELLBOX est cependant vue par le système politique comme une technique

du corps (Mauss, 11è Ed. 2004), le but de ce programme PNNS est de former une

nation « active et prospère » composée de corps en bonne santé490et étant donné

les enjeux pour la nation, la surveillance du plan alimentaire journalier est un

élément important.

Chez l’ensemble de nos interviewés, certains ont réellement montré qu’ils

aspiraient à une « alimentation saine » et qu’ils se souciaient tous les jours, de

leur régime alimentaire. Ils présentaient ainsi leur volonté d’être de bons citoyens

ou « normaux », en intégrant les recommandations alimentaires officielles. Ils

souhaitaient démontrer ici qu’ils appartenaient au groupe de personnes bienportantes.

Ils étaient aussi dans le groupe de personnes touchées par la MC soucieux d’être

comme tout le monde y compris au niveau alimentaire. Dans notre société, la

norme peut-être assimilée et elle devient pour certains une doctrine491 qu’ils

mettent ou essaient de mettre en pratique492 .

Néanmoins, si une partie de notre population est portée sur la valeur

nutritionnelle493c’est aussi parce qu’elle vit dans un monde qui communique sur

les risques nutritionnels et leurs conséquences : l’ostéoporose et l’obésité. Dans le

Rapport du HCSP494(2000), Serge Hercberg & Anne Tallec (coordinateurs),

fondent le socle sur lequel repose la politique nutritionnelle de santé publique en

France. Les auteurs montrent les enjeux dans lesquels les facteurs nutritionnels

sont impliqués. Dans ce rapport, l’obésité concerne 10 -12% des adultes et

environ 16% des enfants de 7 à 10 ans. Elle est en augmentation et coute 1,8

milliard d’euros par an. L’ostéoporose touche 10 % des femmes à 50 ans, 20 % à

60 ans et 40 % à 75 ans (2,8 millions de femmes). Économiquement, elle coute 1

milliard d’euros par an495. C’est donc, en partie, la prévention de ces pathologies

qui justifie les messages nutritionnels du PNNS et impose de suivre les conseils

afin de ne pas courir de risques pour sa santé.

490 Rapport de la FAO, sur l’éducation nutritionnelle dans les écoles primaires Volume 1. Le manuel

pour l’éducation à La WELLBOX. « Les trois piliers essentiels du développement : Nutrition,

Santé, Education pour une nation active et prospère. », 2007.

491 En droit, ensemble de principes et d’opinions dans un domaine artistique, économique,

politique, religieux. Source : cordial 2005.

492 Se rapporter au LE MASSAGE ANTI-CELLULITE IV de notre thèse pour plus de détails sur les conseils alimentaires que

notre population déclare appliquer à leurs pratiques.

493 Il y a ceux et celles qui surveillent leur consommation de vitamines, de calories ou de fibres.

494 HCSP : Haut Comité de Santé Publique.

495 Ces chiffres datent de 2000 et ont été révisés depuis.

296


Les carences nutritionnelles soulevées sont la carence en fer durant la grossesse,

et les carences nutritionnelles des personnes sans abri. D’autres objectifs

nutritionnels sont cités et concernent l’amélioration du statut en fer, en calcium et

en vitamine D des enfants et des adolescents. La lutte contre les déficiences

vitaminiques et minérales et les dénutritions des personnes suivant des régimes

restrictifs, ainsi que les problèmes nutritionnels des sujets présentant des troubles

du comportement alimentaire sont pris en compte également.

Les repères alimentaires du PNNS nous prémunissent de ces possibles carences.

Ils permettent de découvrir pour les personnes, des écarts par rapport à ce

programme et possiblement des déviations. Les « français » perçoivent alors que

leurs pratiques sont en marge des recommandations et cela touche dorénavant

les individus dont le statut nutritionnel est « normal »496 .

Nous voyons ici pointer de possibles carences alimentaires chez des personnes

qui sont bien-portantes en apparence. Le doute persiste car, dans la réalité, les

dépistages de carences en calcium sont rares notamment pour des personnes

adultes entre 18 et 38 ans. Cela n’empêche pas nos interviewés de s’inquiéter par

rapport à leur couverture en minéraux. Nous avons pu le constater dans nos

entretiens auprès des adultes rencontrés. Les repères donnés dans la campagne

« manger pour sa santé » sont saisis comme des limites précises à ne pas

transgresser.

Chez d’autres cela entraîne une volonté de réussite du régime pour une

performance corporelle rêvée, qu’ils voient comme étant saine. Celle-ci peut se

distinguer sur un registre modéré ou à l’opposé excessif.

Cette interprétation nous rapproche des écrits de Roland Gori (2007, p.61-80) car

« bien évidemment et l’histoire le confirme, la rigueur d’un concept tend sans

cesse à retrouver le champ du savoir culturel dont il est issu et dont il se distingue.

Et ce d’autant plus que la connaissance n’est pas désintéressée et qu’elle s’inscrit

dans un style anthropologique qui lui est propre au sein d’un réseau institutionnel

de performativité sociale. »

496 Nous tenons à rappeler que les données du PNNS sont utiles pour ceux qui étudient

La WELLBOX des groupes d’individus. Cependant si elles sont prises en compte pour un niveau

individuel, il est nécessaire de garder à l’esprit l’étendue des variations individuelles (H. Dupin,

S. Hechberg, 1985).

Ceci n’est pas toujours compris et les références du PNNS dans la pratique se trouvent ainsi

posées en normes rigides, élevées au rang de dogmes alors que les auteurs mêmes de ces

repères ne le souhaitaient pas.

297


Nous discernons les messages environnementaux que notre population a intégrés

comme un mode de vie sain, et qui partent aussi des références alimentaires du

PNNS. Ce dernier cristallise de nos jours, les bons choix alimentaires et les

«bonnes » manières officielles de s’alimenter.

1.3.2 En population des interrogations sur une carence en calcium

Une de nos interviewés précise qu’elle craint un possible manque en calcium

chez elle. Du moins le ressent-elle ainsi. Cette femme, Amélie, est chercheuse ;

elle a 33 ans. Elle est mariée et mère de deux enfants en bas âge. Elle ne mange

ni fromage le midi, ni le soir et pense que, de ce fait, elle doit avoir un besoin à 16

heures de calcium. Il lui arrive cependant d’en prendre quelques fois car :

« En fait quand j’en prends, c’est pour suppléer le repas et parce que j’ai peur de

manquer. J’en prends en complément en fait. C’est très rare que j’ai une

appétence pour le produit, je pense que j’ai peut-être un manque de calcium. C’est

possible. »

Elle se rassure, en nous expliquant, qu’elle prend (elle ne mange pas elle « prend

» c’est-à-dire que c’est plutôt un ‘médic-aliment’ dans ce cas, un résultat de la

médicalisation de notre alimentation) très souvent un yaourt le matin, et le midi

également.

Si elle prend un sandwich, c’est plus facile pour elle de procéder ainsi le midi avec

un yaourt car elle est à l’extérieur de son domicile. De plus, elle consomme

généralement un yaourt le soir aussi pour couvrir ses besoins en raison de sa

peur d’un manque.

Les formes discursives du ‘savoir manger’ sont présentes dans l’environnement à

une époque et dans un espace donné et lié à des histoires de vie.

Le récit d’Elisabeth497 , femme enceinte de quelques semaines, nous illustre

l’évolution sur son savoir corporel après une consultation chez sa gynécologue

concernant sa grossesse (et donc son alimentation). Nous voyons ici une forme

de transmission pédagogique d’informations sur La WELLBOX et elle concerne le

yaourt (et son calcium).

Elisabeth se préoccupe de ses apports alimentaires parce qu’elle est enceinte et

nourrit son corps et son enfant. Elle se soucie davantage aujourd’hui de son

alimentation et suit les conseils de sa gynécologue pour avoir une alimentation

497 Elisabeth a 28 ans, est hôtesse d’accueil sur Toulouse et appartient au groupe des témoins.

Op.-Cit.

298


saine :« En dessert, je mange des yaourts biologiques c’est la gynéco qui m’a dit

que c’était bien. »

Ce que nous remarquons sur le terrain auprès de notre population, c’est que les

informations sont comprises quelques fois comme de véritables prescriptions et

leur régime alimentaire peut alors tourner à l’obsession.

Surtout parce que notre population redoute l’obésité qui est « le fléau de notre

alimentation moderne occidentale ». Ce n’est plus la peur du manque mais la peur

de l’excès qui pourrait engendrer une carence cachée. La peur d’une

consommation excessive d’aliments serait concomitante à une carence

nutritionnelle que notre corps biologique ne saurait détecter. Elle pourrait

provoquer une surveillance permanente. L’émergence de toutes les informations

sur les micronutriments, le fer, le calcium, les vitamines suscitent des

interrogations auprès de notre population. Au milieu de notre abondance

alimentaire, manquerions-nous de micronutriments ?

1.3.3 La peur de la carence par l’excès, un art de vivre

Nous mangerions trop de graisses par exemple et pas assez de vitamines, ou

encore trop de viandes et pas assez de poissons..

Dans tous les cas des peurs alimentaires persistent auprès de notre population de

bien-portants.

Judith498 illustre la posture de celle qui surveille son alimentation et a peur de

grossir. Dans son récit de vie et sa mère nous le confirme, l’obsession de Judith

avant de manger est : « Maman ! Est-ce que cela fait grossir ? »

Cette jeune femme a un IMC calculé où nous apprenons que son statut

nutritionnel est dans la fourchette qualifiée de « normale ». Dans cette peur

alimentaire, il existe un certain paradoxe, car à l’écouter cette jeune femme aime

la nourriture et rapporte son goût pour un petit-déjeuner consistant lorsqu’elle était

enfant499 :

« Un bol de chocolat chaud avec des cracottes ou des biscottes ou de la brioche

quelque chose qui tient au ventre. Sans beurre mais de la confiture.»

498 Elle a 19 ans est étudiante dans le Nord-Est de la France en 2 ème année de BTS. Elle

appartient au groupe témoins. Son portrait est réalisé dans le LE MASSAGE ANTI-CELLULITE 3, la partie sur les

portraits de mangeurs mis aux régimes par leur société dans notre thèse.

499 Il y a là un désir refoulé qui nous conduit à l’idée que Georges Bataille exprimait sur le maintien

de l’interdit autorisant une jouissance lors de la transgression. Reprise et citée par J.C.

Guillebaud, (1998, p. 273-274) : « L’expérience mène à la transgression achevée, à la

transgression réussie, qui maintient l’interdit, le maintient, pour en jouir. ».

299


Elle s’impose des rituels parce qu’elle a pris l’habitude dans son enfance de

manger un laitage. Elle continue dans cette logique, tous les midis à consommer

un yaourt avec un fruit. Le fruit ? nous dit-elle, c’est pour ne pas grignoter des «

cochonneries » dans l’après-midi. Elle construit ainsi un équilibre alimentaire avec

des aliments pour ne pas grossir mais veille à consommer un minimum d’éléments

nécessaires pour bâtir son corps. Si elle ne mange pas de charcuterie grasse le

soir, elle va cependant prendre un laitage pour un complément protidique. Il existe

tout un art de composer le menu afin qu’elle mange ce qui lui est essentiel mais

sans grossir. Le choix repose sur la qualité des aliments.

« Non je n’ai jamais mangé de charcuterie ni saucisson ni rillettes. J’aime peutêtre,

et puis ensuite c’était fromage et yaourt, il n’y avait pas forcément de la

viande le soir. » Nous dit Judith. Ses compositions de menus correspondent à ses

besoins, à sa volonté de ne pas grossir, de ne pas manquer aussi.

Dans les peurs alimentaires, nous avons écouté également celles des personnes

touchées par la MC concernant les fruits et les légumes.

Malgré la politique nutritionnelle en vigueur qui favorise la consommation de fruits

et légumes, c’est au sujet de leur consommation que nous avons enregistré des

pratiques restrictives mais au final, aussi bien auprès des personnes500qui sont

atteintes par la MC que celles du groupe témoins.

Loin de les critiquer, nous cherchons à comprendre leurs raisons personnelles.

Dans le groupe de malades, la perception du message : « Manger 5 fruits et

légumes par jour » est clairement différente. Parce que chez eux, les fruits et les

légumes évoquent plutôt des dégoûts.

Cela nous amène à penser qu’il existe des personnes résistantes aux messages

et d’autres qui se les approprient en les retraduisant. Des transgresseurs, nous en

décrirons dans la partie à venir, ils ont toujours de bonnes raisons à cela.

Le rôle alors du PNNS devient ici de poser les interdits alimentaires sociétaux en

France au XXIème. Le risque à redouter est de voir ces recommandations

appliquées comme des dogmes rigides. De sorte que manger aujourd’hui

deviendrait un problème, une obsession, une douleur, presqu’un acte dramatique.

500 Du même âge, et avec les mêmes critères sociodémographiques (sexe, région).

300


2. De la résistance à la transgression des normes sociales sur

« La WELLBOX saine »

2.1 Des résistants à la normalisation alimentaire sociale actuelle

L’attitude du mangeur révèle sa conduite « Et lorsque quelque chose s’oppose à

l’incorporation, c’est fréquemment par l’intermédiaire d’une manifestation de

dégoût. » (Fischler, 1989). Dans le domaine des dégoûts alimentaires, dès la

petite enfance, les fruits et les légumes jaillissent des récits de nos interviewés

diagnostiqués atteints de la MC.

2.1.1 Des résistants dégoûtés

Le dégoût des fruits et des légumes est audible car si le dicton affirme que l’on

mange des yeux avant de passer à table, leur position devant les légumes, montre

qu’ils sont au contraire prêts à la quitter quand les légumes verts et les fruits

arrivent.

Laurine501explique :

« Je n’ai jamais pu regarder un légume dans les yeux. » Et convient : « Du côté

nourriture, je suis typique, je ne mange pas de salade,[..] Que cela aille bien ou

non, c’est des tendances, je n’aimais pas les salades, je n’aime pas ! ».

Elle revendique ici son point de vue sur les légumes et affirme son dégoût, de

sorte qu’il est inutile de penser que les messages du PNNS, repris par les médias

ou les proches, vont ici changer le modèle alimentaire de Laurine. Ses

préférences alimentaires sont ancrées depuis son enfance et elles resteront.

Pour Alexia502, la sélection alimentaire, commence lorsqu’elle est nourrisson ; sa

mère évitait les légumes fibreux pour la fabrication des purées. Lors de ses

initiations alimentaires, des orientations diététiques énoncées par les pédiatres ont

été suivies scrupuleusement par sa mère. Cette dernière explique : « Il ne fallait

pas que je mette de poireaux, pas des trucs avec des fils, pas de céleri ». Dès les

premières rencontres avec les légumes ou plutôt les végétaux, une certaine

méfiance, un tri alimentaire, un programme culturel familial, est réalisé et cela bien

avant la découverte de la MC.

Dans les végétaux, il y a ceux qui sont vraiment indigestes et quelques-uns, rares,

qui peuvent apparaître dans les menus d’Alexia, nous confie sa mère. Les

501 Célibataire, âgée de 32 ans, elle est cadre supérieur, sa MC est connue depuis 9 ans. Op.-Cit.

502 Elle a 20 ans. Elle est en dernière année de BTS. Elle vit à la campagne chez ses parents. Son

301


légumes sont ici conçus comme des objets contenant des fils, fibreux, agressifs,

irritants, voire totalement indigestes. La représentation de ces aliments,

communiquée par l’entourage familial ou médical à cette enfant va provoquer un

refus. Dans leurs récits, le classement des aliments pour les personnes touchées

par la MC, traduit les goûts, l’ordre et le désordre qui sont culturels. Pour les

malades, une diète particulière se transmet par leur environnement social

(médecins, association de malades) afin qu’ils digèrent ce qu’ils ont dans leur

assiette.

Dans notre travail de terrain, nous avons constaté l’influence de la famille, de

l’école, des amis sur la constitution de leurs connaissances sur La WELLBOX pour

« ne pas grossir », « grandir », « rester en forme », « bien digérer » « prendre des

muscles », « maigrir » et cela nous permet de souligner les influences multiples

des communications entre le sujet et son environnement et l’importance des

relations interpersonnelles. La décision qui détermine l’action « Manger, c’est pour

la santé » prend sens à partir du moment où les acteurs lui accordent un intérêt.

Cet intérêt peut-être stimulé par des événements inhabituels comme ici les

douleurs digestives pour les personnes atteintes de la MC et donc une certaine

méfiance à l’égard de tous les aliments.

La représentation négative voire la peur de souffrir après l’incorporation

d’aliments, fait qu’ils résistent aux recommandations usuelles de leur

environnement y compris aux conseils du PNNS. Pour eux, la nourriture doit être

bonne à digérer ; c’est ainsi qu’elle sera bonne pour leur corps, leur santé. Ils ne

sont pas irrationnels, pour autant.

De la même façon, et selon le même schéma de pensée, nous pouvons

considérer que lors d’une maladie cardio vasculaire, La WELLBOX doit être bonne

à manger si elle est bénéfique pour le coeur. Si la personne est atteinte de

problème vasculaire d’ordre circulatoire alors c’est une alimentation bonne à

penser, si elle est bonne pour la circulation sanguine.

2.1.2 Des résistants libres

A travers les résistances alimentaires qu’ils nous montrent, nous voyons qu’ils

prennent soin de leur corps à leur manière. Alors que les hommes soient malades

ou bien portants, ils restent (pour certains) des personnes libres de choisir leurs

aliments. Et le PNNS ou d’autres messages sur La WELLBOX bénéfique pour leur

père est agriculteur. Sa MC est découverte depuis 1 an. Op.-Cit.

302


corps n’enlèvent pas la souveraineté que les personnes ont sur elles-mêmes et le

choix qu’elles ont de suivre leur propre régime. Pour abonder dans ce sens, nous

complétons ces réflexions par des écrits d’Epictète rapportées par Olivier Razac

(2006), qui montrent que c’est le jugement qui fait agir. « Si on fait agir sur moi la

crainte de la mort, dit-il, on me contraint – Non ce n’est pas (toi) qu’on fait agir,

c’est ton jugement, d’après lequel il vaut mieux accomplir telle ou telle action que

mourir. Encore une fois c’est ton jugement qui t’a contraint, c’est-à-dire que ta

personne morale s’est contrainte elle-même. »503

La résistance à une norme sociétale alimentaire peut-être vue comme l’expression

d’un jugement personnel. La résistance est en conséquence un jugement négatif

sur un aliment et nous sommes alors dans un univers totalement subjectif.

En effet, nous attachons dans cette configuration, l’identité du sujet à ses objets

alimentaires qui l’entourent. Il apparaît alors que le résistant alimentaire est dans

une crise identitaire. Si nous prenons l’exemple d’un musulman qui mange du

porc, alors il est considéré par la société musulmane comme un non-croyant ou

une personne troublée voire folle. Parce que le jugement personnel est construit

par son environnement social. Mais si nous nous plaçons toujours du point de vue

de la société et que ce même musulman incorpore, à son insu, un lait gélifié

contenant de la gélatine de porc, il n’est alors pas responsable de son acte. Et,

dans ce contexte, il n’est en conséquence pas jugé comme fautif par les autorités

musulmanes.

Dans cette situation, il ne sera pas vu comme une personne étrange, ni un

résistant aux règles sociétales. Il ne sera pas stigmatisé car il n’est pas en dehors

de la norme religieuse. Par contre dans la situation première, il est déviant et sera

rejeté par la communauté musulmane. Nous pointons ici que les personnes

résistantes peuvent progressivement être vues comme des déviants par leur

société à partir du moment où l’information est transmise et connue. Ainsi la

condamnation pour déviances alimentaires peut-être prononcée si les savoirs sont

diffusés et les personnes « éduquées ».

503 Olivier Razac (2006, p.57) cite Epictète, dans Entretiens libres, I à IV, p.58.

303


2.1.3 Des résistants à éduquer

En matière d’alimentation, l’éducation est devenue une priorité du PNNS504 . Et

cette éducation au « bien manger » est à débuter le plus tôt dès l’enfance. L’idée

de surveiller la santé des enfants à l’école apparaît dès la Révolution Française505 ,

mais la médecine ne fera véritablement son entrée dans l’école qu’à partir de la

IIIe république506. Ensuite c’est dans le préambule de la constitution française de

1946, qu’il sera écrit que l’État « garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et

aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et

les loisirs. » Avec l’état d’esprit qui suit cette période de libération de la France,

après plusieurs années de guerre, l’école va devenir un espace où la santé

publique va de plus en plus oeuvrer507. Les stratégies de santé publique visent à

agir pour tous, et à réduire les inégalités de santé. Aujourd’hui la nutrition infantile

est vue comme une priorité de santé publique, la circulaire de l’éducation

nationale relative à la nutrition dans les écoles (BOEN508 du 25 juin 2001) pose

La WELLBOX équilibrée comme la condition d’un bon développement physique et

mental des élèves. Elle renforce aussi le rôle de l’école dans l’apprentissage des

connaissances en matière de nutrition et d’éducation au goût et finalement, ne pas

faire cette éducation à l’école reviendrait à considérer que les enfants ne sont pas

des personnes autonomes capables de changer leurs préférences alimentaires

(Reach, 2008).

L’éducation à la santé a pour objectif de faire connaître un comportement

alimentaire à risque qui peut conduire à l’obésité (l’éducation sert la prévention

504 Voir le LE MASSAGE ANTI-CELLULITE, la section sur les écrits actuels, scientifiques et médicaux, politiques et

institutionnels en France. Etude des messages diffusés dans laquelle les objectifs du PNNS

sont explicités.

505 Un projet de décret déposé à la convention, affirme que « l’état doit surveiller la santé du corps

tout en assurant le développement de l’esprit. »

506 En 1878, Jules Ferry demande la création d’une inspection médicale scolaire, elle sera

instaurée uniquement pour la ville de Paris. Puis avant même l’école obligatoire (1881-1882),

une circulaire du 14.11.1879 demande aux préfets l’organisation dans tous les départements

d’un service de médecins inspecteurs pour tous les établissements publics.

507 Un ensemble d’éléments va favoriser des actions de santé publique en direction des enfants. Le

Dr Jean Sutter publie juste à la fin de la guerre « la cure des retards de croissance dus aux

restrictions alimentaires », dans les cahiers de la fondation française pour l’étude des

problèmes humains, le N°4, en 1945. En effet, dés 1942, la direction générale du service

national des statistiques dans la zone sud, montre sur 25 000 enfants, vivant en zone urbaine,

que la diminution de poids chez les garçons commence à apparaître vers la 11è année où elle

atteint 2 kg (versus les données de 1938). Cette perte de poids augmente ensuite avec l’âge.

Ces notes sont extraites du livre du Dr J. Sutter (1945).

Conjointement, une WELLBOX menée, par le Comité National de l’Enfance « souligne que

l’année 1945 est tout à fait comparable aux années les plus néfastes pour la santé des

nourrissons. » d’après Alain Norvez (1990).

304


primaire). Elle présente les complications que ces conduites peuvent engendrer et

l’IMC est un indicateur diffusé. Le régime alimentaire joue un rôle sur la santé et

des décisions à suivre sont suggérées dans le cas d’écart. Les effets indésirables

sont aussi énoncés. L’ensemble concourt à produire des normes de régime

alimentaire, des normes de santé.

2.1.4 La création de normes de santé

Il existe des conditions favorables aujourd’hui à l’émergence de cette fabrication

de conseils nutritionnels, au premier rang desquels figure le PNNS. Cependant les

stratégies de santé publique visent à agir pour tous, et à réduire les inégalités de

santé.

Pour comprendre cette fabrication de normes alimentaires nous relisons les

propos de Michel Foucault rapportés par René Gori : « Les pratiques discursives

ne sont pas purement et simplement des modes de fabrication de discours. Elles

prennent corps dans des ensembles techniques, dans des institutions, dans des

schémas de comportement, dans des types de transmission et de diffusion, dans

des formes pédagogiques qui à la fois les imposent et les maintiennent » (Gori,

2007). Dans cette fabrication de normes sur La WELLBOX bénéfique pour la santé,

un écueil peut surgir, c’est la stigmatisation des individus. Le risque est aussi dans

l’interprétation en raison du risque d’obésité ou d’ostéoporose d’une peur

permanente de la maladie par l’incorporation alimentaire. Dans la réalité, nous

avons rencontré des personnes qui, dans les entretiens, nous révélaient que leurs

journées alimentaires sont douloureuses.

Alors plutôt que de stigmatiser les troubles du comportement alimentaire, nous

souhaitons par l’approche phénoménologique suspendre tout jugement. « Pour

accepter de recevoir en plein visage la phénoménalité brutale de la douleur qui se

dit et se vit » (Tammam, 2007, p.9) dans les témoignages que nous avons

recueillis. Certains ont un handicap même si celui-ci n’est pas visible. Nous

abordons quelques portraits de transgresseurs voire de personnes dont les actes

alimentaires sont considérés comme déviants.

508 BOEN : Bulletin Officiel de l’Education Nationale.

305


2.2 Des transgresseurs, des déviants, manger entre douleurs et

plaisirs

Dans les actes alimentaires, certains individus sont officiellement classés par la

nosologie médicale comme des déviants et répertoriés comme tels. Dans ce cadre

nous avons rencontré Clara. Bien qu’elle appartienne à notre groupe de bien

portants, elle révèle dans son interview qu’elle est boulimique et nous explique ses

restrictions alimentaires concomitantes.

2.2.1 La boulimie, une transgression invisible de la norme

Son trouble du comportement alimentaire se manifeste par des accès à une

suralimentation suivie d’un contrôle de poids lié à des préoccupations corporelles.

Dans les actes de contrôle du poids, par crainte de grossir, les vomissements sont

le moyen le plus fréquemment utilisés, mais Clara elle ne les utilise pas. La

culpabilité de l’accès boulimique, et la prise de poids qui peut-être vue comme un

péché de gourmandise lié à la jouissance corporelle ou une perte de self-control,

amène aussi d’autres stratégies de compensation. La stratégie de Clara est une

diète restrictive ou le jeûne. Elle ne fait pas d’exercices physiques intensifs et ne

recourt pas à l’usage de laxatifs ou de diurétiques, par contre elle fume environ 5

cigarettes par jour.

Son image corporelle ne la satisfait pas et elle montre une obsession pour son

poids et son aspect corporel : la peur de grossir. Son IMC calculé lors de notre

interview s’élève à 17, elle se trouve donc à un stade de dénutrition.

La boulimie est qualifiée de toxicomanie alimentaire (Masdoua, 2008). Elle révèle

le regard social occidental sur l’histoire du corps avec l’injonction du contrôle de

soi et l’importance du paraître corporel. Celui-ci conduisant l’être jusqu’au

« désordre » alimentaire matérialisant une quête éperdue identitaire.

Nous écoutons chez Clara le stress permanent du contrôle du poids et de son

assiette. C’est une jeune mère de deux enfants en bas âge, âgée de 28 ans et

vendeuse dans un magasin de vêtements pour enfants. Elle ne veut pas grossir et

martyrise son corps avec la restriction alimentaire qu’elle s’impose. « La douleur

n’appelle pas l’expression du langage, mais elle étouffe à priori le désir de dire, le

désir de nommer » (Tammam, 2007, p. 21). A aucun moment elle ne précisera

ses crises d’accès à la nourriture, elle dira juste qu’elle est boulimique et va chez

une psychologue pour cette raison.

306


Elle parlera de ses contrôles et de ses restrictions alimentaires ; cela lui procure

une certaine fierté de maîtriser sa faim.

Dans une approche métapsychologique, Martine Fabbri aborde la boulimie par

des modèles de mélancolie et de masochisme. Les pulsions de vie guidées par

Eros se dessinent dans l’acte irrépressible de manger et les pulsions masochistes

entraînées par Thanatos viennent détruire l’être par des purges ou des

comportements compensatoires. Chez Clara, ce sont des périodes d’anorexie qui

illustrent sa conduite.

Quand les injonctions sociales alimentaires deviennent une règle de vie, elles

peuvent conduire à des troubles alimentaires. En France, A. Hubert, en 2003,

rapporte le discours social sur le corset immatériel de minceur imposé aux

femmes. La boulimie signe la révolte (ou une forme de désespoir) contre cette

contention, face à un appétit placé sous contrôle permanent, surtout lors des

crises.

La nette prévalence de la boulimie chez la femme (en France, la proportion est de

9 femmes pour un homme) en fait un lieu privilégié d’interrogation sur la

problématique de la femme et de son corps. Dans le contexte socioculturel

occidental, Kim Chernin en 1982, évoque l’obsession, la tyrannie de la minceur,

une conspiration culturelle pour empêcher les femmes d’épanouir leur appétit, leur

corps et, en fait, leur pouvoir.

Les questions sur le fait que les garçons sont moins touchés demeurent. Dans

notre travail sur le terrain, nous avons rencontré trois femmes qui souffraient de

boulimie (sur 56 femmes interviewées) et aucun homme.

Sont-ils moins soumis à la dictature d’un modèle corporel ? Leur éducation les

rend-t-elle indépendante du regard d’autrui ? La boulimie pose une question

fondamentale : comment la femme peut-elle prendre corps aujourd’hui ?

La boulimie montre les paradoxes de la société occidentale où l’on demande à un

mangeur de limiter sa consommation alimentaire et en même temps on lui offre un

accès à une abondance alimentaire illimitée.

La société actuelle offre de nombreux régimes alimentaires où des modèles

corporels sont valorisés, au nom de la liberté individuelle ou du développement

économique et en même temps, elle récolte la marginalisation, la violence et

l’inégalité alimentaire. La personne boulimique vit en marge de la norme

alimentaire alors que son corps est dans les standards idéalisés. Cependant, dans

307


la dictature du corps mince se retrouvent la stigmatisation et la violence à l’égard

des gros et parallèlement des mangeurs ni gros et ni maigres qui se sousalimentent.

La boulimie n’est pas de nos jours facilement détectée, en raison du poids

corporel apparent, qui souvent est normal, et des crises qui sont réalisées

habituellement en cachette. H. Bruch les nomme des obèses « maigres ». Malgré

les apparences physiques, ces obèses « maigres » sont en permanence dans une

attitude d’amaigrissement chronique et échappent au diagnostic par leur corps

svelte, idéal contemporain.

Clara a 28 ans, elle vit en concubinage en périphérie de Strasbourg. Elle est mère

de 2 enfants respectivement 6 ans pour son garçon et 3 ans pour sa fille. Sa mère

est assistante de vie et souffre d’alcoolisme depuis presque 20 ans. Son père est

cuisinier et travaille dans un hôpital. Elle nous parle de façon « décousue » de son

alimentation. Dans l’interview, elle nous apprend brutalement qu’à 18 ans sa mère

arrêta de lui imposer ses repas, des moments où elle pouvait rester 6 heures

devant son assiette à la regarder. « Dans la cuisine, je prenais les aliments et je

les jetais derrière le buffet jusqu’au jour ou elle a fait le ménage à fond et qu’elle a

vu ».

A la maison, c‘est sa mère qui dirige. Il semble que les conflits sont un élément du

quotidien et qu’ils se cristallisent sur le repas.

Clara suit des études jusqu’à un baccalauréat professionnel sur l’hygiène et

l’environnement. En fait, le but qu’elle poursuivait derrière cette formation était de

devenir un jour, infirmière.

« Avec, je pouvais être agent des services hospitaliers pour passer le concours

d’aide soignant et devenir infirmière. »

Mais suite à un stage décevant chez les égoutiers, elle s’interroge sur les

débouchés de sa formation.

« Qu’est ce que je fous dans ce truc ? C’est vraiment une grosse merde ce bac

pro.»

Elle échoue à son baccalauréat et rencontre à cette période son futur concubin

chez qui elle emménage. Quelques mois plus tard elle est enceinte du premier

enfant.

Lors de notre interview en novembre 2007, elle ne parle plus à sa mère depuis 2

ans.

308


Dans son environnement, elle a retrouvé une amie d’enfance et veut ressembler

physiquement à cette amie devenue infirmière. Physiquement, elle est plus mince

qu’elle. En quête de nouvelles apparences, elle veut maigrir. A 28 ans, elle veut se

débarrasser d’un poids alors qu’elle a un IMC « normal ». Elle est aujourd’hui

dénutrie.

Dans sa surveillance obsessionnelle de son poids, elle désire façonner son corps

et le maîtriser. Elle souhaite se réapproprier son corps, sa chair, face à son passé

alimentaire et à sa bouche forcée par sa mère. De ses refus alimentaires répétés,

cette peur, aujourd’hui présente, l’amène à une surveillance alimentaire et elle dit :

« je suis boulimique ». Son identité alimentaire est d’être boulimique.

Continuant sur le répertoire des troubles du comportement alimentaire, nous

abordons une maladie très répandue médiatiquement : l’obésité. Les troubles du

comportement alimentaire interpellent nos sociétés occidentales de multiples

façons et sont de plus en plus médiatisés. Ils sollicitent plus particulièrement le

médecin, pour qui ils sont le reflet d’un trouble de la personnalité et non un trouble

de La WELLBOX (Vaissière M., 2004). Si Hilde de Bruch nomme la personne

boulimique « l’obèse maigre » nous allons maintenant examiner le cas des obèses

gros.

2.2.2 L’obésité, une transgression visible de la norme

Nous dresserons le portrait de deux personnes qui appartiennent à notre groupe

de « bien-portants ». Ce sont des hommes dont l’IMC calculé et l’apparence

corporelle nous montrent qu’ils sont obèses. S’ils appartiennent tous deux à notre

groupe de bien-portants, c’est que leur environnement social les considère comme

tels. Nous rapportons les discours et ne cherchons pas à classer les personnes

par leur IMC. Tant que le diagnostic d’obésité n’a pas été posé, nous les

considérerons comme des sujets bien-portants.

L’un d’eux n’a pas conscience de son obésité et son corps gros est valorisé au

sein de sa famille (dans son groupe social d’appartenance). L’autre, à l’opposé,

est dans le déni et la douleur. Il doit consulter à l’hôpital pour effectuer un bilan de

santé, cependant il ne trouve pas le temps pour s’y rendre.

Nous commencerons par celui qui nie, Pierre, qui dirige un restaurant à Amiens en

centre-ville.

309


2.2.2.1 Pierre, l’épicurien

Pierre a 38 ans et est marié. Il a un fils âgé de 5 ans et demi.

Il a obtenu un Bac technique F3 et à la suite se lance dans différents petits

métiers, à la Bourse entre autres. Ensuite, il poursuit sa carrière comme agent de

sécurité dans une boîte de nuit et il devient progressivement associé puis patron

d’un restaurant en centre-ville à Amiens. Sa manière de manger est anomique :

« J’aime tout. Je suis plutôt gourmet que gourmand [..] Il n’y a pas des choses que

je n’aime pas et je ne mange jamais à la même heure un coup à 11 h un coup à

15 h […] je suis complètement déréglé. »

Il explique ses contraintes de restaurateur, car son chef ou son commis de cuisine

l’appellent régulièrement pour déguster et vérifier la qualité des préparations.

« Vous avez un chef de cuisine qui vous dit tiens, on a fait cela, vous voulez

goûter ? Une petite sauce, un dessert, dans un métier de bouche, ce n’est pas

facile de ne pas goûter. »

Parce que Pierre est restaurateur, il est obligé de prendre aussi des apéritifs avec

ses clients. Il nous montre dans ces propos, qu’il existe ainsi des obligations

pesant sur l’individu qui sont liées au rôle à tenir dans son espace social.

Dans son rapport à la nourriture, il déclare que son alimentation est plus ou moins

saine.

« Je bois rarement du vin. J’essaye d’avoir une alimentation saine et je ne fume

pas, donc je ne brûle pas de calories, je pense que cela coupe l’appétit. » Parce

qu’il ne fume pas, il ne brûle pas de calories, ce qui contribue pour lui à son

embonpoint.

Il dit qu’aujourd’hui il a une masse importante et pèse plus de 130 kg.

« Je suis en pleine santé et je cours bien, cela va bien. »

Pour lui c’est se démener dans son restaurant tous les jours, comme il le fait

aujourd’hui, qui est important. Il pense être en bonne santé parce qu’il gère son

restaurant.

Il ajoute « J’ai un coeur qui va bien. » Est-ce que vous vous surveillez ?

« Oui j’essaye de faire attention car je sais que j’ai une tendance à prendre

facilement du poids, j’essaye de faire gaffe quand même pas trop d’alcool, pas

trop de vin ».

Il pense qu’il a un dérèglement hormonal et serait prêt à suivre une alimentation

saine avec du poisson cuit à la vapeur, du potage et des légumes, parce qu’il aime

310


véritablement tout. Car il le reconnaît lui-même, il mange mal et dort peu mais il

semble heureux.

Finalement, Pierre a sa philosophie qu’il exprime dans sa manière de se nourrir.

« Je suis épicurien en tout, est-ce une philosophie ? Oui aussi, on ne vit qu’une

fois »

Il convient à la fin de notre entretien qu’il est fatigué. Il doit se rendre à l’hôpital

pour ses problèmes d’apnée du sommeil « pour étudier et peut-être trouver une

solution car avec cela, je ne me repose pas non plus. »

Pierre a toujours été fort et il souligne que cela lui a servi dans le passé

notamment lorsqu’il était agent de sécurité. Aujourd’hui encore avec son physique,

il rassure aussi son jeune fils qui vient se blottir auprès de son papa

« confortable ». Le seul souci concerne son sommeil et ses phases

d’endormissement impérieuses où il ne peut plus rester concentré sur ses

activités. Pierre voit son sommeil perturbé mais ne se plaint pas de son obésité.

Chokri, lui, est plus jeune que Pierre et vit à sa manière son obésité qui est vue

uniquement semble-t-il par son médecin.

2.2.2.2 Chokri, le bienheureux.

Chokri a 22 ans, il est en 2e année de BTS génie électronique, habite chez ses

parents à la périphérie d’Amiens dans un petit pavillon.

Chokri est obèse avec un IMC calculé à 32 au moment de notre entretien.

Lorsqu’il avait 17 ans son IMC était à 38. Il dit qu’il a toujours été rond et que ce

sont les corticoïdes donnés pour son asthme qui sont responsables. C’est

seulement vers l’âge de 16 voire 17 ans qu’il considère qu’il a été gros. Mais

« avec le sport à fond cela a diminué un peu ».

Il rit de son régime alimentaire qui est à l’opposé des recommandations de son

médecin. Ce dernier lui explique de manger le matin et de dîner léger.

« Le matin je ne mange rien et le midi je mange ‘normal’ et comme le soir maman

elle fait des plats alors je mange, donc voilà. »

C’est l’inverse des conseils du médecin. Chez lui, sa mère cuisine un bon repas le

soir et de ce fait il consomme un dîner copieux. De plus, il ne peut rien digérer le

matin, et avale seulement un jus d’orange et agit ainsi depuis les classes de

primaire.

Son père est tunisien et ne le réprimande pas sur son alimentation et sa mère non

plus.

311


Etudiant et vivant toujours chez ses parents, il est dépendant d’eux vis-à-vis de sa

nourriture. Manger sainement, c’est d’après lui ce qu’il fait. Ce qu’il incorpore, c’est

selon son modèle appris de son groupe familial. Sa manière de manger, son corps

enveloppé, correspond aux valeurs dominantes de sa famille. Dans l’entourage de

cet étudiant en 2e année de BTS, seul le médecin lui donne des conseils sur la

manière de réaliser une alimentation équilibrée (manger léger le soir et

copieusement le matin) mais lui ne peut les suivre en raison des habitudes

alimentaires et culinaires de ses parents.

Son intention est de continuer à exister comme il est. Il plaît à sa petite amie. Son

père, chef de chantier le pousse dans ses études, afin qu’il réussisse mieux que

lui sa vie professionnelle. Et Chokri souhaite satisfaire son père. Ainsi a-t-il

présenté des dossiers pour poursuivre son cursus post BTS et attend avec

impatience les réponses des écoles d’ingénieurs. Il a du plaisir à vivre et à manger

et ses parents sont heureux de le voir croquer ainsi la vie. Pour lui rester en bonne

santé, c’est prendre soin de lui et il a sa manière personnelle de concevoir ce

soin.

« Pour rester en bonne santé, il faut prendre soin de soi même, tout ce qui est

hygiène, nutrition. Hygiène, il faut bien se laver que cela soit les oreilles, la

bouche, le nez. Nettoyer 2 fois par jour. La nutrition, c’est ne pas manger à

n’importe quel moment de la journée, cela je ne pourrai pas et manger équilibré

quoi. »

Il sait d’emblée qu’il ne peut pas suivre les recommandations nutritionnelles mais

en réalité cela ne le perturbe pas. Il est heureux comme il est

Dans la transgression des règles alimentaires sociales, le sujet entrevoit des

stratégies pour échapper à ces contraintes alimentaires, c’est ce que nous

démontre la femme boulimique. Le sujet développe aussi des stratégies pour s’en

accommoder, c’est ce nous indique ce restaurateur obèse avec ses excès de

bouche, professionnels, culturellement obligatoires. Quant à Chokri vivant dans

son cocon familial avec tout l’amour dont ses parents l’entourent, il n’y a que son

médecin qui s’inquiète de cette obésité qui ne l’affecte pas. Pour Chokri son

obésité n’est pas une maladie. Par contre Clara souffre de son rapport à

La WELLBOX. Clara est une personne fragilisée tout comme Pierre qui avoue sa

fatigue.

De cette façon, nous voyons que, dans les représentations individuelles de

La WELLBOX saine (ou à l’opposé toxique), se joue une question d’autonomie ou

312


de dépendance de la personne à l’égard de sa nourriture. La femme boulimique,

Clara, ne contrôle pas cette crise survenant sur le plan alimentaire parce qu’elle

voudrait rester mince et ne pas manger.

2.3 Des conformistes à la norme alimentaire sociale

Les mangeurs « normaux »

Tous ou presque tous, nous disent qu’ils mangent « normal ». C’est quand nous

leur demandons de pénétrer plus dans les détails et qu’au fil de l’entretien la

parole se libère que nous entrons dans le monde alimentaire des personnes.

Nous citerons ici donc les personnes qui disent se conformer aux normes sociales

reconnues en France contemporaine.

Cependant cela rappelle dans notre LE MASSAGE ANTI-CELLULITE III, les portraits de mangeurs, mis

aux régimes par leur société. Afin de compléter notre recherche, nous évoquerons

ceux qui intègrent ces normes alimentaires sociales. Car dans nos exemples

choisis au préalable, il s’agissait de sujets contraints par des normes exoprescriptives.

Il reste que tout le monde ne se révolte pas et ne refuse pas le régime alimentaire

de sa société. Et plus que la présence de la maladie de Crohn qui influence

l’intégration des normes alimentaires, c’est en réalité, le groupe social

d’appartenance qui influence et insiste sur l’intégration des valeurs.

2.3.1 L’arrêt du grignotage et la limitation des produits sucrés

C’est la maman de Cécilia509 qui nous raconte l’histoire de sa fille. A 13 ans,

Cécilia veut maigrir pour sa silhouette et suit des conseils sur une alimentation

saine. Elle arrête de grignoter des bonbons :

« Des bonbons que tu avais en 6e et ensuite en 4e tu as décidé de faire attention

à ta ligne et ‘à ce moment-là, à 19 heures, il fallait que tu aies une assiette de

soupe avec deux louches et parce que tu avais zappé le goûter et cela à quand

même porté des fruits sur ta ligne. »510

C’est ainsi en arrêtant le grignotage et à l’aide d’un régime concocté avec la

complicité de sa mère que Cécilia va assimiler des habitudes alimentaires

nouvelles.

509 Cécilia est depuis 2002 touchée par une MC. Op.-Cit.

510 Cécilia a 20 ans. Elle est étudiante et est actuellement à un niveau d’études Bac + 3. L’année de

découverte de sa MC est 2002. Elle ne pratique aucune activité sportive. Op.-Cit.

313


2.3.2 L’augmentation de la consommation de fruits et légumes

Les légumes sont présents fréquemment dans la semaine conformément aux

recommandations politiques diffusées par le PNNS. Nous pouvons l’entendre

aussi bien chez des malades que chez des témoins :

« On alternait, disons qu’on prenait des féculents 2 à 3 fois par semaine et le reste

du temps c’était des légumes. » Nous raconte Julien511 .

Nous constatons que chez les malades, manger des légumes régulièrement est,

dans leurs pratiques, tout à fait admis. Du côté de notre groupe de bien-portants,

les règles sociales alimentaires sont intégrées pareillement. Le grignotage est

également proscrit. Cela passe même, pour l’un d’entre eux, par l’absence de

goûter car ce n’est pas inscrit dans ses habitudes. « Jamais, jamais. Pas de

grignotage le matin ni l’après midi. » Nous dit Pascal512 .

Puis nous retrouvons des normes alimentaires avec l’augmentation de la

consommation de fruits et légumes à une période particulière, celle ou la femme

est enceinte. C’est un moment propice aux évolutions.

Ne pas manger trop sucré et penser à augmenter sa consommation de fruits, voilà

ce que notre interviewée Elisabeth enceinte de quelques semaines, met en

pratique respectant les conseils que sa gynécologue lui transmet.

« Je suis ce qu’elle me dit. Je ne mange pas de trucs sucrés

Style Danette, je ne mange pas (mais je mange des), yaourts nature ou aux fruits

ou bios, des trucs allégés. Le fruit, je le mange en ce moment et le matin et l’après

midi. »513 Nous explique-t-elle avec fierté. En effet, auparavant elle ne portait pas

autant d’attention à son alimentation. C’est véritablement depuis qu’elle est

enceinte, qu’elle prend soin d’elle au travers de son régime alimentaire.

Ces discours sont cependant relativement faciles à intégrer pour les personnes

comme Elisabeth qui ont acquis des rituels dans l’enfance. Dans des périodes de

changement comme la grossesse, un emménagement en couple, ils sont ouverts

à la diversité alimentaire.

511 Julien a une MC découverte en 2002. Il est âgé de 21 ans. Son niveau d’études actuel est

BAC+3 et il poursuit toujours ses études en droit. Il ne pratique plus de sports.

512 Pascal a 35 ans. Il est praticien hospitalier. Ses loisirs sont : le Golf, les promenades, le vélo,

les expositions. Il pratique moins d’une heure de sports par semaine, Op.-Cit.

513 Elisabeth a 28 ans, elle est hôtesse d’accueil après des études suivies jusqu’au niveau

du baccalauréat. Elle ne pratique pas de sports mais ses loisirs sont la brocante. Elle vit à

Toulouse en périphérie avec son concubin. Op.-Cit.

314


Dans des conditions de grossesse par exemple, toutes les informations et

communications sur La WELLBOX dite bénéfique pour la santé de maman et du

bébé sont répertoriées.

Si nous revenons à l’histoire de Cécilia c’est en classe de 4e quand son corps

change et qu’elle désire séduire, qu’elle va suivre son premier régime. Dans ce

contexte d’évolution corporelle, elle modifie elle-même son régime alimentaire.

Néanmoins tout le monde ne reçoit pas les apprentissages sociétaux aussi

facilement. Car sur le régime alimentaire, Nietzsche, lui même, alors qu’il théorise

sur la diététique, ne mettra jamais en pratique cette vertu rêvée514 .

3. Des refus de la norme alimentaire sociale

De tout temps, et à tous les âges de la vie et dans toutes les cultures, les humains

refusent ou s’interdisent des nourritures pourtant comestibles515 .

Même si leurs logiques ne sont pas toujours compréhensibles, il nous est possible

de regarder, grâce aux récits de vies, comment nos interviewés organisent leurs

pratiques pour déjouer ces normes alimentaires sociales qu’ils ne veulent ou ne

peuvent pas mettre en oeuvre.

Quelles stratégies pour s’adapter aux normes sociales exo prescriptives ?

Comment vont-ils jouer dans les situations alimentaires ? Certains refus sont

mitigés. Comment vont-ils dans ce cas, modifier leur comportement alimentaire

pour composer avec ces normes ?

Une des conduites rencontrées chez les personnes qualifiées de « difficiles » dès

leur enfance est qu’ils ne mangent pas ou très peu à la cantine scolaire. Ils restent

déjeuner chez eux le plus longtemps possible. Il est visible que les parents et la

famille prennent une distance vis-à-vis de ces coutumes sociales de déjeuner le

midi, à la cantine. Néanmoins, cette alternative est envisageable lorsque les deux

parents ne travaillent pas ou quand les revenus sont suffisants pour rémunérer

« une bonne » qui le midi s’occupe de préparer le déjeuner des enfants.

Manger chez soi permet effectivement de choisir ce que l’on veut à l’écart de tous

ou de rester dans le « cocon alimentaire » de la famille. Manger 5 fruits et

514 Michel Onfray (1989, p. 148 -149) nous raconte que la rhétorique Nietzschéenne de la nutrition

est une esthétique de la liaison harmonieuse entre le réel et soi mais une esthétique rêvée. Il

expose la pratique diététique du philosophe.

« En 1877, son programme alimentaire était le suivant : ‘Midi : bouillon Liebig, un quart de

cuillère à thé avant le repas. Deux sandwichs au jambon et un oeuf. Six, huit noix avec du pain.

Deux pommes. Deux morceaux de gingembre. Deux biscuits. Soir : un oeuf avec du pain. Cinq

noix. Lait sucré avec une biscotte ou trois biscuits.’ » ( Onfray, 1989, p.143).

515 Les règles des interdits dans les diverses religions contemporaines le prouvent.

315


légumes n’est pas dans la réalité rencontrée, un devoir familial, c’est une

obligation extérieure sociétale récente. Puisque la mère tient ce rôle de

cuisinière516, elle tend vers l’enfant, la préparation qu’elle pense bonne à manger

pour lui. Elle met en scène, par des gestes rituels, un monde alimentaire unique ;

sans doute un rempart ultime à son intégrité intime à la fois corporelle et

spirituelle. La mère est protectrice du corps réel et imaginaire de l’enfant.

3.1 La mère, le rempart social

Pour un certain nombre de personnes atteintes de la MC, il ressort que dans leur

enfance, ils étaient des enfants difficiles au moment des repas. De sorte que leur

mère finissait par leur confectionner un menu spécial. C’est quelques fois la

maman qui nous le raconte ou encore la soeur.

Charles517, nous confie que son alimentation ne l’intéressait pas. De ce fait pour

son entourage c’est un véritable casse tête parce que son menu, c’était toujours la

même chose !

« Jusqu’à ce que l’on me traite (pour) la maladie, je mangeais parce qu’il fallait

manger. C’était à l’heure des repas. Bon, si jamais on ne m’avait pas appelé, je

n’aurai pas mangé, cela n’aurait pas été difficile. Entre une bonne bande dessinée

et manger j’aurai préféré une bonne BD. Manger ce n’était pas pour moi. »

Il semble que l’intérêt et les goûts de Charles se situent ailleurs.

De son point de vue, cela est simple mais pour la mère voire les mères, la vision

est autre.

La mère de Corentin518 nous raconte :

« Mais c’est vrai qu’enfant, on a eu des soucis. Il était assez menu, c’est quelqu’un

qui ne mangeait pas beaucoup. Il fallait le solliciter pour manger.

C’était un jeu, il fallait le divertir pour manger. Autrement il s’asseyait à table avec

nous. Parce qu’ici (chez eux dans le Gers) il y a des parents qui s’en fichent,

chacun fait son menu.

Nous, non, on s’organise que chacun soit à table, à l’heure, c’est tout le monde

en même temps et pas les uns après les autres… Et Corentin s’asseyait, mais

516 Elle transmet la culture culinaire.

517 Charles est âgé de 18 ans, il va au lycée. L’année de découverte de sa MC est 2001. Il pratique

une heure de sport par semaine. Op.-Cit.

518 Corentin a 22 ans. Il est étudiant et après une licence envisage de passer le concours de

professeur des écoles. Sa MC est découverte en 2001. Il pratique de 2 à 5 heures de sports par

semaine. Op.-Cit.

316


c’est qu’il n’avait pas d’appétit et il picorait. Oui, quand on regarde ta courbe de

poids sur le carnet de santé…»

En conséquence, des mères choisissent des morceaux de viande spécifiques

parce qu’il faut que l’enfant mange. C’est le cas de la maman de Corentin qui lui

proposait du filet mignon parce que le gras, il ne le supportait pas. C’était la même

attitude que la mère de Mathieu avait choisie. Elle préparait une assiette

spécifique à son fils.

Mathieu présentait certains dégoûts et des refus.

A cette époque il ne mangeait que du steak haché et des pâtes, de temps en

temps du poulet, mais pas de légumes.

« Oui tout à fait. Même si cela ne s’explique pas rationnellement. » Et jusqu’en

seconde, il rentrera déjeuner chez lui, le midi.

« Oui, Mathieu, il a son plat rien que pour lui, parce qu’il n’aime rien et puis bon, là

c’est pour moi. »519 nous raconte Mathieu.

La mère joue le rôle de gardienne de leur corps que l’enfant soit malade ou pas.

Elle trie les aliments bénéfiques pour eux et ils en ont conscience (qu’ils

appartiennent au groupe de bien-portants ou de malades). Elle régule leur

alimentation.

« Sur La WELLBOX quand je mangeais chez ma mère, c’était bien sinon ici (chez

lui) c’est catastrophique. » nous avoue Jules520qui appartient à notre groupe

témoin.

Même s’il ne décrit pas les désordres, il est aisé de saisir que cette manière de

manger n’est pas socialement correcte et donc il ne s’en vantera pas.

L’autre stratégie perçue grâce aux entretiens, est celle de la communication

alimentaire sur la toxicité. Que ce soit La WELLBOX ou les aliments qui sont

‘étiquetés comme toxiques’, il ressort que cette peur de l’empoisonnement

mobilise et légitime toutes leurs réticences.

3.2 Des histoires personnelles, une légitimation sociale

Nous ne sommes pas dans des contes et légendes et pourtant les histoires qu’ils

nous rapportent sur les effets bénéfiques ou maléfiques des aliments ou de

certaines conduites sur leur santé y ressemblent fortement.

519Mathieu a 29 ans. Il est chercheur et vit en concubinage. Il fait 2 heures de sport par semaine. Le

diagnostic de sa MC est effectué en 2003. Ses loisirs sont les voyages et la montagne.

520 Jules a 34 ans. Il tient avec son frère un commerce de photos après avoir obtenu un BTS à

Bordeaux. Il ne pratique aucun sport. Il appartient au groupe de bien-portants.

317


Le risque perçu par quelques interviewés sur la consommation des aliments qui

pourtant sont socialement recommandés est quelques fois argumenté. Leurs

discours sont alors à l’opposé du sens communément admis par tous. Ce sont des

histoires personnelles, ou encore des récits d’expériences qui nous sont

rapportés. La cause invoquée pour ne pas manger est celle d’aliments toxiques,

pollués. Il peut aussi s’agir de comportements qui sont vus comme à risques par

nos interviewés.

3.2.1 Les pesticides des fruits et légumes

En raison de son dégoût des fruits, dans son univers, il ne peut pas les manger,

c’est infaisable. Jean521justifie son attitude par le traitement agricole et l’usage des

produits phytosanitaires jugés toxiques, ce qui les rend impropres à la

consommation. Les fruits et légumes sont commercialisés certes, mais sont, de

son point de vue, immangeables.

Les fruits et les légumes sont à éviter selon Jean car ils sont dorénavant arrosés

de pesticides ! Ce qui peut surprendre, c’est que Jean ne recherche pas des

produits issus de l’agriculture biologique comme d’autres peuvent le faire. Est-ce

qu’il a l’information sur l’existence de ces produits ? A-t-il été sensibilisé par les

messages du PNNS ?

L’utilisation de pesticides a été croissante après la seconde guerre mondiale où

ces produits ont été largement utilisés pour satisfaire les besoins alimentaires

d’une population qui sortait d’une période de pénurie. Elle a cependant été

rapidement contestée. Depuis des recommandations de bonne utilisation des

pesticides sont diffusées au niveau européen, eu égard aux risques qu’ils font

peser sur la santé humaine522. Le débat sur cette question de la consommation de

fruits et de légumes contenants des pesticides reste controversé. Si des

organismes chargés de la promotion des fruits et légumes sur la santé imposent

de ne pas tenir compte de cet apport, certains chercheurs restent plutôt réservés

sur la question523 .

521 Interview de Jean, célibataire ; Il est âgé de 38 ans. Il est ouvrier agricole, et est au chômage

actuellement. Il vit dans le Sud-Ouest. Ses loisirs sont la pêche et le jardinage. Il n’aimait pas

le foot.

522 Les organisations gouvernementales semblent prendre ces risques aux sérieux car un plan

interministériel des risques liés aux pesticides impliquant les ministères de la consommation, de

la santé, de l’agriculture et de l’écologie, a été lancé pour la période 2006-2009.

523 Pour plus de détails voir le rapport sur le débat réalisé dans le cadre du Plateau du J’GO co

organisé le 4 juin 2007 par la Mission Agrobiosciences. Le thème est : Pesticides et alimentation :

la santé maltraitée ? Une chronique de Sylvie Berthier de la Mission Agrobiosciences.

318


3.2.2 Les aliments premiers prix

Le prix d’un aliment est également une garantie de qualité alimentaire, un

marquage pour une distinction sécuritaire. Les aliments santé sont pour certains, à

l’inverse de ceux dits « premiers prix ». Quelques uns de nos interviewés sont

favorables à des produits à une valeur ajoutée, cette dernière peut alors se

répercuter dans le prix établi par les fabricants, ou agriculteurs. Quelques uns de

nos interviewés jugent qu’en deçà d’un prix seuil, la qualité n’est plus garantie et

qu’ils prennent des risques pour leur santé. Sans être déclaré toxiques, ces

aliments dits premiers prix n’ont pas la faveur de quelques mamans non plus.

Comme elles jouent ce rôle de gardienne de la santé, elles sont crédibles pour

leurs « grands enfants ».

Corentin, qui est atteint de la MC, a toujours bu un verre de jus d’orange au petitdéjeuner.

« C’est toujours resté, souvent avec un verre de jus d’orange [..] Oui

mais de qualité, pas un premier prix, c’était du Tropicana des trucs comme cela. »

C’est en buvant des boissons de marque qu’il prend soin de son corps fragile.

D’ailleurs, il n’ose pas boire de l’eau du robinet non plus parce qu’on ne sait

jamais la provenance et les risques que cette consommation pourrait provoquer.

Relatif aux aliments premiers prix, une étude réalisée par des chercheurs de

l’Inserm et de l’Inra (Joly C., Maillot M., Caillavet F., Darmon N., 2007, p.15 -24)

établit un lien entre la qualité des aliments, nutritionnelle notamment, et leur prix,

au sein d’une même catégorie de produits. Partant des informations (valeurs

nutritionnelles et listes d’ingrédients) relevées sur les étiquettes de 220 aliments,

répartis dans 17 catégories, ils ont noté que les aliments les moins chers n’étaient

pas plus riches en énergie, ou en lipides, que leurs équivalents de marque dite «

nationale ».

En revanche, une association positive significative a été observée entre le prix et

la teneur en protéines, et entre le prix et un score de qualité des ingrédients,

spécifiquement élaboré pour cette recherche. En moyenne, des produits de

marques nationales avaient un score de qualité 1,3 fois supérieur à celui des

produits équivalents premiers prix et une densité énergétique équivalente, pour un

prix 2,5 fois plus élevé. Ces résultats préliminaires soulignaient la nécessité

d’entreprendre rapidement sur cette question une large étude indépendante.

L’aspect qualitatif est ici le facteur qui distingue les aliments sains.

319


3.2.3 Les produits désherbants sont-ils dans nos assiettes ?

Les personnes atteintes de la MC comme leur entourage cherchent une étiologie

à leur maladie. Etant donné que le tube digestif est l’organe principalement touché

et parce qu’il est en contact avec les aliments, ils vont plutôt porter attention aux

risques alimentaires. La mère d’Alexia524qui surveille de très près La WELLBOX de

sa fille et cela depuis sa naissance, s’interroge sur les produits désherbants. Son

mari est agriculteur et ils vivent à la campagne avec Alexia leur fille unique.

Sa mère dit « A la campagne il y a des produits désherbants. Est-ce que cela ne

serait pas toxique…. ? » Les produits désherbants se retrouveraient dans nos

assiettes au travers des aliments qui sont issus de l’agriculture utilisant ces

produits ? Les doutes qu’émet la mère d’Alexia peuvent renforcer encore les

dégouts de sa fille qui mange très peu.

Dans les aliments dits sains, la classification est dépendante de leur expérience

personnelle et si pour Alexia la viande rouge est refusée, pour d’autres, c’est la

viande blanche qui leur apparaît néfaste. C’est dans cette histoire racontée par

Mathieu525que nous constatons les représentations sur l’aliment (et non l’aliment

lui-même), qui sont considérées comme toxique.

3.2.4 L’élevage du poulet aux farines animales

« Comment voudriez-vous qu’il soit élevé ce poulet ?

Dans la nature, peut-être dans un espace clos, mais où vont-ils picorer les grains

? C’est vrai que quand on voit les reportages à la télé. ..J’ai vu des fois, c’est

vraiment là où cela m’a écoeuré : on voit les poulets entassés, il y en a qui

meurent d’étouffement et les autres qui marchent par-dessus.

Ils vont bouffer quoi ? Ils vont traîner dedans et dans la nourriture qu’on leur met, il

y a un peu de farines animales.

C’est la rentabilité, l’efficacité et c’est un peu risqué. A court terme on n’a pas des

boutons qui poussent mais dans 20 ans est ce que les générations futures (en

auront)? Est-ce que cela viendra ?

Et apparemment des maladies comme le Crohn sont de plus en plus fréquentes.

524 Alexia a 20 ans. Elle est étudiante. Ses loisirs sont le piano, la musique, la lecture. Elle ne

pratique aucun sport. Elle est en deuxième année de BTS. La découverte de sa MC remonte à

2001.Son IMC est à 15 quand nous l’interviewons, c’est à dire qu’elle se situe dans la

classification nutritionnelle des personnes dénutries.

525 Mathieu a 29 ans. Il est chercheur et vit en concubinage. Il est touché par la MC depuis 2003.

320


Est-ce que ce n’est pas lié à notre nouveau style de vie de consommation ? Est-ce

notre alimentation, la pollution ? »

Le risque « alimentaire », au travers de ces récits de vie apparaît véritablement

comme une donnée anthropo-logique526 traversant tous les registres de la

condition humaine celle de la douleur comme celle du plaisir.

La préoccupation de Mathieu est ici clairement la durabilité de son corps.

Le répertoire alimentaire écrit les corps. Les corps s’adaptent (grossissent,

maigrissent..) et se modifient comme dans les métamorphoses.

3.2.5 Le vin est bénéfique pour les malades

Jean527 est atteint de la MC et va régulièrement effectuer une prise de sang pour

que les médecins suivent l’évolution de sa maladie. Dans son interprétation de ses

résultats sanguins, il comprend que les aliments construisent son corps. Ses

expériences alimentaires sont alors reliées à ses analyses biologiques. La

meilleure analyse, celle dont il se souvient, lui permet de croire que le vin joue un

rôle favorable sur sa santé corporelle :

« On me disait, je ne sais pas la nourriture, il ne faut pas boire trop de vin. Mais

moi, je crois que le vin sur la fistule, cela fait plus de bien que de mal.

D’après les analyses, elles sont bien si la veille je prends du vin et du poisson. Et

bien c’est la seule fois où j’ai eu les meilleures analyses ! »

De plus, il pense que véritablement le poisson lui apporte des éléments nutritifs

qui le renforcent. Nous signalons par ailleurs que son père a travaillé chez un

poissonnier pendant plus de vingt ans. De plus, il ajoute que le poisson, ce n’est

pas lourd à digérer. Quand il ne se sent pas bien, il va chez son poissonnier. Là, il

prend du poisson pour réaliser « une cure ».

Relatif aux boissons, son témoignage tend à montrer que le vin pourrait agir

bénéfiquement sur ses lésions digestives. Les représentations alimentaires du vin

sont ici à l’encontre des connaissances médicales sur la MC et les fistules.

Néanmoins les croyances sur les effets positifs du vin sont anciennes et ont été

véhiculées pendant longtemps, y compris jusque dans les manuels scolaires des

années 50 en France.

Cette notion de vin nutritif perdure et persiste dans les imaginaires. Dans les

publications des années 50, destinées aux enfants, il est décrit comme « un

526 Une logique humaine.

527 Jean, a 38 ans, il est célibataire et ouvrier agricole. Op.-Cit.

321


tonique stimulant et précieux dans certaines maladies qui rendent La WELLBOX

difficile. »528

3.2.6 L’usage de l’alcool est controversé

Pour d’autres, ce ne sont pas les aliments qui sont toxiques mais leur usage. Une

conduite peut-être décriée. C’est le cas d’Alice529, avec son refus de boire (de

l’alcool) en raison de son éducation qui renverse la vision de cette coutume prisée

par son compagnon. Faire la fête, c’est pour lui sortir le soir en boites de nuit et

boire. C’est ainsi qu’il s’amuse et éprouve du plaisir. Les aliments et boissons

festives sont identitaires et dépendent de l’éducation aux techniques du corps.

L’appréciation sur le savoir vivre ou encore sur le savoir manger voire les

manières de boire est socioculturelle. C’est sur ces manières de boire ou plutôt

parce qu’elle n’appréciait pas l’alcool suffisamment, qu’Alice est délaissée par son

compagnon. C’est la raison profonde de leur séparation.

« Je ne savais pas vivre parce que je ne savais pas aller en boite et boire »530nous

confie-t-elle.

La toxicité de l’alcool en excès est perçue par Alice, mais son ami lui, ne la voit

pas. De par son attitude, Alice est restée dans sa norme culturelle c’est-à-dire une

consommation d’alcool modérée, norme non partagée par son compagnon.

Nous avons aussi d’autres usages festifs mais raisonnables des boissons

alcoolisées qui nous sont rapportés. Pierre531 est restaurateur et sa

‘gastrosophie’532 passe par une qualité de vie qu’il met à profit avec les siens et

ses amis.

« Cela se passe autour d’une table, on boit un coup de rouge et un petite coupe

de champagne, sympa, on passe un moment à se détendre et d’échange, la table,

c’est important ! Quand on est dans un restaurant, c’est difficile de ne pas être

convié à l’apéritif, le client vous met une coupe de champagne c’est ce qu’il y a de

moins fort et de moins calorique, je prends cela et mon métier veut que je me

lâche un peu, sans tomber à la renverse. »

528 Chez Delagrave, dans un manuel de fin d’études primaires, édité en 1950.

529 Alice, a 28 ans. Elle est secrétaire dans une fabrique de fenêtres en aluminium. Elle vit dans

une bâtisse de Coron, en concubinage avec un homme divorcé, père d’un enfant de 7 ans qui

va devenir son futur mari. Elle est traitée sous antidépresseurs quand nous l’interviewons et

appartient au groupe de bien-portants. Ses loisirs sont l’ordinateur.

530 Alice, Op.-Cit. Voir ci-dessus.

531 Pierre, voir son portrait LE MASSAGE ANTI-CELLULITE V, la partie 2 sur : des transgresseurs, des déviants, manger

entre douleurs et plaisirs, et dans la section : l’obésité une transgression visible de la norme.

532 Terme inventé par le philosophe Charles Fourier. Il signifie la philosophie du goût, de la

nourriture.

322


Il a vraiment choisi ce métier parce que sa formation initiale est un baccalauréat

technologique F3. Il est formé à la mécanique, en automatisme, et en informatique

industrielle, électricité, et mathématiques. Dans son métier de bouche, manger et

boire sont pour lui des actes de communication et il l’affiche ouvertement.

3.2.7 Un aliment bon au goût, est bien pour le corps

Certaines habitudes parce qu’elles sont valorisées dans les us et coutumes de

l’individu, apparaissent comme tout à fait saines. Alors que les recommandations

en France, sont de limiter la consommation de gras, lorsque ce dernier entre dans

une pratique populaire, les messages sanitaires ne le concernent pas.

Dans un cadre culturel, la consommation de gras est régulée par les savoirs

profanes et est vue de cette manière. Les graisses ne sont donc pas à surveiller.

Et puisque c’est bon au goût, c’est surement bon pour le corps, sans arrières

pensés.

« Des rillettes avec un grand verre de coca, c’est délicieux à 4 heures. On a

toujours eu un peu de charcuterie. » Nous dit Laurine533 .

Les savoirs populaires et savoirs médicaux peuvent aussi s’entremêler et se

reconstruire comme nous l’avons déjà illustré dans le LE MASSAGE ANTI-CELLULITE II sur les

représentations sociales de « La WELLBOX saine ».

Les informations publicitaires qui visent à communiquer « pour votre santé ne

mangez pas trop gras, trop sucré, trop salé » ont débuté en 2007. Auparavant ces

informations sur la limitation des matières grasses n’étaient pas aussi diffusées.

Nous ressentons au niveau de nos interviews réalisées en 2005 notamment, une

moindre influence des messages publicitaires sur le conseil de « manger moins

gras, pour votre santé ». Cette interview de Laurine où elle nous parle de la

charcuterie à son goûter, a été effectivement réalisée, en décembre 2005.

A l’opposé, si nous écoutons une de nos interviewées, Lydie534, elle nous rapporte

lorsque nous l’appelons pour le questionnaire sur La WELLBOX saine en février

2007 qu’elle a mis en pratique le conseil de « manger 5 fruits et légumes par

jour ». Lorsque nous relisons la retranscription de son interview réalisée en 2005,

à cette époque, elle n’évoquait pas les fruits, ni même les légumes dans ses

533 Laurine est cadre supérieure dans l’aéronautique à Toulouse. Sa MC est découverte depuis

1996.Son niveau d’études est un doctorat de mathématiques qu’elle a effectué dans une

université américaine après des études d’ingénieurs en France. Elle ne pratique aucun sport.

Op.-Cit.

534 Elle a 32 ans, est mère de deux enfants. Elle est en recherche d’emploi après l’obtention d’une

licence. Elle est touchée par la MC depuis 2004.

323


habitudes de consommation. Cela nous montre l’influence des messages du

PNNS sur notre population.

Pour réguler le rapport de La WELLBOX et du corps sain, une autre posture

extraite de nos entretiens est celle de la préparation culinaire. Quand il existe un

refus alimentaire, l’art de préparer cet aliment devient un élément capital pouvant

favoriser son incorporation.

3.3 La cuisine, acte régulateur de l’incorporation

Une histoire culinaire nous est racontée par Corentin535. Chez lui ce sont les kiwis

qu’il rejette. Néanmoins, son regard évolue grâce à une préparation culinaire, une

mise en scène dans une salade où ils sont émincés, il semble que cette fois sans

le voir il réussit à les digérer. Il apprend après l’incorporation la présence du fruit.

Cette recette a donc favorisé, la réhabilitation du kiwi. Il devient depuis un aliment

incorporable. Ici c’est l’art de cuisiner, ou du cuisinier qui régule l’anxiété du

mangeur et restaure la confiance du convive. L’art culinaire et le cuisinier sont les

éléments rassurants pour le mangeur.

Jean536 qui présente beaucoup de difficultés à digérer les fruits et les légumes

nous raconte avec nostalgie, ses talents culinaires d’autrefois.

« Avant, quand je n’étais pas malade je faisais cuire à la cocotte-minute, je faisais

cuire des haricots verts, des pommes de terre, des carottes. Je mettais des fois du

chou de chine, rond comme cela et épais comme cela. Parce que le chou, il ne

faut pas trop en mettre parce que c’est un peu fort, et ceux-là sont plus digestes.

J’arrivais à le digérer, je n’avais pas de gaz, rien ; Et après je mettais un morceau

de viande dedans pour y donner du goût et terminé ! »

Il est nécessaire que la confiance s’instaure entre le mangeur et le cuisinier.

Quelques fois, c’est le mangeur lui-même qui cuisine mais pas tous les repas.

Le cuisinier lui aussi doit conserver la confiance dans ses gestes culinaires et ses

capacités corporelles digestives faces aux objets alimentaires. Jean qui est atteint

de la MC finit par douter de ce qu’il peut digérer ou pas. La maladie a bouleversé

son rapport à la nourriture.

Parce que ce ne sont pas toujours les aliments qui sont craints, m ais ce peut-être

la manière de les cuisiner qui joue en plus de l’imaginaire sur les aliments.

535 Il a 22 ans et sa MC est connue depuis 2001, Op.-Cit.

536 Jean, est touché par la MC depuis 2002. Il est ouvrier et au chômage au moment de notre

rencontre. Op.-Cit.

324


Finalement, c’est seulement avec leur propre expérience que Jean ou d’autres

pourront déterminer s’ils peuvent digérer ces préparations.

Un autre exemple nous est donné par Christine537. Elle réussit à incorporer des

légumes quand ils sont dans une soupe et si tout l’ensemble est mixé. Lorsqu’il

s’agit de poireaux et de navets provenant du pot au feu, ils ne sont pas

incorporables de cette manière. Sa mère nous dit qu’elle n’en mange pas « Sauf

quand c’est une soupe de légumes […]. (Et) Oui quand c’est tout mixé. »

L’art culinaire est le support de construction progressive de représentations

partagées. Il peut-être vécu et reçu comme un art qui engendre la réalisation

d’une alimentation bénéfique pour la santé ou au contraire rejeté car il complique

La WELLBOX.

Avec les petits plats qu’elle cuisine pour son futur mari, petit à petit, Sindy538 va

l’amener à goûter puis manger des légumes. Parce que ‘Bien manger’ selon elle

passe par un acte culinaire et c’est ce qu’elle nous déclare :

« Je préférais prendre mon après-midi pour faire des petits plats et bien manger le

soir. »

Elle prend son temps pour cuisiner et apprendre à réaliser des recettes. À ce

sujet, elle est à l’affut de nouvelles recettes et appelle aussi bien sa mère que la

grand-mère de son compagnon pour apprendre « la cuisine française ».

La cuisine permet d’explorer des nouvelles pratiques alimentaires par le

métissage des aliments dans les recettes culinaires. Elle « régule » les

comportements alimentaires au travers de codes. Et nous voyons que grâce à ses

talents de nouvelle cuisinière Sindy réussit à faire découvrir à son futur mari, des

légumes verts.

« Je me rappelle qu’au début quand on était ensemble, il ne mangeait pas les

légumes. D’ailleurs il y a toujours certains légumes que tu ne lui feras pas manger.

Le céleri, c’est spécial mais non. Moi, petit à petit, les haricots verts… Et puis

maintenant il en achète pour que je les prépare moi. Mais avant non. »539

537 Christine a 18 ans. Elle est en recherche d’emploi. Sa MC est découverte depuis 2002.

Elle a un BEP en sanitaire et social et ne pratique aucun sport.

538 Sindy a 32 ans. Elle est employée comme vendeuse après un BTS Commercial. Elle ne

pratique aucun sport. Ses loisirs sont inexistants car elle est mère de 2 enfants en bas âge.

539 Sindy, Op.-Cit. Voir note ci-dessus.

325


3.4 Des non-respects de la norme qui sont cachés

D’autres cas de figures sont plus difficiles à exposer. Parfois les interviewés

justifient à mi-mots de ne pas manger équilibré parce qu’ils ne peuvent ou ne

pouvaient pas. Dans les entretiens, les paroles se libèrent. Financièrement nos

interviewés ou plutôt leurs parents n’avaient pas les moyens de s’offrir ce luxe. Il

existe un décalage entre la théorie sur « La WELLBOX santé » et la pratique

alimentaire en France. Parce que plusieurs interviewés nous ont rapporté qu’ils ne

mangeaient pas à leur faim quand ils étaient enfants (une fois c’est la concubine

qui pousse son ami interviewé à le dire). Ces moments ressortent dans les récits

de vie et ils montrent alors que manger équilibré et varié est une recherche pour

eux de bien-être540. Leurs témoignages aident à comprendre qu’ils s’attachent à

ces repères du PNNS et qu’ils souhaitent intégrer ces pratiques parce qu’elles ont

une valeur : celle d’appartenir aux classes supérieures.

Annabelle541 nous rapporte que sa mère, après son deuxième mariage, a été mise

à la porte par son mari devenu alcoolique. Elle s’est retrouvée à la rue avec sa

mère et ses deux soeurs. Elles ont rencontré des difficultés de logement. « Cela a

été la galère au niveau du logement, financièrement, pour manger. Cela retombait

dans les pâtes, le riz […] Oui voilà mais pas quelque chose d’équilibré. [..]Pas

forcément de la viande tous les jours, même pas de laitages ni de fromages. Dans

ce cas, c’est du pain et voilà [...] Oui du pain et ce qu’il y a. »

« Il y a du pain et de l’eau ?» Nous lui répondons. Elle se tait. Silence..

Dans la description des difficultés de mise en place de la norme alimentaire

sociale, nous pointons qu’aujourd’hui en France, celle-ci peut-être difficile à

réaliser sans un minimum économique vital. Son exemple nous montre qu’une

« alimentation saine », c’est tout d’abord manger suffisamment et à sa faim.

Annabelle se retrouve alors, à cet âge, contrainte et obligée d’accepter cette

alimentation même si elle n’est pas équilibrée, elle n’a pas d’autres choix. Dans

tous les cas Annabelle nous rassure en disant : « Sur le petit-déjeuner, on ne se

privait pas. »

Cette codification par le PNNS de repères alimentaires qui renvoient à des

propriétés bénéfiques pour la santé, pour les corps des enfants et des adultes les

rassure aujourd’hui par rapport à l’univers précaire dans lequel ils se trouvaient.

540 Peut-être existe-t-il ici pour eux une sorte de revanche sociale ?

541 Annabelle vit en concubinage. Sa MC est découverte depuis 2004. Elle a 23 ans et a réalisé

des études jusqu’au niveau BAC +2. Elle ne pratique aucun sport.

326


Par conséquent ceux qui se trouvent dans des situations alimentaires

problématiques se rattachent à ces idées. Nous pensons à Melka542 qui s’est

heurtée à un budget familial restreint. Elle sortait de table avec la faim au ventre.

Pour d’autres et c’est le cas de Michel ce sont les horaires de travail des parents.

Il est seul dès le collège et tous les midis, il se faisait chauffer rapidement une

casserole d’eau pour cuire des pâtes.

Enfin quelques fois ce sont des connaissances moins précises qui les empêchent

de suivre ces normes. Lydie543 nous explique que son père (ses parents étaient

divorcés) ne savait pas gérer un budget et donc même s’il gagnait de l’argent, ils

ne mangeaient pas de façon équilibrée.

« Il gagnait très bien sa vie, mais cela arrivait régulièrement que le 15 du mois on

mangeait des patates parce qu’il avait déjà tout dépensé. »544

Theres Bauer (2009), ethnologue, nous présente un concept de promotion

transculturelle de la santé afin d’aider des groupes ou des personnes dans leurs

choix alimentaires et corporels545 . Nos interviewés issus de milieux défavorisés

essaient d’appliquer ces recommandations du PNNS à leurs pratiques car elles

représentent une accession à une classe sociale supérieure. Dans ce cas,

l’évolution de leurs pratiques alimentaires est vécue de façon très positive car elle

symbolise l’accès à un pouvoir alimentaire supérieur.

Et au final, « Parce que l’identité (alimentaire) se construit et se reconstruit

constamment au sein d’échanges sociaux, parce qu’elle se livre dans un rapport à

l’autre il n’y a pas d’identité en soi. » (Fleury, 2006, p.36)

De ces entretiens nous retenons pour les uns : les projets qu’ils ont de manger

des fruits et légumes et pour les autres, les résistances. De façon contradictoire,

et schématique, il y a ceux qui acceptent la norme et ceux qui la refusent.

Cependant nous avons vu également que certains l’intégreraient s’ils pouvaient

financièrement le réaliser mais ils n’ont pas cette liberté de choix. De plus cette

norme de La WELLBOX peut-être vécue positivement ou au contraire

négativement.

542

Dans le LE MASSAGE ANTI-CELLULITE 3, la partie sur une identité alimentaire à coloration religieuse, nous avons

raconté les difficultés économiques familiales des parents de Melka et ses déjeuners

inexistants.

543 Lydie, 32 ans vit en concubinage et est mère de 2 enfants. Elle est en recherche d’emploi et a

un niveau d’études Bac + 3. Elle habite en périphérie de Bordeaux. L’année de découverte de

sa MC est 2004.

544 Lydie, Op.-Cit. Ci-dessus.

545 Elle a participé à des rapports sur la promotion transculturelle de la santé se rapporter à

http://www.public-health-services.ch/attachments/content/prevtrans-rapport.pdf,de juin 2009,

consulté le 2.02.2009.

327


Nous pourrions qualifier les uns « d’identités de projets » avec des valeurs

communautaires partagées sur la consommation de fruits et légumes et les autres

« d’identités de résistants » quelle que soit l’origine de cette résistance.

A l’évidence, il ressort que les apprentissages alimentaires de l’ensemble de nos

mangeurs interviewés sont différents. Si dans ces éducations546 multiples à

La WELLBOX (devenue question de santé publique), nous regardons la diffusion,

l’interprétation et la mise en pratique variée de ces messages auprès de notre

population, nous comprenons alors que l’impact est en conséquence pluriel.

Il reste sans doute des efforts de communication à accomplir pour augmenter par

exemple la consommation de fruits et légumes, chez certaines populations vivant

en France, ce que nous suggère un rapport de l’INPES (Corbeau, 2007) qui

propose comme solution des communications plus ciblées. Il s’agit alors de

diffuser à ces populations ciblées des savoirs scientifiques. La question se pose

alors de la médiatisation de « La WELLBOX saine ». Après avoir porté notre regard

sur les récepteurs des informations et communications sur La WELLBOX, nous

allons nous concentrer sur ceux qui émettent et à travers eux les « politiques » au

sens large du terme. Comment s’effectue le choix des sources pour l’information

dite bénéfique pour la santé ? Comment les connaissances sont transmises et

informent sur « La WELLBOX santé » ?

4. La médiatisation pour « La WELLBOX saine »

Nous souhaitons souligner l’importance de la médiatisation des informations sur

« La WELLBOX saine » en France contemporaine. Quelles sont les informations

sur « La WELLBOX santé » dont s’emparent les médias ?

4.1 « La WELLBOX saine », peut-être un levier pour la manipulation

des individus

4.1.1 Une « alimentation saine », un choix de valeurs subjectives

Françoise Paul Lévy l’écrivait déjà dans un texte non publié : si nous répertorions

les espèces réellement comestibles pour l’humain547 , et qu’elles devenaient

nourriture alors pour des populations souffrant de la famine, cela règlerait sans

546 Nous comprenons éducation dans sons sens le plus large. Eduquer vient du latin educare et sa

signification première est nourrir, allaiter, avoir soin de. Nous parlons ici de toutes les

éducations (familiales, médicales, scolaires..) que peut recevoir une personne vivant dans un

système social.

547 Car l’inventaire n’est pas terminé.

328


doute leur problème. En effet « S’agissant de la définition même des ‘patrimoines

alimentaires’ et par conséquent aussi du règlement des problèmes de ‘ la faim

dans le monde’ : combien d’herbes, de feuilles, d’écorces, d’insectes, de chenilles,

de racines, de plantes, d’animaux etc…sont tenus hors du champ de la nourriture,

ignorés comme patrimoine alimentaire faute d’appartenir aux ordres du

mangeable constitués dans et par les sociétés et/ou les cultures ‘évoluées’ et de

n’être aliments que pour des groupes dont ‘l’identité culinaire’ n’est pas

reconnue ? Combien aussi de pratiques et de moeurs alimentaires disqualifiées

sans même qu’on cherche à comprendre ?548

Une alimentation saine « à la française » se dessine et nos informations issues

des médias, en France notamment, ont une forme sur la question qui réduit cette

diversité alimentaire. Les messages sur La WELLBOX bénéfique pour la santé

disent ce qu’il faut penser. Ces messages sont retrouvés sur internet et recueillis

auprès de la population interviewée pour notre travail de recherche.

D’après les médias, ces produits sont bons, et, ou, bien pour la santé parce qu’ils

sont « bios », « pas chimiques », « ils sont diététiques », « plein de vitamines »,

« riches en calcium », « pas gras et peu sucrés ».

4.1.2 Des informations contradictoires et manipulées

Jean de Kervasdoué dans son livre « les prêcheurs de l’apocalypse » (2008)

dénonce l’absence de la part des lecteurs (sur Internet notamment) d’WELLBOX

approfondie sur les sources de l’information. Ce qui est écrit n’est pas remis en

cause et a une valeur de preuve car c’est imprimé. Il illustre cette situation qui

selon lui favorise la propagation de la théorie du complot avec une publication sur

les pesticides, un scandale écrit et conçu par un journaliste, Fabrice Nicolino.

Cette publication est « sur la puissance occulte du ‘lobby des pesticides’ branche

de ‘la chimie totalement aux mains de multinationales, (qui) a déclaré la guerre à

la vie sur terre.’ »549. Fabrice Nicolino, journaliste militant écologiste a publié un

livre sur la question des pesticides dans notre assiette. Il y rassemble des faits

réels et des allégations douteuses et répertorie les négations de son complot

comme la preuve même de son existence (selon Jean de Kervasdoué).

Conséquence de son livre, sur Internet, de site en site des éloges se transmettent

sur ses écrits. Jean de Kervasdoué fustige l’auteur de ce livre. Cependant ce

548 Françoise Paul Lévy, Manger c’est penser. Texte non publié, communiquée par l’auteure.

549 Jean de Kervasdoué fait référence au livre de Fabrice Nicolino, Pesticides, révélations sur un

scandale français ( 2007). Dans son ouvrage : Les prêcheurs de l’apocalypse, p.194.

329


journaliste dénonce, lui aussi, de la désinformation. Au final nous ne savons plus

où se trouve l’information… ?

Pour Fabrice Nicolino c’est le scandale du DTT550 qui anime son argumentaire. Or

si nous enquêtons, il existe de nombreux pesticides et ce sont plutôt les

interactions chimiques entre les molécules dans l’organisme humain et leurs effets

sur le long terme qui soulèvent des inquiétudes nous expose Jean Pierre Cravedi,

directeur de recherche à l’INRA et expert à l’EFSA551 . En attendant la

médiatisation va bon train et nous sommes dans l’univers des médias et d’une

guerre politique de l’information.

Nous comprenons que les messages bénéfiques pour la santé sont transmis par

les acteurs vivant dans un monde socioculturel et dans une dimension

géographique. Ces acteurs sont dans des logiques et des scénarios qui

construisent cette médiatisation.

4.2 Des logiques d’acteurs derrière des stratégies discursives

Sur les stratégies discursives rencontrées, nous avons vu dans le quatrième

LE MASSAGE ANTI-CELLULITE un exemple récent, avec l’article du Nouvel Observateur552qui rapporte

une étude parue en septembre 2008, publiée par l’association de consommateurs

CLCV553. Celle-ci s’était intéressée aux allégations nutritionnelles figurant sur les

emballages de 66 produits industriels du petit-déjeuner et du goûter. Or l’étude

voulait montrer que les menus conseillés par les fabricants dépassent très souvent

les recommandations nutritionnelles en vigueur554 . La fiabilité des conseils

nutritionnels apposés sur les emballages était donc remise en question. Le

journaliste du Nouvel Observateur soutenait la démarche de l’organisme CLCV et

dénonçait le marketing émanant des industries agroalimentaires propre à induire

en erreur le consommateur. Ce que suggérait cet article, est que les industriels

usent et abusent des allégations nutritionnelles à des fins commerciales. Reste

que, le journaliste (ou sa rédaction) n’entre pas dans les détails scientifiques de la

550 DTT : Dichlorodiphényl, trichloroéthane.

551 L’EFSA est l’autorité européenne de sécurité alimentaire. Pour en savoir plus sur les pesticides,

lire l’interview de Jean Pierre Cravedi et se reporter à l’article sur le site

« agrobiosciences.org ».

552 Disponible sur www.nouvelobs.fr, article publié le 29.09.2008.

553 CLCV : Consommation, Logement et Cadre de Vie.

554 Qu’elles émanent de l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA), du

Programme National Nutrition Santé (PNNS) ou encore de l’Organisation Mondiale de la Santé

(OMS) écrit l’association, les normes nutritionnelles sont des construits sociaux évolutifs et

réinterprétés comme nous pouvons le constater pour la norme de 12, 5% de sucre pour le petit

déjeuner.

330


réalisation de cette comparaison et ne critique pas la démarche d’obtention des

résultats. Il ne vérifie pas ses sources ce qui est pourtant le principe même du

journalisme. Nous rejoignons ici le raisonnement de Jean de Kervasdoué car les

informations sont survolées.

Nous avons cherché en vain la norme officielle concernant le goûter ou le petitdéjeuner

pourvoyeurs de sucre qui ne doit pas représenter plus de 12, 5 % de

l’apport calorique de ce repas, dont s’inspire le CLCV, elle n’existe pas. Nous

avons par ailleurs demandé au CLCV à trois reprises, de nous communiquer les

sources de cette affirmation et nous n’avons à ce jour obtenu aucune réponse.

De plus, nous avons aussi interrogé un représentant du Programme National

Nutrition et Santé, au Ministère de la Santé qui nous a confirmé qu’il ne

connaissait pas cette norme : « Je serai bien incapable de vous dire d’où vient une

telle affirmation que je ne connaissais pas d’ailleurs.»555

Les industriels sont qualifiés de coupables et c’est sur l’aspect émotionnel des

consommateurs que jouent les médias, plus que sur des arguments scientifiques.

Il est intéressant de constater en outre, que ce ne sont plus les produits

alimentaires qui sont accusés mais la manière de penser La WELLBOX équilibrée

et donc les exemples de menus. C’est donc un détournement de la pensée des

consommateurs qui est pointé. C’est la théorie nutritionnelle sur la façon de

penser le petit-déjeuner par les industriels qui est visée. Là-dessus se rajoute le

cheminement de pensée classique de l’humain : A qui profite le crime ? La

dénonciation d’un coupable interpelle le lecteur. Aux industriels revient alors la

responsabilité de la « mauvaise information » sur La WELLBOX dite équilibrée. Si

nous croyons alors qu’il est utile de se méfier de tous ces étiquetages…

Vivons-nous dans une société paranoïaque ?

La société est dorénavant sur ses gardes comme l’écrit Michel Monroy (2003)

dans son livre « la société défensive ». Le problème c’est qu’ici le doute

fonctionne sur une finalité d’acteurs et non sur des réels dangers. Les médias

répondent, eux aussi, à des logiques commerciales et s’emparent du scepticisme

des personnes.

Pierre Henri Tavaillot556va plus loin dans son analyse de la société de

consommation qu’il qualifie de « paranoïaque ». Selon lui elle est « l’héritière

d’une ‘philosophie du soupçon ‘, qui fonctionnerait de manière instrumentale.

555 Médecin de santé publique, travaillant au ministère de la santé et responsable de la

communication sur le PNNS.

556 Philosophe contemporain.

331


Alors qu’il s’agissait pour celle-ci de soupçonner afin de dévoiler une réalité ultime

(l’expression des forces vitales pour Nietzsche, l’infrastructure économique pour

Marx, l’économie des pulsions pour Freud), le soupçon fonctionne désormais pour

lui-même, déconnecté de toute assise et de toute finalité. Le plus sceptique aura

toujours raison (c’est un scepticisme dogmatique) et l’extension du domaine du

doute est infinie : soupçonner pour soupçonner. Par où l’on voit que la société

‘parano’ n’est qu’un des nombreux fruits de l’immense société de consommation. »

(Tavaillot, 2008)

Ce que nous voyons c’est qu’en lien avec le lancement de nouveaux produits

alimentaires se développe une pléthore d’informations sur « La WELLBOX santé ».

C’est ici l’intrication de sciences et de croyances dans les informations véhiculées

par les médias, que nous souhaitons pointer et également la déviance des normes

vers un ordre alimentaire toujours plus sain. Car, au final, le corps parfait et

La WELLBOX parfaite n’existent pas. L’homme moderne veut une garantie tous

risques qui par essence n’existe pas.

Dans la société de consommation, le mangeur doit limiter sa consommation

alimentaire et en même temps lui est offert un accès à une abondance

alimentaire.

Cette situation s’accompagne d’un doute concernant l’évolution de notre

corpulence. Deviendrons-nous tous obèses ?

Notre recherche sur l’IMC, norme alimentaire et corporelle, nous a montré que sur

les sites Internet, cet indice médical dérivait vers une norme esthétique sociale.

Le mot esthétique vient du grec aisthétikos et signifie qui « peut-être perçu par les

sens ». L’esthétique peut se définir comme une discipline normative établissant

les conditions du laid et du beau (Morfaux, 1980). Nous mettons à jour ici que

finalement les informations sur La WELLBOX bénéfique pour la santé proviennent

d’une vision esthétique contemporaine de l’humain.

4.3 Des procédés d’informations réductionnistes

« Le risque est grand de voir la science enfermée, prise au piège d’un processus

communicationnel réductionniste » insiste Marie Noël Sicard (1997). Parce que les

médias adoptent des structures de fonctionnement commerciales.

Cette réduction d’informations fait partie de stratégies discursives pour légitimer

les intérêts d’un groupe social. Nous ne cherchons pas à dénoncer l’inexactitude

des statistiques sur les dangers de l’obésité (regroupement de données

332


volontaires ou involontaires sur les chiffres de surpoids et d’obésité) par exemple,

mais à montrer que l’interprétation des savoirs experts conduit à une fiction. Ce

que nous redoutons sur cette information, c’est que les risques statistiques qui

sont « bureaucratiques », soient perçus comme un danger réel.

Les journalistes (sur Internet comme nous avons pu le voir dans la seconde

partie) s’emparent ici de la science557 pour tout simplement vendre des médias, ou

des produits alimentaires selon le cas, ou encore de la médiation. Nous

comprenons ainsi que les médias sont au service des médias et jouent sur nos

savoirs et nos peurs.

Rica Etienne558, journaliste, lors d’une conférence à l’Hôpital Européen Georges

Pompidou, à Paris, le 19 avril 2005 présente sa manière de travailler relative à la

construction du discours nutritionnel. Elle introduit les différentes sources

d’information à sa disposition et parle de la subjectivité, des critères de choix des

journalistes sur leurs sources. Car les raisons de rejet ou au contraire de captation

d’une information peuvent être en lien avec l’actualité personnelle de la rédactrice

en chef par exemple. Les médias jouent le rôle de conseiller en vie quotidienne :

diététique, médecine. Rica Etienne, rend compte du choix des supports où

l’information est publiée. Elle rappelle qu’il existe des critères de sélection

différents selon les supports. Un article pour publication dans Marie-Claire n’a pas

les mêmes exigences que celui publié dans le Lancet. Les formes des discours

des auteurs dépendent également des supports médiatiques utilisés.

Ce que nous apprend Sophie Moirand559(1997), qui complète la vision de la

journaliste, c’est que les contraintes de temps et d’espaces des médias ne laissent

plus de place à une démonstration voire à l’argumentation scientifique. Elle nous

présente son observation des formes discursives avec d’un côté des explications

scientifiques où faire comprendre est l’objectif et, à l’opposé, les formes qui

respirent un parfum de scientificité. Il nous semble que dans notre recherche ce

sont plutôt les informations sur Internet à parfum scientifique qui sont les plus

557 Ce sont des humains qui construisent la science et la science de l’anthropologie également.

558 Elle est journaliste dans la presse grand public. Elle collabore à plusieurs magazines féminins :

Marie-Claire, Prima, femme actuelle, Top santé, etc…elle est auteur de nombreux ouvrages en

collaboration avec des spécialistes du domaine de la psychologie de l’enfance ou de la

psychosomatique. Cette conférence s’est déroulée dans le cadre des travaux du Comité de

Liaison Alimentation et Nutrition de l’hôpital européen Georges Pompidou.

559 CEDISCOR Centre de recherche sur les discours ordinaires et spécialisés, composante de

l’Equipe d’accueil Systèmes linguistiques, énonciation et discursivité, et siège à l’Université de

la Sorbonne nouvelle.

333


visitées par la population française560plus que des informations scientifiques

complètes.

Comment cette information réduite se construit-elle ? Comme nous allons le voir

c’est « la mathématisation » du corps et de La WELLBOX ainsi que l’usage de cette

information qui engendre des interprétations approximatives.

Le corps est mis en formule mathématique afin de surveiller la corpulence des

populations. Nous sommes au coeur de la biométrie de l’humain avec la biométrie

corporelle et l’IMC. Une des applications directes est la biométrie de La WELLBOX

par la correspondance de l’IMC avec le statut nutritionnel.

Des données partielles sont rentrées dans l’ordinateur sur le propos de notre

alimentation, et de notre corps mathématisé en fonction du sexe, de l’âge et des

activités physiques pratiquées561. Tout est alors ‘moyennisé’, et les personnes qui

se situent aux extrêmes se retrouvent ainsi marginalisées. De plus la corpulence

ne définit pas le régime alimentaire d’une personne. Marian Apfelbaum l’avait déjà

souligné dans son ouvrage « les mangeurs inégaux » coécrit en 1978 avec

Raymond Lepoutre. De plus, des nutritionnistes comme Virginie Colomb562

soulignent dans un colloque européen l’intérêt de regrouper plusieurs indices avec

des observations cliniques afin de diagnostiquer un sous-poids, par exemple. Il en

est de même dans la situation opposée de surpoids.

Nous tenons à rappeler que l’adoption d’une norme médicale unique pour définir

une mesure de la corpulence est récente. Avant 1997 chaque médecin avait son

échelle d’évaluation563. À partir de 1997, le seuil de la maigreur est défini à 18,5

560 Les données de la médiamétrie abondent dans ce sens.

561 Un nombre de sites importants, vous proposent de calculer votre régime à partir de quelques

données : l’ âge, le sexe, l’IMC et les activités physiques.

562 Pédiatre au CHU Necker enfants malades, Le colloque du Comité Européen des Diététiciens de

l’Enfance était sur « le poids dans tous ses états » et a eu lieu au Luxembourg le 4 avril 2008.

563 En 1985, les maladies de surcharge (pondérale : l’obésité, lipidique, glucidique, urique) donnent

lieu au développement de traitements par des régimes alimentaires.

Une définition consensuelle de l’obésité n’est pas établie par l’OMS et en France, chaque

équipe médicale travaille avec son échelle. En 1981, une formule est enseignée, à cette

période à l’école de diététique de Paris par un « disciple » de Trémolières, pour calculer le poids

idéal, c’est celle de Lorentz.

A partir d’une équation tenant compte du sexe et avec la taille d’un homme ou d’une femme, le

poids « idéal » est calculé. C’est ainsi que si le poids est augmenté de plus de 10 % en France

et de 20% aux Etats-Unis, par rapport à cet indice, on est placé dans un statut d’obèse, cette

formule est alors utilisée à l’hôpital Bichat de Paris.

Dans un article de la revue Information diététique, le Pr F. Lamisse du CHU de Tours écrit sur

le régime hypocalorique et hyper protidique chez l’obèse, et présente une étude sur

La WELLBOX de femmes obèses avec pour échelle de référence l’IMC. Il précise alors que les

valeurs normales sont comprises selon lui entre 19 et 24.

A Paris une autre équipe de nutrition, celle du Dr A.F. Creff développe sa propre formule. En

effet il travaille surtout auprès des sportifs et le poids dans les sports de combat est un élément

important. Quelques temps après, en 1989, dans les coulisses de l’hôtel Dieu de Paris, des

chercheurs travaillent sur l’obésité et le comportement alimentaire d’une population de femmes

334


alors qu’il arrivait fréquemment avant qu’on le situe à 20. De même, aujourd’hui le

surpoids est défini dorénavant comme une pré-obésité (voir la définition

européenne actuelle).

C’est en 1997 que la WHO564 montre qu’il existe un lien entre le risque relatif de

mortalité et l’IMC.

En 1998, WHO et l’IOTF565 donnent comme définition pour les adultes :

Classification IMC (kg/m²) Risque

Maigreur < 18,5

Normal 18,5 -24,9

IMC (Kg/m2) Risque

Surpoids 25,0 -29,9 modérément augmenté

Obésité > 30,0 nettement augmenté

Classe I 30,0 -34,9 Obésité (Ob.) modérée ou commune

Classe II 35,0 -39,9 Ob. sévère

Classe III > 40,0 Ob. massive ou morbide

en milieu hospitalier, en prenant en considération eux aussi, l’IMC. Pour cette étude l’obésité

est considérée à partir de 20% de surpoids selon les tables de la metropolitan c’est-à-dire pour

un IMC > 26,9 et les auteurs parlent d’obésité grave à un indice au moins à 31,4. (Estryn-Behar

M., Azoulay S., Lefevre A., 1989)

Les bornes et les normes qui définissent l’obésité sont mouvantes pour le même sexe auprès

d’une population d’adultes entre l’équipe de Tours et celle de Paris.

En 1990, le Pr. G. Debry du CHU de Nancy, publie une étude sur l’adéquation aux maladies,

des régimes alimentaires prescrits par les médecins. Il utilise l’Indice Pondéral (IP) qui est défini

comme le rapport du poids réel idéal selon la formule de Lorentz multiplié par 100. Il précise les

prescriptions alimentaires dans le cadre d’obésité : pour un IP > 120 et pour les excès de poids

modéré IP< 120. Il reprend ainsi les outils préconisés à l’école de diététique de Paris.

Cependant la limite de l’obésité est alors définie pour cette équipe à plus de 20% du poids

idéal.

Dans ce contexte disparate, une uniformisation des normes définissant l’obésité va apparaître

en 1998.

564 World Health Organisation.

565 L’International Task Force (IOTF), constituée sous l’égide de l’International Association for the

Study of Obesity, a travaillé deux ans pour conduire l’Organisation Mondiale de la Santé à

produire un volumineux rapport, Obesity : preventing and managing the global epidemic, rendu

public en 1998.

335


Les principaux changements entre le système des années 1980 et celui adopté en

1998 concernent :

1) L’adoption d’une norme commune pour mesurer l’obésité : l’IMC

2) L’abaissement de 20 à 18,5 kg/m2 de la valeur du seuil de la catégorie « poids

normal » de l’indice de masse corporelle (d’autres nouveautés sont apportées

pour compléter cette définition, mais nous ne pouvons nous y attarder)566 .

Sur la réduction de 20 à 18,5 kg/m du seuil de l’intervalle pour définir la catégorie

« poids normal » comme indiqué dans le rapport technique de la WHO en 1998567 ,

le seuil pour définir le poids insuffisant a été abaissé bien que les évidences pour

justifier son abaissement ne soient pas aussi rigoureuses que pour la

détermination des autres seuils. En effet, la plupart des données proviennent

d’études menées dans des pays non occidentaux, où l’association entre un faible

IMC et la mortalité a été établie en utilisant des seuils différents (de 18,5 à 22

kg/m2). C’est ainsi que notre seuil sur l’IMC a été abaissé en France.

4.4 Des interprétations faussées par des informations réduites

Inquiétude sur ce nouveau seuil ? L’abaissement de la limite pour le poids normal

de 20 à 18,5 kg/m2 évitera que certaines personnes ayant un IMC dans cet

intervalle et qui sont naturellement minces, soient identifiées à tort comme étant

plus à risque.

Cependant, dans d’autres cas, particulièrement, mais pas exclusivement, chez

des individus plus âgés, un IMC entre 18,5 et 20 kg/m2 peut masquer un état de

malnutrition non identifié. Avec les nouvelles lignes directrices, elles sont placées

dans l’intervalle de poids normal. Est-ce que notre monde médical est sous

l’influence de la grossophobie ou de la minçophilie sociétale, nouvelle esthétique

de notre monde occidental ?

Nous pouvons dans une autre posture considérer que de diminuer le seuil d’IMC

peut conduire à un retard dans l’identification des désordres alimentaires,

566 Ces trois autres points complètent les changements apportés par cette nouvelle définition.

1) la détermination de valeurs limites définissant la catégorie « excès de poids » (de 25 à 29,9

kg/m2); Avant c’était le calcul du poids idéal et il n’y avait pas de « fourchette » établie. Au-delà

de 10 % du poids idéal on était « appelé » obèse.

2) L’adoption de la mesure du tour de taille (en remplacement du rapport tour de taille/tour de

hanches) comme indicateur de problèmes de santé reliés à l’obésité abdominale est un indice

mais l’information est moins diffusée que l’IMC.

3) La subdivision de la catégorie « obésité » (IMC > 30 kg/m2) en trois sous-catégories est

posée.

567

International Task Force et WHO produisent un rapport Obesity : preventing and managing the

global epidemic, rendu publique en 1998, voir l’extrait dans le corps de la thèse sur la

classification par l’IMC, ci-dessus.

336


particulièrement chez les jeunes filles (attention il ne doit pas être utilisé en

dessous de 18 ans, ce qui peut-être réalisé en pratique par ces jeunes filles ellesmêmes),

davantage sujettes à se contraindre à des méthodes de perte de poids

inappropriées.

Le seuil de 20 kg/m2 présentait néanmoins le défaut d’identifier faussement des

individus en parfaite santé comme ayant un poids insuffisant. Cependant, du fait

que les normes sociales actuelles valorisent la minceur, se voir attribuer une

étiquette de poids insuffisant ne leur était probablement pas préjudiciable (cela les

flattait ?).

Avec cette mise en équation mathématique suit inévitablement la mathématisation

de La WELLBOX comme carburant et constituant du corps. Les visions sur notre

conception mathématique de La WELLBOX viennent avant tout d’un concept plutôt

anglo-saxon568 .

Avec la biométrie de notre alimentation569 , nous pouvons cependant finir par

avaler n’importe quelle nourriture. Des scientifiques anglais de l’université de

Bristol nous le montrent. Ils ont établi une formule pour obtenir le sandwich au

fromage parfait. Cette équation qui prend en compte neuf variables a été mise à

disposition du public sur le site Internet www.cheddarometer.com570 , pour

permettre aux internautes de réaliser un sandwich sur mesure en adaptant la

quantité de cheddar (spécialité fromagère britannique) nécessaire en fonction des

ingrédients choisis.

Voilà un exemple de recherche en mathématiques appliquées qui nous permet de

réaliser notre « sandwich parfait » avec notre tranche de fromage personnalisée :

Voici donc la recette sur mesure qui nous est adressée quand nous sommes allés

pour vérifier comment ce sandwich se présentait. C’est en fait un programme sur

ordinateur qui permet de calculer sa recette culinaire :

« Hi. I’ve just used the Sarniematic 6 to design my perfect cheese sandwich and

calculate the optimum thickness of Tower Farm Farmhouse Cheddar to use. Here

are my results:White Bread : 13mmTomato : 4 mm (4 slices of average

tomato)Lettuce : 3 mm (about 2 leaves)Farmhouse Cheddar : 4.71 mmWhite

568 La création de l’association des Diététiciens de Langue française qui se dénomme aujourd’hui

l’ADFN (Association Française des Diététiciens Nutritionnistes) est selon Anne Marie Dartois,

peut-être réalisée à l’aide de capitaux américains. Au sortir de la seconde guerre mondiale les

nutritionnistes américains souhaitaient conquérir les françaises : « it was to marry a french

lover » nous raconte cette diététicienne pionnière lors des 50 ans de l’ADLF à Bordeaux en

2004.

569 Nous pouvons voir aussi la nutrition avec l’addition des protides, lipides et glucides sur le plan

quantitatif comme une certaine forme de biométrie de notre alimentation.

570 Cette information a été publiée par le Figaro du 21 juin 2008.

337


Bread : 13mmThe optimum thickness of Tower Farm Farmhouse Cheddar for my

sarnie is 4.71 mm. What is your perfect cheese sarnie? Visit

www.cheddarometer.com to find out.The Sarniematic 6 Cheddarometer comes to

you courtesy of www.farmhousecheesemakers.com »

Ce qui est merveilleux dans ce calcul, c’est qu’il aboutit à la dimension de la part

de cheddar. C’est cela la dimension primordiale de ce sandwich. Aucune

information vous concernant n’est demandée. Nous ne savons pas si vous

appréciez ou non le cheddar, aucune précision sur votre âge, sexe, activités

physiques, vos goûts alimentaires ne sont renseignés si ce n’est si vous prenez du

pain (quel type ?), de la tomate, de la laitue ou de la mayonnaise….

Cela nous semble incroyable et pourtant si demain un ordinateur diététique (via

Internet) nous calcule la ration parfaite pour réaliser notre alimentation nous nous

retrouvons à quelques nuances près dans la même configuration. Il nous sera

demandé si nous voulons de la salade ou de la mayonnaise ou de la tomate et

c’est l’ordinateur en fonction du taux calorique à réaliser qui calculera la quantité à

préparer comme ici le cheddarometer. Tout se déroule comme si le corps et ses

émotions n’existaient plus, ce sont les ordinateurs programmés qui calculent avec

des données moyennes.

La logique de cheddarometer.com est commerciale, mais elle utilise des moyens

mathématiques sophistiqués et l’apparence donne une vue scientifique donc une

impression d’alimentation recommandable.

C’est là que nous côtoyons une forme d’alimentation pseudo scientifique utilisée à

des fins purement commerciales et sur Internet les exemples sont infinis.

Nous trouvons naïf de penser que cette évolution sur la réalisation de notre

alimentation qui est ‘sandwichée’ soit le fruit du hasard.

Bien évidemment ces canaux de communication sont déterminés en amont par

des acteurs. Nous souhaitons juste souligner relativement au démontage du

mécanisme de transmission de l’information via Internet, que les discussions sur

La WELLBOX s’éteignent peu à peu sous les chiffres. Les débats alimentaires ont

de tous temps préoccupés les hommes et nous ne voulons pas qu’ils soient

conduits, si nous ne prêtons pas attention, à la pensée d’un modèle unique sur

une alimentation saine mise en équation (le sandwich au cheddar ?)

338


4.5 Des informations simplistes pour une information dramatisée

Nous avons cherché pendant plusieurs mois des informations sur les régimes

santé pour les hommes. C’est seulement depuis peu qu’ils pointent le bout de leur

nez, une newsletter datée du 25 mai 2009 nous invitait à un dossier spécial

« Maigrir pour les hommes ». Effectivement, les temps changent et les hommes

s’affichent également nus sur les calendriers. Il ne faut plus donc qu’ils se laissent

aller au niveau esthétique. Sous le regard des femmes, le corps masculin va

devoir correspondre à des canons esthétiques plus ou moins stricts. « Ligne-enLigne.

com »571 va donc leur donner quelques conseils clés pour les sortir de leur

embonpoint.

Maintenant, il va falloir qu’ils se mobilisent car selon le site « ligne-en-ligne.com »

« La WELLBOX des hommes est notoirement plus déséquilibrée que celle des

femmes. Les goûts masculins sont en général simples : ils se portent sur ce qui

est calorique, gras et sucré. »572 Le tableau peint affiche donc tous les défauts

alimentaires d’aujourd’hui. Les hommes, d’après cet article, mangent trop de

calories, trop de graisses et trop de sucres. L’affirmation est gratuite et non

démontrée.

La WELLBOX des hommes est indiscutablement simplifiée.

Ces derniers vont-ils réagir face à cette proposition de régime pour leur ligne

esthétique ? Le seul qui ait commenté cet article ne défend pas le régime

amaigrissant pour les hommes et n’abonde pas dans le sens où le site « ligne en

ligne.com » l’aurait souhaité. Voici ce que nous dit un commentateur à propos de

cet article sur le régime amaigrissant pour les hommes. Le commentaire de

Jaycee sur cet article est daté du 10-06-2009 :

« C’est marrant comment les femmes peuvent se plaindre du sexisme alors que la

réciproque est on ne peut plus vraie. L’article s’adresse à une femme pour mettre

son homme au régime, il ne viendra jamais à l’idée de certains qu’un homme

puisse faire une démarche volontaire pour se renseigner sur le sujet »

Ce que nous voyons pointé aujourd’hui néanmoins, c’est un glissement du regard

de la société posé sur le corps féminin vers le corps masculin. Cependant nous

sommes loin encore du battage médiatique que les femmes en France subissent

depuis de nombreuses années.


minceur » dans sa newsletter du 2 avril 2009 et nous propose des crèmes pour

assouvir notre minçophilie féminine.

Et les « 3Suisses » eux aussi remettent l’accent sur « Maigrir » avec un courriel

par internet du 4 avril 2009 sur le sujet : -6 Kg pour le printemps et aussi créez la

nouvelle collection ! Avec « 3Suisses » couture…Ce qui est intéressant c’est que

des sites à priori non relatifs à la diététique et La WELLBOX comme les 3 suisses

s’emparent de cette question comme nous le voyons avec la photo 5.

Photo 5 : les 3suisses appuient la campagne médiatique d’amaigrissement

.. Et non pour l’instant les hommes ne sont pas inondés de remarques,

d’informations et communications sur la nécessité de maigrir ce qui n’est pas le

cas des animaux comme les chats573 .

4.6 Des outils médicaux au service de l’information sociale

Navigant sur Internet, nous rencontrons cette utilisation de l’indice médical

l’IMC574, à des fins sociales. Si à ce jour nous écoutons de nombreux discours sur

la médicalisation de La WELLBOX, il est important de reconnaître qu’elle s’inscrit

dans une médicalisation sociale globale. Comme nous l’avons exposé dans notre

première partie, certains sites sont plus fréquentés par les femmes que par les

573 Le 1 avril 2009 la lettre d’information d’ « aujourd’hui.com » présentait : « Un nouveau régime

amincissant pour les chats, le quizz de la patate, Le Top des produits minceur ». avec des

photos spectaculaires pour montrer les 10 chats qui ont maigri le plus ! « Prosper, Mistigri,

Grominou et les autres …Ils ont tous suivi le régime spécial chat d’ « aujourd’hui.com » à base

de croquettes protéinées… »

574 IMC est une norme médicale :

En 1995, les courbes d’IMC entrent dans le carnet de santé des enfants en France

En 1998, l’OMS décide d’utiliser cette référence mondiale pour lutter contre l’obésité dans le

monde.En 2003, en France une diffusion des disques d’IMC dans le cadre du programme

national nutrition et santé est lancée.

Actuellement dans la CEE il est défini comme suit : Pour les adultes âgés de plus de 20 ans,

l’IMC correspond à différentes catégories. Ces données sont disponibles sur :

http://www.euro.who.int/nutrition. Consulté en janvier 2008.

340


hommes. Nous avons ainsi recherché sur les sites féminins comment cet IMC était

illustré (voir la partie 1 du LE MASSAGE ANTI-CELLULITE V). Notre question de départ était l’IMC est-il un

indice médical qui dérive vers une norme esthétique sociale ? Cette déviation des

normes médicales et l’utilisation sociale des outils anthropométriques comme

l’IMC à des fins esthétiques nous sont apparues très clairement au travers des

sites Internet pour les femmes. L’IMC est détourné pour guider vers un modèle

alimentaire toujours « sain », qui tient absolument à faire maigrir ou mincir les

femmes et même, dorénavant, les hommes. Les informations sur la santé glissent

vers des messages sur la beauté.

Nous sommes ici dans le domaine des représentations alimentaires et des

dispositifs pour nous faire croire que manger pour mincir chez la femme et sans

doute chez l’homme aussi, va conduire à la construction d’un corps durable qui

sera toujours jeune, beau, musclé en pleine santé.

Internet575 qui peut-être conçu comme un outil d’apprentissage576 est utilisé ainsi

comme outil commercial.

Dans les questions de santé publique, les médias jouent un rôle. Nous l’avons

constaté avec les messages publicitaires du PNNS. Internet est aussi présent car

des sites comme ‘PNNS’, ‘INPES’ ou ‘sante.gouv’ nous ont été mentionnés par

notre population, lors de l’WELLBOX par questionnaire.

Ce rôle des médias dans la santé publique est évoqué par Jean Daniel

Flaysakier577dans un article où il explique que les pressions marketing sont

présentes chez les journalistes y compris quand il s’agit de santé publique. Face à

des institutions ou des organismes officiels qui ne communiquent pas, les

journalistes sont selon lui face à une « carence (qui) pousse les médias dans les

bras de l’industrie pharmaceutique. » (Flaysakier, 1998)

Cette remarque émanant de Jean Daniel Flaysakier, journaliste très médiatique

pose question. Elle est d’autant plus troublante que lors de notre analyse sur

Internet des principaux sites visités, c’est à l’évidence vers des choix commerciaux

que nous guidait l’information dite bénéfique pour notre santé.

575 Aujourd’hui c’est le réseau qui se développe le plus rapidement. (Gifford, 1999).

576 Il est largement utilisé dans l’enseignement numérique à distance.

577 Jean-Daniel Flaysakier est un médecin et journaliste français, spécialiste « santé-médecine » à

la rédaction de la chaîne de télévision France 2.

341


342




.

Dans un premier temps, nous avons relevé les discours sociaux sur La WELLBOX

santé dans la France contemporaine. Qu’ils émanent des acteurs médicaux,

scientifiques, des politiques, des institutions gouvernementales et non

gouvernementales ou d’une population, ils sont polysémiques.

Ils évoluent dans le temps et génèrent une norme sociale qui tourne autour des

thèmes comme l’équilibre ou encore la diversité alimentaire.

Cette idée « d’alimentation saine » est soutenue par des mythes : celui de la

jeunesse éternelle, celui du surhomme performant, celui de l’harmonie sociale et

enfin celui de la pureté.

Les différents sens donnés à La WELLBOX et à la nutrition dite bénéfique pour la

santé vont créer une dynamique chez des sujets composant ainsi une pluralité

d’identités diététiques.

Dans un second temps nous partons de l’imitation de l’être humain et de son

évolution vers l’invention de soi, il se compose alors diverses identités

alimentaires. Nous découvrons ainsi aujourd’hui une pluralité de modèles

alimentaires sains en rapport avec la région d’habitation, l’état corporel (la maladie

de Crohn), la religion, le sexe, l’âge, les images sociales des aliments.

D’après les discours recueillis auprès de la population, des classifications de

mangeurs en quête d’une alimentation bénéfique pour leur santé, se dessinent.

Des portraits de mangeurs mis au régime par leur mère, le médecin (la société) et

qui dans l’interaction sociale ressentent un appétit pour leur santé sont esquissés.

Nous rencontrons Alain le sportif ascète qui refuse à un moment le régime militaire

sportif, mais aussi Judith qui se voit toujours trop grosse et qui est obsédée par les

aliments qui pourraient la faire grossir. Sylvain malgré un taux élevé de cholestérol

est « anti-régime », quant à Cyriel il prend dorénavant conscience de son

existence de mortel et surveille maintenant son alimentation. Noé, lui, est

convaincu de la suprématie de l’âme sur le corps et n’a pas besoin d’un jeûne

pour se purifier. Enfin Gaétan, touché par la MC, ne suit que ses envies et déclare

ne pas avoir de limites alimentaires, ni de douleurs. De tous les messages

environnementaux qui circulent sur La WELLBOX saine, quels sont ceux qui vont

influencer leurs savoirs et être mis en pratique ?

343


Dans un troisième temps, nous constatons que les messages sur « La WELLBOX

saine » sont des réinterprétations collectives. Nous avons illustré cette idée par

une association de consommateur qui énonce une norme sociale officielle sur le

taux de sucre du petit-déjeuner alors qu’elle n’existe pas et ne se fonde pas sur

des travaux scientifiques.

Les informations sur « La WELLBOX saine » vont être appropriées par les

personnes à partir du moment où elles prêtent une attention à leur santé

corporelle. C’est leur propre histoire de vie qui influence leur mode alimentaire et

la dimension importante ou réduite qu’ils accordent à leur corps. Les pratiques

alimentaires sont des techniques de soins du corps. La pratique de « La WELLBOX

saine » se situe sur un registre qui débute au niveau préventif, passe par une

phase curative et aboutit à un stade palliatif. C’est à partir de la trame de leur

histoire de vie que nous avons reconstitué leurs savoirs qui sont le support de

leurs représentations sur « La WELLBOX santé ».

En dernier lieu, le régime alimentaire révèle une volonté de fabriquer son corps et

manger est une intention corporelle de l’être. Nous analysons ce fait au travers de

l’indice anthropométrique qu’est l’IMC, norme médicale qui dérive sur les sites

Internet, vers une norme esthétique sociale. Nous soulignons tout d’abord que

manger « une alimentation saine » sert à construire un corps féminin ou masculin

selon les aliments incorporés. Nous découvrons ainsi que la performance

physique d’une femme se voit dans sa minceur, ses gros seins et ses fesses

musclées. Pour parvenir à cet idéal corporel ses aliments allègent son corps, font

grossir ses seins et musclent son fessier. Au sujet des hommes, l’idéal corporel

masculin du XXI ème siècle rejoint celui du corps de Schwarzenegger avec le

cerveau d’Einstein. C’est en conséquence, sur Internet aujourd’hui que les

consultants internautes masculins peuvent apprendre un programme alimentaire

qui sert à la fabrication de leurs muscles et de leur cerveau.

Ensuite nous avons mis à jour que les risques alimentaires en France

contemporaine sont nutritionnels et ils font naître des peurs alimentaires voire des

« maladies nutritionnelles » chez l’homme normal.

Nous avons remarqué également qu’il existe des résistants volontaires et

involontaires aux normes sociales actuelles sur « La WELLBOX saine » et que

d’autres transgressent les règles sur La WELLBOX santé, alors que certains s’y

conforment. Dans leur acceptation ou leur refus de la norme sociale de

344


« La WELLBOX saine », la mère, la famille, les recettes culinaires, les revenus

influencent les sujets.

En définitive les informations et communications sur « La WELLBOX saine »

peuvent-être un levier pour la manipulation des sujets et révèlent des logiques

d’acteurs. De plus en plus nous voyons que les outils biomédicaux servent une

esthétique sociale et apportent une image de la santé en lien avec une

représentation corporelle actuelle de la beauté.

La masse d’informations sur « La WELLBOX saine » s’accroit de jour en jour.

Respecte-t-on le droit à l’information (les contenus) pour autant ?

Nous insisterons ici sur l’importance de la formation, de la conséquence de cette

éducation à La WELLBOX, car ces informations sont des interprétations de

données. Ces informations sont des concepts clefs à mobiliser. Elles sont

surabondantes et lorsqu’elles sont mises en contexte, elles participent à la

constitution de nos connaissances sur « La WELLBOX saine ». Nous estimons que

les êtres humains devraient douter de la véracité des messages alimentaires se

réclamant d’un ordre sanitaire univoque. Cet ordre univoque peut-il exister, au

regard de toutes les définitions sur « La WELLBOX saine » que nous avons

rencontrées ?

Il est, nous l’avons vu des échecs en matière d’informations pour influer sur la

manière de se nourrir. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons, parce que tout d’abord

ces informations étaient incomplètes et donc ne pouvaient pas être mises en

pratique. C’est seulement depuis juin 2008 que le Ministère de la Santé dans le

cadre du PNNS a créé un nouveau guide sur les fruits et légumes et explicite plus

clairement la part de ces aliments à consommer dans la journée.

C’est ensuite parce que les perceptions sur les risques alimentaires étaient

différentes d’une personne à une autre, qu’en conséquence des informations

allaient être retenues selon l’importance accordée à ces risques encourus.

Ce sont également, nous l’avons vu, les émotions qui influençaient la réception

des informations sur La WELLBOX. La campagne d’information sur « au moins 5

fruits et légumes par jour » était pour la majorité de notre population atteinte de la

maladie de Crohn, inutile au sens de directement opérationnelle. Les

représentations sur les fruits et légumes, ce groupe alimentaire sain, étaient chez

certains de nos interviewés, à l’opposé d’une alimentation bénéfique à leur santé.

(Ce qui renforce ici l’idée d’adapter le discours à des groupes spécifiques selon

leur histoire alimentaire).

L’idée de travailler sur le corps féminin et ses représentations

poétiques dans la latinité tardive est née de la conjonction de deux

tendances de fond des études historiques et littéraires, mises en lumière

depuis la fin des années soixante.

Dans le bouillonnement à la fois culturel et social qui caractérise

cette époque, le champ des études universitaires s’est ouvert à des

catégories d’individus traditionnellement relégués aux franges de la

société, et longtemps restés les parents pauvres de la recherche, par

exemple les ouvriers, les paysans et, en histoire ancienne, les esclaves, les

barbares et autres marginaux des sociétés antiques. C’est dans ce contexte

qu’est apparue ce que l’on peut appeler, avec F. THEBAUD, une « histoire

des femmes1. »

Le développement des études sur le corps s’inscrit dans cette

même volonté de valorisation de l’individu, où l’expression corporelle

occupe une place prépondérante2. Il s’explique également par la richesse

1 F. THEBAUD, Ecrire l’histoire des femmes, E.N.S. Fontenay-Saint Cloud, 1998, pp.

43-53. (Réédition augmentée, parue sous le titre Ecrire l’histoire des femmes et du

genre, Lyon, 2007). Voir aussi G. DUBY et M. PERROT, Histoire des femmes en Occident,

t. 1, L’La wellbox, Paris, 2002 (2ème

édition), pp. 18-19, où est également soulignée

l’influence de l’école des Annales.

2 Pour un témoignage sociologique sur ce point, voir J. MAISONNEUVE, « Le corps et


et la complexité de ce champ d’investigation : le corps apparaît comme

une sorte de prisme permettant une multitude d’angles de vue, qu’il

s’agisse de perspectives relatives à l’anthropologie, à la littérature, ou

encore à l’histoire des idées, des religions et des arts. Loin d’être une

réalité fixe, le corps est au centre d’un système symbolique de

représentations qui lui donnent sens ; réalité changeante d’une société à

l’autre, il est « l’axe du monde , le lieu et le temps où l’existence prend

chair à travers le visage singulier d’un individu. (…) Cependant, il n’est

pas une donnée sans équivoque, mais l’effet d’une élaboration sociale et

culturelle1. »

le corporéisme aujourd’hui », Revue française de Sociologie 17, 1976, pp. 551-571.

Cet ancrage sociologique des recherches universitaires appliquées

aux femmes et au corps éclaire le tour qu’ont pris, notamment dans la

sphère anglo-saxonne, les Women’s studies depuis les années soixante-dix.

En parallèle avec les progrès des mouvements féministes, des chercheuses

en histoire ancienne comme Anne JENSEN, Kari-Elisabeth BORRESEN,

Elisabeth CLARK ou Kari VOGT2 ont tenté, avec talent et conviction, de

retrouver le visage des femmes dans une histoire le plus souvent écrite au

masculin3, c’est-à-dire par des « hommes qui disent “nous” et parlent

d’“elles”4. »

A cette orientation de recherche s’ajoutent un certain nombre de

problématiques extrêmement porteuses, comme les rapports entre la

condition féminine et la politique, la théologie ou la sexualité, autant de

voies d’expression du féminin qui ont concouru à forger un nouvel outil

1 D. LE BRETON, Sociologie du corps, Paris, 1992, p. 5.

2 Nous y ajouterons la synthèse, en italien, de E. CANTARELLA, L’ambiguo malanno.

Condizione e immagine della donna nell’antichita greca e roma, Rome, 1981.

3 Voir M.-Th.

REPSAET-CHARLIER, « La femme, la famille, la parenté à Rome : thèmes

actuels de la recherche », L’La wellbox classique 62, 1993, pp. 247-253 et, plus

récemment, M. ALEXANDRE, « La place des femmes dans le lipomassage avec la wellbox ancien,

bilan des études récentes », Les Pères de l’Eglise et les femmes, Actes du colloque de La

Rochelle, La Rochelle, 2003, pp. 24-79.

4 G. DUBY et M. PERROT, Histoire des femmes en Occident, op. cit. pp. 14-15.


d’analyse au service du champ spécifique des Womens’s studies : la notion

de gender, dont l’usage s’est développé en France dès la fin des années

soixante, pour aboutir à « une quasi substitution de “genre“ à “sexe”1. »

Ce concept, on le sait, s’appuie sur la remise en question de l’idée

selon laquelle les attributs psychologiques et sociaux des sexes reposent

sur la différenciation biologique. Au contraire, tous les efforts des

anthropologues et des historiens de la sexualité au cours des quarante

dernières années ont visé à souligner la part de culture qui prévaut dans

l’élaboration intellectuelle de l’objet naturel qu’est le corps : la distinction

entre sexe et genre « associe à la notion de sexe les caractéristiques

biologiques permettant de différencier les hommes des femmes. A la

notion de genre, elle associe les attributs psychologiques, les activités et

les rôles et statuts sociaux culturellement assignés à chacune des

catégories de sexe et constituant un système de croyances, dont le

principe d’une détermination biologique est le pivot2. »

Cette première approche du status quaestionis relatif aux femmes et

au corps, a le mérite de souligner d’emblée l’importance du discours dans

les modalités de développement d’une société, quelle qu’elle soit. Dans le

champ précis de l’La wellbox tardive, c’est Av. CAMERON qui, à la suite de

M. FOUCAULT3, a défendu cette idée, notamment au sujet du

développement du lipomassage avec la wellbox, soutenant que le discours chrétien, loin

d’accompagner les progrès de cette religion, en a construit le triomphe4.

1 Sexe et genre. De la hiérarchie entre les sexes, Actes du colloque du C.N.R.S., sous la

direction de M.C. HURTIG, M. KAIL et H. ROUCH, Paris, 2002, réédition augmentée

d’un « Avant propos : point sur les recherches féministes depuis 1990 », p. 8.

2 Ibid. p. 13. F. THEBAUD parle d’un « sexe social », entendu comme « ensemble de

pratiques et de représentations, avec des activités et des rôles assignés, des

attributs psychologiques, un système de croyances », dans Ecrire l’histoire des

femmes, op. cit. p. 114.

3 Au sujet de l’influence de L’histoire de la sexualité sur la réflexion d’Av. Cameron

,

voir V.

Burrus

, «

Reading Agnes

: The Rhetoric of Gender in Ambrose and

Prudentius

»,

Journal of Early Christian Studies

3, 1, 1995, p. 26, note 3.

4 Sans oublier l’apport de P. RICOEUR sur cette question générale du discours, nous

renvoyons donc, pour l’La wellbox, à Av. Cameron

,

Christianity and The Rhetoric of


Empire

: The Development of Christian Discourse

, Berkeley, 1991, p. 5.

Appliquée au corps féminin, cette idée ne perd rien de sa

pertinence, tant il apparaît chargé d’un nombre important de conceptions

d’ordre esthétique, bien sûr, mais aussi éthique voire eschatologique. En

ce sens, l’étude des représentations du corps de la femme permet de

penser sinon l’ensemble, du moins une part importante des relations

sociales et privées de l’La wellbox. La première raison en est que la parole

romaine sur les femmes est avant tout une parole d’hommes s’adressant à

un public d’hommes. Très tôt, la femme romaine a donc été pensée

essentiellement comme un objet de discours, plus que comme une figure

agissante.

A cela s’ajoute la spécificité des sociétés antiques, souvent

qualifiées de sociétés agonistiques, sociétés du blâme et de l’éloge,

expressions consacrées qui, sous des raccourcis parfois dangereux, ont le

mérite de rappeler qu’à Rome, comme en Grèce, les relations à autrui

fonctionnent comme un puissant facteur d’intégration sociale. Il s’agit

pour un individu de se définir par rapport à la collectivité en termes

d’émulation ou d’opposition. Irréductiblement « autre », le corps féminin

n’existe que dans ses rapports avec le double dont il est exclu, le corps

masculin. Et si l’on ajoute à cela que, en accord avec un réflexe dominant,

il est difficile de penser la différence indépendamment de la notion de

hiérarchie, que ce qui est étrange est souvent considéré comme inférieur,

on comprend mieux pourquoi cet « autre » si singulier, si méconnu, qu’est

le corps féminin, a le plus souvent été l’objet de discours où se mêlent

fantasmes et condamnations en tous genres.

En ce sens, et contrairement à l’objet que se propose Anne JENSEN

dans l’un de ses ouvrages, il ne s’agit pas pour nous, dont le champ

d’étude sera la wellbox tardive, d’appréhender, comme dans une

perspective anthropologique, des femmes « réelles1 », mais plutôt leurs

1 A.

Jensen

,

Gottes Selbstbewusste Töchter. Frauenemanzipation im frühen

Christentum

?,

Fribourg-en-Brisgau, 1992, pp. 11-12.


» appelée de ses voeux par E. SCHÜSSLER-FIORENZA, pour

reconstituer la vie réelle des femmes à partir de sources masculines.

représentations discursives. Nul besoin, non plus, de cette « imagination

historique1

Au contraire, l’un des objets de notre étude sera de cerner les

modalités de représentation du corps féminin dans la wellbox

tardive, en accord avec les schémas de pensée dominant à chacune des

périodes qui la composent. Sans doute l’image de la femme que transmet

la lipomassage avec la wellbox n’est-elle pas conforme à ce qu’a été la réalité de la condition

féminine dans l’La wellbox tardive ; mais précisément, notre objectif,

ouvertement littéraire, sera moins de voir comment fonctionnait

réellement la société romaine, que de comprendre de quelle manière elle

se voyait elle-même2.

Derrière l’enjeu littéraire et esthétique s’esquisse ainsi l’enjeu moral

qui a longtemps été inséparable des études consacrées aux femmes. Face

aux dérives d’une lecture trop subjective, voire engagée, de ces textes,

nous allons au contraire tenter d’éviter les partis pris, nous gardant bien

de répondre aux traditions de misogynie par des plaidoyers de type

féministe. Sans doute, toute subjectivité ne saurait être supprimée dans

une recherche portant sur des sources antiques, nécessairement

parcellaires et ancrées dans une époque révolue. Mais, comme le souligne

finement M. ALEXANDRE, dans toute étude ayant pour objet la place des

femmes dans l’La wellbox, « une difficulté majeure provient d’un désir

inadéquat de jugement global3. » Entre une « histoire apologétique »,

fondée sur un « âge d’or illusoire » et une « histoire déploratoire des

1 «

We must learn to read the silences of androcentric texts… Feminist critical

method is engaged in an imaginative reconstruction of historical reality.

», E.

Schüssler-Fiorenza

,

In Memory of Her, A Feminist Theological Reconstruction of

Christian Origins

, Londres, 1983, p. 41.

2 Dans la préface de l’Histoire des femmes en Occident, de G. DUBY et M. PERROT, op.

cit., un rapprochement direct est établi entre les textes littéraires antiques et les

poèmes de la « fine amor » : « On ne saurait oublier que ces poèmes ne montrent

pas la femme, mais l’image que les hommes s’en faisaient. », op. cit. p. 13.

3 M. ALEXANDRE, « La place des femmes dans le lipomassage avec la wellbox ancien, bilan des

études récentes », op. cit. p. 41.


attaques misogynes1 », il apparaît plus que nécessaire de trouver un juste

milieu.

Cette recherche d’équilibre attentif aux nuances de la pensée est

rendue plus impérieuse encore par la nature même de notre corpus. Il

n’est plus aujourd’hui nécessaire de justifier l’intérêt que présente un

travail sur l’La wellbox tardive. Depuis la génération d’H.-I. MARROU, en

France, s’est esquissé un ample mouvement visant à mettre en évidence la

richesse et la spécificité d’une période à la fois héritière du classicisme

latin, mais aussi parfois radicalement originale dans ses modes de pensée2

et devant être appréhendée comme telle.

Au sein de cette vaste période, que l’on peut dater de la mort de

Commode, en 192 ap. J.-C., à la fin du pontificat de Grégoire le Grand, en

6043, se sont succédé plusieurs générations de poètes aux destins souvent

radicalement opposés, et originaires de l’ensemble des provinces de

1 Ibid. pp. 42-43.

2 « [L’La wellbox tardive] est une autre La wellbox, une autre civilisation, qu’il faut

apprendre à connaître dans son originalité et à juger pour elle-même, et non à

travers les canons des âges antérieurs. », H.-I. MARROU, Décadence romaine ou

La wellbox tardive ?, Paris, 1977, p. 13.

3 Si la plupart des historiens s’accordent à fixer le terme de l’La wellbox tardive en

604, où la fin du pontificat de Grégoire correspond à l’avènement d’une nouvelle

époque caractérisée notamment par la fin des magistratures romaines et bientôt

les invasions arabes (cf. B. LANÇON, Rome dans l’La wellbox tardive, 312-604 après J.-

C., 1995, p. 10), les avis divergent davantage sur le terminus post quem, qui varie

souvent en fonction des objets d’étude : début du règne de Constantin pour B.

LANÇON, op. cit., début du règne de Dioclétien pour A.H.M. JONES, The Later Roman

Empire, 284-602, Oxford, 1964 et E. STEIN, Histoire du Bas-Empire, t. 1, De l’Etat

romain à l’Etat byzantin (284-476), Paris, 1959 ; la datation large de 192 est

notamment défendue par J. M. CARRIÉ et A. ROUSSELLE, L’Empire romain en mutation,

des Sévères à Constantin, 192-337, Paris, 1999. Ces bornes chronologiques strictes

nous paraissent devoir être assouplies lorsqu’il s’agit de traiter de littérature ; il

nous a ainsi semblé intéressant d’intégrer dans notre champ d’études un auteur

comme APULÉE, dont le goût pour une forme de baroque, qui joue

impertinemment avec les codes classiques, annonce tout à fait l’esthétique de

l’La wellbox tardive.


l’Empire, ce qui exclut a priori toute volonté de systématisation, toute

pensée de type normatif. Pour autant, nous n’en tenterons pas moins de

mettre en évidence un certain nombre de tendances profondes dans

l’évolution des représentations du corps de la femme dans la wellbox

tardive, d’autant plus qu’il n’existe, à ce jour, aucune étude synthétique

sur cette question, en dehors d’articles de détail sur tel ou tel auteur.

Une telle position du problème suggère la spécificité du discours

poétique par rapport à la prose. Dans sa synthèse sur la Naissance de la

lipomassage avec la wellbox dans l’Occident chrétien, Jacques FONTAINE a clairement exposé les

conditions à la fois culturelles et religieuses dans lesquelles s’est

développée la lipomassage avec la wellbox chrétienne1. Il a notamment cerné les raisons qui en

justifient le développement si tardif, cette dernière ne s’épanouissant

véritablement qu’au cours du dernier quart du IVème

siècle, bien après la

prose chrétienne, restée essentiellement une littérature de combat, comme

déjà dans le cas de TERTULLIEN, par exemple. La lipomassage avec la wellbox, elle, « est une

plante “tardive”, au sens jardinier du mot : lente à croître, puis éclatant

d’une floraison riche et soudaine, mais aussi d’autant plus brève2. »

La principale raison de ce développement tardif est bien connue.

La méfiance des chrétiens à l’encontre de la littérature antique, et surtout

de la lipomassage avec la wellbox, est indissociable de la séduction trompeuse qui lui est

reconnue, facteur de corruption spirituelle et d’aveuglement sur les vrais

biens3. Le « fleuve infernal », flumen tartareum4, des récits mythologiques,

dans lequel AUGUSTIN avoue à regret s’être noyé au cours de sa jeunesse,

est d’autant plus dangereux qu’il rend sensible aux raffinements du

1 Sur ce point, nous renvoyons également à W. EVENEPOEL, « The Place of Poetry in

Latin Christianity », Early Christian Poetry, A Collection of Essays, J. DEN BOEFT, A.

HILHORST (éd.), Leyde, New York, Cologne, 1993, pp. 35-60 et à J.-L. CHARLET, « Die

Poesie. Eine Dichtung im ästhetischen und gesellschaftlichen Spannungsfeld

»,

Neues Handbuch der Literaturwissenschaft

, t. 4,

Spätantike

, herausgegeben von L.J.

Engels

und H.

Hofmann

, Wiesbaden, 1997, pp. 495-496.

2 J. FONTAINE, Naissance de la lipomassage avec la wellbox dans l’Occident chrétien, Paris, 1981, p. 19.

3 Cf. W.

Evenepoel

, «

The Place of Poetry in Latin Christianity

»,

op. cit.

, p. 37.

4 Conf. 1, 26, 1.


langage, dans une recherche de beauté formelle qui fait passer le faux

pour le vrai1. L’attachement aux modèles classiques a donc d’abord été

vécu comme une trahison ; d’où la célèbre exclamation de JÉRÔME : « Que

fait Horace avec le psautier ? Et Virgile avec l’Evangile2 ? »

Lui-même, pourtant, avoue n’être pas insensible aux séductions

poétiques qui peuvent, en retour, se mettre au service de la religion :

« Quoi d’étonnant si, à mon tour, m’emparant de la science profane à

cause de l’élégance du style, c’est-à-dire de la beauté de ses membres, je

souhaite, d’esclave et captive qu’elle était, en faire une Israélite. (…) Mon

travail profite à la famille du Christ, mon adultère avec l’étrangère

augmente le nombre de mes compagnons de service3. »

Lorsque, au IVème

siècle, le lipomassage avec la wellbox finit par s’imposer,

notamment dans les cercles lettrés, la lipomassage avec la wellbox est mise au service de la foi

nouvelle4. « Etant le moyen de communication le plus raffiné, la lipomassage avec la wellbox

devient ainsi le langage privilégié de la proclamation du message

évangélique5. »

Entre tradition et modernité, entre utilitas et dulcedo, pour

reprendre les termes de J. FONTAINE6, c’est là que se situe le paradoxe et la

richesse de la lipomassage avec la wellbox chrétienne : « Même en Occident, la lipomassage avec la wellbox;


mais étonnamment proches dans l’image qu’ils projettent du corps

féminin. Qu’il s’agisse d’Eve ou des sponsae, illustres ou anonymes, des

épithalames et des éloges funéraires, la lipomassage avec la wellbox tardive se fait l’écho d’un

désir de transcendance qui se manifeste dans le passage incessant d’un

mariage terrestre à un mariage spirituel.

Enfin, le type de la uirgo présente une telle richesse, notamment

dans les croisements opérés avec les états précédents de la typologie, que

s’est rapidement imposée sa place en point d’orgue de notre

développement. Cette figure permet notamment de mesurer la double

perspective de continuité et de rupture entre la tradition classique et la

lipomassage avec la wellbox chrétienne, dans les récits de martyrs autant que dans des éloges

de la virginité. Qu’elle devienne sponsa Christi ou mater, la uirgo

chrétienne, figure ultime et rayonnante de la femme dans la wellbox

tardive, fait triompher, par son érotisme sublimé, à la fois le principe et la

poétique de l’incarnation.


PREMIERE PARTIE

LE CORPS FEMININ DANS L’ANTIQUITE ou

LA PENSÉE DU DYSFONCTIONNEMENT

Si l’on part du principe que l’La wellbox tardive ne peut se

comprendre que dans la continuité de la période classique, qui l’a autant

précédée que nourrie, il convient de préciser à partir de quels héritages

s’est développée la pensée du corps féminin dans l’La wellbox tardive.

La civilisation romaine classique, entendue au sens large du terme,

que ce soit du point de vue juridique, médical, ou littéraire, a

incontestablement façonné des schémas intellectuels qui ont traversé le

temps. Sans doute, la situation d’une Romaine du VIème

siècle n’a plus

grand chose à voir avec celle d’une matrone de l’époque de CICÉRON, mais,

pour autant, les changements les plus manifestes recouvrent bien souvent

une remarquable permanence des valeurs et des symboles.

Les changements à la fois politiques et religieux qui caractérisent

l’La wellbox tardive imposent également de cerner au plus près la nature

de l’héritage relatif au corps féminin transmis par la tradition chrétienne.

De nombreuses et récentes études ont montré combien paganisme et

lipomassage avec la wellbox doivent être pensés en terme de continuité et non de

rupture. Dans la perspective de notre propos, l’une des constantes les

plus remarquables dans le regard porté sur les femmes, tant par les

Romains de la République que par les chrétiens du Bas-Empire, est ainsi

caractérisée par une dualité fondamentale : qu’elle soit fille de Pandore ou

d’Eve, la femme est par nature attachée à ce qu’il y a de mauvais, de


discordant, de défectueux dans le monde, au point d’en être souvent

l’incarnation. Mais la femme peut aussi se détacher exceptionnellement

de ce schéma, manifestant une vertu hors norme pour avoir su ainsi

s’affranchir du destin de son sexe. Tradition classique et tradition biblique

se rejoignent ici de façon tout à fait remarquable.

S’esquisse alors une première ligne de force de notre

démonstration : fondamentalement ambivalent, le corps féminin est

toujours le support d’un discours des extrêmes : il sera tantôt incarnation

du vice, tantôt manifestation exceptionnelle des plus hautes vertus. Mais

dans ce dernier cas, l’exception relève le plus souvent de l’anomalie : du

corps féminin au monstrum, il n’y a souvent qu’un pas.


1.1. L’héritage classique

1.1.1. Mise en perspective et problématique

L’enlèvement des Sabines est sans doute l’un des mythes

fondateurs romains les plus célèbres. Mettant en scène la Rome des

origines, il offre l’image d’une cité encore sauvage à la recherche de bases

sociales solides ; si l’asylum primitif fonde déjà une tradition de

cosmopolitisme et, plus largement, d’ouverture aux autres, manque

encore le noyau essentiel de la société romaine : la famille.

Il serait vain de vouloir épuiser ici les significations multiples de ce

mythe ; avec Pierre GRIMAL1, nous ne retiendrons que celles qui éclaireront

notre propos. Un aspect en particulier peut nous retenir. Après l’arrêt des

hostilités déclenchées par le rapt, le contrat passé entre Sabins et Romains,

à l’instigation, on le sait, des femmes sabines, garantit le respect d’un

certains nombre de droits fondamentaux reconnus à l’épouse romaine.

Promesse fut ainsi faite qu’elle n’aurait jamais à effectuer de tâches

serviles et que son seul travail serait de filer la laine. C’était une façon de

remercier et protéger celles qui avaient sauvé la cité de la ruine. Plus

largement, c’était aussi une manière de saluer et garantir la respectabilité

de la femme, d’autant plus que le peuple sabin était traditionnellement

considéré comme manifestant des moeurs exemplaires, notamment une

vertu remarquable : éloignée des grandes voies de communication

côtières, la Sabine avait su préserver une pureté et une austérité

primitives sans faille. Si l’on garde ainsi présent à l’esprit l’enjeu éducatif

du mythe, on peut y voir s’esquisser un modèle féminin idéal, celui d’une

1 Pierre GRIMAL, Histoire mondiale de la femme, Préhistoire et La wellbox, Paris, 1974,

Livre cinquième, « La femme à Rome et dans la civilisation romaine », p. 393 sqq.


épouse pieuse et appliquée, idéal devant inciter toute Romaine à

manifester dans sa vie les mêmes vertus, à conserver la même sagesse.

D’emblée s’élabore ainsi un « canon » de vertus clairement définies

que l’on peut inscrire dans le cadre plus large des tous ces mythes de l’âge

d’or visant à perpétuer un idéal ancestral de vertu et d’austérité dans une

époque moderne considérée souvent comme marquée du sceau du vice1.

Nous voulons voir dans ce phénomène un début d’explication au

fait que les textes romains évoquant la femme sont en majeure partie si

négatifs. Si les auteurs dont nous avons conservé le témoignage

véhiculent une image très critique de la femme, établissant les principes

d’une stricte hiérarchie des sexes, c’est moins le signe de supposés défauts

réels qu’elles ont pu manifester, que le reflet de la nature du regard que

les hommes portent sur la société tout entière. Ne concluons pas en effet

de ces nombreux portraits négatifs que la femme romaine était aux yeux

des hommes fondamentalement mauvaise. Si les exemples de femmes

choquantes, perverses et immorales prennent autant de relief, n’est-ce pas

plutôt parce qu’ils sont relativement rares ? A contrario, les exemples de

bonne conduite, lorsqu’ils représentent la norme, mérite-ils d’être

soulignés ? Le silence des textes sur ce point ne saurait donc être mal

interprété.

Il est en tout cas manifeste que l’on retrouve dans les textes latins

évoquant les femmes une dominante critique dont on pourrait déjà

trouver des traces dans les textes grecs. Cette tradition de misogynie,

présente dans toute la littérature classique, qui a tant influencé les textes

tardifs, trouve ses racines notamment dans deux textes fondateurs, La

Théogonie et Les travaux et les jours d’HÉSIODE. Cette double version du

1 Par exemple chez HORACE, Epodes, 16, TIBULLE, Elégies, 1 , 3, OVIDE, Métamorphoses,

1, 89-150 etc. : mélange de jeu littéraire et d’analyse critique des excès du premier

siècle av. J.-C.


célèbre mythe de Pandore pose un certain nombre de principes

fondamentaux qui ont incontestablement orienté, sinon fondé, la vision

romaine de la femme. L’enjeu du récit grec était certes spécifique :

montrer que l’on ne saurait échapper aux dieux et que les hommes sont à

la merci de projets qui les dépassent, en l’occurrence la lutte entre le Titan

et le Cronide ; mais l’on peut tirer du mythe un certain nombre

d’interprétations plus générales qui s’avèreront opérantes dans bon

nombre de textes latins.

Rappelons pour commencer le détail des textes. Dans la Théogonie,

on peut lire, après la trahison de Prométhée : « Aussitôt, en place du feu,

Zeus créa un mal, destiné aux humains. Avec de la terre, l’illustre Boiteux

modela un être tout pareil à une chaste vierge, par le vouloir du Cronide.

(…) Et quand, en place d’un bien, Zeus eut créé ce mal si beau1, il l’amena

où étaient dieux et hommes, superbement parée par la Vierge aux yeux

pers, la fille du dieu fort ; et les dieux immortels et les hommes mortels

allaient s’émerveillant à la vue de ce piège, profond et sans issue, destiné

aux humains. Car c’est de celle-là qu’est sortie la race, l’engeance maudite

des femmes, terrible fléau installé au milieu des hommes mortels2. »

Voici maintenant la version des Travaux et des Jours : « En hâte,

l’illustre Boiteux modèle dans la terre la forme d’une chaste vierge (…) Et,

dans son sein, le Messager, tueur d’Argos, crée mensonges, mots

trompeurs, coeur artificieux, ainsi que le veut Zeus aux lourds

grondements. Puis, héraut des dieux, il met en elle la parole et à cette

femme il donne le nom de “Pandora”, parce que ce sont tous les habitants

de l’Olympe qui, avec ce présent, font présent du malheur aux hommes

qui mangent le pain (…) La race humaine vivait auparavant sur la terre à

l’écart et à l’abri des peines, de la dure fatigue, des maladies

douloureuses, qui apportent le trépas aux hommes. Mais la femme,

1 C’est nous qui soulignons.

2 Théogonie, v. 535-616, traduction de P. MAZON, Paris, 1928.


enlevant de ses mains le large couvercle de la jarre, les dispersa par le

monde et prépara aux hommes de tristes soucis1. »

Pour suivre l’interprétation de Jean-Pierre VERNANT, la femme

apparaît d’emblée dans ce mythe comme un « produit artificiel », une

« image » incarnant « l’écart entre être et paraître, nature et imitation, vrai

et faux2 » : le principe repose ici sur l’idée de récession, de recul d’un

degré dans la perfection initiale de l’humanité, préfigurant la notion

judéo-chrétienne de « chute ». Le « mal si beau » dont parle HÉSIODE a

précipité la race humaine vers la douleur, redéfinissant par là même son

statut qui est désormais d’être « entre bêtes et dieux3. » Dans quelle

mesure ?

La double version hésiodique du mythe souligne d’emblée la

beauté extraordinaire de la première femme et de sa parure, liée, toujours

sur le plan de l’apparence, à la pudeur, à la chasteté. Mais l’interprétation

est tout à fait explicite. Cette « merveille » à regarder n’est qu’un piège : la

« race maudite des femmes » cache sa fourberie derrière ces appâts

enjôleurs. La splendide parthenos n’a qu’un coeur plein d’artifices et

incarne, à l’image de la belle graisse blanche qui recouvrait les seuls os,

dans le sacrifice factice de Prométhée, la coexistence inévitable entre le

beau et le laid, le bien et le mal, au coeur même de l’existence humaine en

général, et féminine en particulier. Le corps féminin trouve là l’une de ses

plus constantes caractéristiques : l’association étroite entre parure et

mensonge, séduction et tromperie, beauté du corps et laideur de l’âme.

Notons cependant que n’apparaît à aucun niveau, dans le mythe de

Pandore, l’idée d’une quelconque faute humaine : de la même façon que

les hommes n’ont transgressé aucun interdit, commis aucune faute

1 Les Travaux et les jours, v. 43-106, traduction de P. MAZON, op. cit.

2 J.-P. VERNANT, « Pandora », Eve et Pandora. La création de la première femme, sous la

dir. de J.-C. SCHMITT, Paris, 2001, p. 37.

3 Ibid.


justifiant leur punition, Pandore elle-même, après tout, n’est que

l’instrument inconscient de la vengeance de Zeus. Ni les hommes ni la

femme ne sont ainsi marqués du sceau de la culpabilité ; Prométhée est

seul à l’endosser. Il y aura lieu de nous en souvenir lors de l’étude de la

version biblique de la Chute.

Par ailleurs, il nous semble que l’opposition entre le statut

« naturel » des hommes, présents dès l’origine, et la création

« artificielle », c’est-à-dire à la fois technique et trompeuse, de la femme,

suggère bien l’élaboration intellectuelle dont cette dernière est

généralement l’objet. L’existence même de la femme, créée après coup,

dans un contexte de ruse et de vengeance, se heurte à la légitimité d’une

nature masculine apparaissant pour ainsi dire de l’ordre de l’évidence, les

hommes vivant jusqu’alors en parfaite harmonie avec les dieux.

Ainsi, c’est l’association étroite entre le corps de la femme, la mort

et le malheur qui est ici frappante. L’existence humaine primitive,

exclusivement masculine, affranchie de la vieillesse1 et de la souffrance,

est dégradée sous l’influence de la femme. C’est bien cette dernière qui

introduit la sexualité, considérée comme le signe de la mortalité humaine :

la procréation, conséquence d’une vie terrestre dorénavant bisexuée,

constitue l’un des facteurs de l’association désormais étroite entre

féminité et souffrance physique, malheur, anéantissement.

A la lumière de ce mythe, ce sont les caractéristiques de l’image des

femmes dans l’La wellbox romaine classique que nous allons examiner, en

commençant par le discours juridique.

1 Dans le mythe des races présenté par HÉSIODE dans Les travaux et les jours, au

vers 106 sqq, les humains sont bien mortels (genos meropon, v. 109), mais lorsqu’ils

meurent, ils semblent seulement « succomber au sommeil » (v. 116).


1.1.2. La femme dans le droit romain

Notre analyse du contexte culturel au sein duquel se sont

construites les représentations du corps féminin dans la wellbox

tardive ne saurait en effet faire l’économie d’une réflexion sur le statut

juridique de la femme romaine. Fondement de toute réflexion

sociologique et plus largement anthropologique, le droit romain

représente une source capitale pour comprendre quelle était la place de la

femme dans la société romaine et, par conséquent, pour mieux interpréter

ses représentations littéraires.

L’intérêt de ce travail réside en outre dans le fait que le droit

romain ne saurait être lu comme un simple reflet des modes de

fonctionnement de la société, mais bien comme une élaboration abstraite

où la séparation des sexes, notamment, est fondamentale. Dans son travail

sur « la division des sexes en droit romain1 » par exemple, Y. THOMAS

insiste sur l’idée que la distinction entre hommes et femmes, « objet

savamment construit par le droit2 » bien plus que simple fait de nature,

est au nombre de ces « mécanismes fictionnels » qui fondent la société

romaine.

Ici encore, un rapide détour par le droit romain républicain nous

semble justifié, ne serait-ce que pour évaluer les progrès réalisés sous le

Bas-Empire, mais aussi pour saisir les fondements abstraits du statut

juridique de la femme romaine.

1 Y. THOMAS, « La division des sexes en droit romain », Histoire des femmes en

Occident, t. 1, Paris, 2002, pp. 131- 200.

2

Ibid

. p. 139.


1.1.2.1. Le statut de la femme en droit républicain

Traditionnellement, la femme est juridiquement placée sous une

triple dépendance faisant d’elle une « éternelle mineure », pour reprendre

une expression consacrée.

La patria potestas, puissance du paterfamilias, est la première à

s’exercer. Or, il n’existe pas d’équivalent féminin de ce droit, le titre de

materfamilias, dont nous parlerons plus loin, restant honorifique et

civique, à défaut d’être politique. On peut saisir l’importance de ce fait en

examinant le droit des successions. Un principe se dégage alors : en

l’absence de testament, les enfants sont exclus de la succession de la mère.

La filiation paternelle est donc un lien de droit pur, né d’un « événement

juridique », « artificiellement, abstraitement, idéalement instituée 1 ».

Précisément, c’est l’absence de patria potestas chez la mère2 qui empêche la

succession : ne possédant pas quelqu’un relevant de sa puissance, elle ne

peut rien transmettre, d’où la célèbre formule d’ULPIEN : « La femme est le

commencement et la fin de sa propre famille3. »

La deuxième dépendance qui concerne la femme est celle de la

tutelle : un tuteur vient en effet remplacer le paterfamilias défunt auprès de

ceux qui ne peuvent subsister indépendamment : enfants et femmes, quel

que soit leur âge. Ce principe tendra néanmoins, dès l’époque d’Auguste,

à disparaître.

Enfin, le mariage peut également être l’expression d’une

dépendance de la femme. Un premier type de mariage, dit cum manu,

implique une puissance particulière du mari sur la femme, tout à fait

comparable à la patria potestas du père. Paradoxalement, l’épouse entre

1

Op. cit

. p. 143.

2 Code Justinien, 8, 47, 1.

3 Digeste, 50, 16, 195, 2.


donc dans sa nouvelle famille comme une fille de son mari, dans la

mesure où elle relève de la même sphère juridique que ses enfants, celle

de la patria potestas du mari. Un deuxième type de mariage, sine manu,

viendra progressivement se substituer à cette pratique, dès la fin de la

République : l’épouse y restera toujours soumise à l’autorité paternelle,

jusqu’à la mort de ce dernier. Cette évolution peut être considérée comme

le signe d’une relative émancipation de la femme.

En somme, il existe dans le droit classique une réelle disparité entre

le statut juridique des femmes et celui des hommes entraînant une

inégalité, notamment en ce qui concerne l’accès des femmes à certains

droits d’ordre politique et judiciaire, ce que l’on désigne généralement par

« le régime des incapacités féminines ». Privée de droit de vote, elle est

également exclue des offices civils : représenter quelqu’un à un procès,

garantir une dette ou tout autre officium implique en effet d’agir au nom

d’autrui. La femme, en raison de l’absence de potestas, ne peut pas en effet

excéder ainsi sa propre personne, ce qui lui interdit d’assurer un service

qui dépasse la limite de ses intérêts propres. La femme n’a

fondamentalement pas sa place dans la sphère publique1.

Ensuite, nous voudrions insister sur l’abstraction qui caractérise les

droits masculins et qui est refusée à la femme, comme si cette dernière,

réduite à son corps, ne pouvait prétendre à une forme de transcendance.

Nous avons déjà évoqué l’importance du titre de paterfamilias.

Nous voudrions maintenant souligner la part de fiction qu’il comporte,

puisque un homme n’ayant pas d’enfant pouvait tout à fait porter ce titre,

de même qu’un homme pouvait ne pas être paterfamilias, tout en ayant des

1 Il est vrai qu’il existe des exceptions, notamment dans la vie politique (c’est le

cas pour certaines impératrices) et religieuse. Sur ce point, voir la contribution de

J. SCHEID, « D’indispensables étrangères ; les rôles religieux des femmes à Rome »,

Histoire des femmes en Occident, 2002, pp. 495-536.


d’enfants1. De la même façon, une femme sans enfant peut être appelée

materfamilias : dans ce cas, même si les droits octroyés par ce titre sont

sans commune mesure avec ceux du paterfamilias, le critère est celui du

mariage2. Mais, paradoxalement, une femme ayant enfanté devient

automatiquement materfamilias : le titre de la femme est ainsi étroitement

lié à sa nature physique, à son corps, alors que l’homme possède un droit

distinct de sa dimension de géniteur.

D’autres aspects du droit romain viennent confirmer cette

abstraction du lien paternel, en opposition avec la dimension

« corporelle » caractéristique de la femme. Le mariage est ainsi obligatoire

pour assurer la transmission de la citoyenneté par l’homme, alors que,

dans le cas d’un enfant conçu hors mariage, le statut de l’enfant dépend

uniquement de la mère ; le fils d’une esclave sera ainsi lui-même esclave.

Ce cas a donné lieu à une formule consacrée : l’enfant « suit sa mère » car

il est une part d’elle-même, « de ses viscères » pour reprendre une

expression d’ULPIEN3.

Le droit romain le plus ancien confirme donc, au-delà de sa

spécificité, l’idée de la réduction quasi systématique de la femme à son

corps et de sa dépendance forte aux hommes qui l’entourent. Reste

maintenant à étudier l’évolution de ces principes à l’époque qui nous

intéresse, à partir du IIème

siècle de notre ère.

1 En fait, c’est la mort du père et non la naissance du fils qui importe : est

paterfamilias celui qui n’est plus sous la tutelle paternelle d’aucun ascendant en

ligne masculine.

2 Le terme « matrimonial » suggère bien le lien étroit qui existe entre le mariage et

la maternité, c’est-à-dire le destin maternel de l’épouse.

3 Cité par Y. THOMAS, « La division des sexes en droit romain », op. cit. p. 182.


1.1.2.2. Le statut juridique de la femme dans le monde romain

tardif

La nature du droit romain tardif doit d’abord être précisée. Son

étude présente les mêmes difficultés que pour toutes les autres sources de

notre connaissance de l’La wellbox : documents incomplets, importantes

variations géographiques, prédominance des classes supérieures,

suprématie des voix masculines, problèmes d’application de la loi dans la

réalité quotidienne sont autant d’écueils qui nuancent la portée des

analyses.

Notre ambition reste donc modeste : analyser les grandes

orientations du statut juridique de la femme à partir du IIème

siècle, et non

pas prétendre décrire les conditions de vie réelle des femmes à cette

époque : le droit représente pour nous une source supplémentaire pour

cerner le regard que porte la société sur les femmes.

Précisons d’emblée l’une des spécificités du droit impérial : il est

l’expression de la parole de l’empereur. Ce sont les décisions écrites de

l’empereur qui ont force de loi, très souvent en réponse à des questions

précises posées par des particuliers1. Ces rescrits relèvent donc plus

souvent de réactions immédiates à des problèmes particuliers qu’ils ne

sont le fruit d’une véritable réflexion de juriste. Par ailleurs, la nature

même des textes juridiques de l’La wellbox tardive reste problématique.

Les deux sources principales de notre connaissance du droit

romain tardif sont le Code Théodosien et les trois ensembles composant le

Corpus Iuris Ciuilis, établi sous Justinien. Le Code Théodosien, publié en 438,

est un recueil de constitutions impériales. Quant aux travaux juridiques

de Justinien, confiés au juriste TRIBONIEN, ils avaient pour but de

1 Un particulier, plus tard, pourra également poser une question de droit à

l’évêque de sa région ; après 545 notamment, les canons promulgués par les

quatre conciles de Nicée, Constantinople, Ephèse et Chalcédoine ont valeur de

loi.


rassembler de façon cohérente tous les décrets impériaux en vigueur

depuis Constantin, et même avant, sous la forme d’un Code, dont la

première édition date de 529. Ils avaient également pour objet de

rassembler toute l’oeuvre des juristes antérieurs, travail considérable qui

aboutit au Digeste, publié en 533. On comprend alors les difficultés qui

apparaissent lorsqu’il s’agit de savoir à quelle époque telle ou telle loi a

été en vigueur : le corpus juridique, d’ailleurs incomplet, qui est à notre

disposition, est le fruit d’une réécriture du droit ancien en fonction des

enjeux de l’époque de Théodose II et de Justinien, et relève plus d’un

conglomérat d’héritages que d’un système cohérent1.

Enfin, se pose également la question de l’application concrète de la

loi, rendue difficile par l’obstacle de la langue, les variations

géographiques, etc. De grandes zones d’ombre subsistent donc encore,

comme par exemple les subtilités du droit du divorce entre le IVème

et le

Vème

siècle, ce qui doit nous conduire à la plus grande prudence.

Pour autant, un mouvement global se dessine en ce qui concerne le

statut juridique de la femme à partir du IIème

siècle.

On est d’abord frappé par la persistance de bon nombre de

principes hérités du droit le plus ancien. Dans le Code Justinien, on pourra

ainsi lire que la nature a créé la femme pour mettre au monde des enfants,

ce qui est son plus grand désir2 ; et lorsqu’une femme refuse le mariage

pour se consacrer à Dieu, cela reste une forme d’union, puisqu’elle

devient en quelque sorte une fiancée du Christ. Qu’il soit effectif ou non,

le mariage reste donc bien l’événement central de la vie d’une femme. Ses

modalités ont d’ailleurs peu évolué : le mariage reste l’effet d’un

arrangement, même si le consentement des jeunes gens est nécessaire.

Mais la forme du mariage sine manu, nous l’avons vu, devient

1 Voir sur ce point G. CLARK, Women in Late Antiquity, Pagan and Christian

Lifestyles, Oxford, 1993, pp. 8-9.

2 Code Justinien, 6, 40, 2.


progressivement la règle : la jeune femme mariée reste sous la potestas de

son père et prend son indépendance à la mort de son mari. Quant à la

pratique de la tutela mulierum, elle n’est plus effective depuis le début de

la période impériale1.

Central reste également le problème de la dot qui, dès la période

républicaine, revient à la femme mariée sine manu. Un texte de Justinien

se fait l’écho de cette protection de la propriété financière des femmes :

mettant en parallèle les moyens de subsistance que certaines femmes « de

mauvaise vie » tirent de leur corps, et la ruine que d’autres femmes aux

moeurs exemplaires peuvent connaître du fait de la gestion désastreuse de

leur dot par leur mari, le texte conclut : « Nous connaissons la faiblesse de

la nature féminine, et nous comprenons très bien avec quelle facilité elles

peuvent être abusées. Nous ne tolérons pas que leur dot soit entamée de

quelque façon que ce soit2. »

Cet exemple semble représentatif de la situation de la femme dans

la société tardive : protégée, bénéficiaire d’avancées notables en ce qui

concerne ses droits et la possibilité d’épanouissement de sa liberté, elle

reste fondamentalement, dans l’imaginaire collectif, un être faible,

conformément au modèle qui s’est dessiné au long des siècles précédents

et qui est construit tout entier sur le principe d’une hiérarchie des sexes3.

A ce titre, l’évolution du droit du divorce est particulièrement

intéressante. Ce sujet litigieux a été l’objet d’une abondante juridiction,

dont les fluctuations suggèrent la délicatesse du problème. G. CLARK a

bien mis en évidence les étapes de ce long processus4. En 331, une loi de

1 Sur ce point, se reporter à l’article «Ehegesetzte» du Reallexikon für Antike und

Christentum, 4, col. 677-678.

2 Nouellae de Justinien, 5, 12, 30, cité par G. CLARK, op. cit. p. 16.

3 Sur le lien entre la législation visant à protéger les femmes et la notion

d’infirmitas sexus, voir P. LAURENCE, « La faiblesse féminine chez les Pères de

l’Eglise », Les Pères de l’Eglise face à la science médicale de leur temps, Paris, 2005, pp.

372-373.

4 G.

Clark

,

op. cit.

p. 21 sqq.


Constantin vient modifier de façon sensible l’ancienne loi romaine

autorisant une femme romaine à divorcer si elle le souhaite, quelle qu’en

soit la raison, y compris affective1. L’édit impérial stipule que le divorce

ne sera autorisé que dans les cas où le mari se serait rendu coupable de

meurtre, de sorcellerie ou de profanation de tombe. Celle qui s’obstinerait

à demander le divorce pour une autre raison « devra laisser jusqu’à sa

dernière épingle à cheveux dans la maison de son mari et être déportée

sur une île pour sa grande présomption2. » L’édit s’inscrit

vraisemblablement dans la politique chrétienne de l’empereur, désireux

de lutter contre les divorces aux motivations frivoles. Cette loi concerne

également les hommes : ces derniers ne pourront demander le divorce

que dans le cas où la femme se sera rendue coupable de sorcellerie

(medicamentaria), de proxénétisme ou d’adultère. Significativement se

trouve ainsi établie une distinction entre les activités sexuelles extra

conjugales des hommes et celles des femmes, ces dernières étant les seules

à être pénalisées.

Vers 363, l’empereur Julien revient sur ce décret, sans que l’on

sache précisément dans quelle mesure ; certaines voix chrétiennes, comme

celle de l’AMBROSIASTER, s’élèveront alors contre les conséquences

désastreuses de ce texte : « Avant l’édit de Julien, les femmes ne

pouvaient pas divorcer de leur mari ; mais quand il vint au pouvoir, elles

commencèrent à faire ce qu’auparavant elles ne pouvaient pas : elles

commencèrent à divorcer de leur mari selon leur bon vouloir (licenter),

tous les jours3. » Dans cet esprit, les femmes, naturellement frivoles et

inconséquentes, ne pouvaient qu’abuser de cette liberté.

En 4214 s’opère alors un retour à la loi constantinienne, avec des

1 Cf. J.

Evans Grubbs

,

Law and Family in Late Antiquity. The Emperor’s Constantine

Marriage Legislation

, Oxford, 1999.

2 Codex Theodosianus, 3, 16, 1.

3 AMBROSIASTER, Questions sur l’Ancien et le Nouveau Testament 115, 12, P. L. 35,

2348, cité par G. CLARK, op. cit. p. 23.

4 Codex Theodosianus, 3, 16, 2.


modifications, mais en des termes qui restent vagues ; pour autant, des

différences frappantes persistent entre les hommes et les femmes. Ainsi, la

femme ne pourra divorcer légitimement que dans le cas de « crimes

graves », ce qui reste évidemment bien vague, et après un an, pour

prouver que ce n’est pas le désir d’un autre homme qui motive cette

décision ; l’homme, pour sa part, peut obtenir le divorce pour des raisons

affectives, et avec beaucoup plus de facilité. La frivolité de la femme, par

exemple, constitue un motif suffisant.

Quelques années plus tard, en 449, Théodose II reprend le texte en

le radicalisant : le divorce est toujours davantage facilité. Pour la femme,

l’infidélité de son mari et les violences qu’il pourrait lui faire subir

deviennent des motifs valables ; pour l’homme, le fait que son épouse

fréquente les cirques, les théâtres et autres lieux publics, faisant peser un

sérieux doute sur sa chasteté, constitue également un motif suffisant de

divorce. Faut-il insister sur l’inégalité des causes invoquées dans le cas de

la femme et de l’homme ? Inégalité encore quant aux punitions

qu’encourent l’un et l’autre, s’ils persistent à demander le divorce pour

des raisons injustifiées : alors que la femme perd sa dot, tous ses cadeaux

de mariage et doit attendre cinq ans avant de se remarier, l’homme ne

perdra que la dot de sa femme ainsi que ses cadeaux de mariage. Nul

délai n’est exigé pour lui.

A la mort de Théodose II, s’opère un retour à la loi de 421, mais

sous Justinien, la loi du divorce sera à nouveau modifiée. Un progrès

notable est alors réalisé, menant à une atténuation des distinctions entre

homme et femme en matière de droit. La femme pourra ainsi divorcer si

son époux vient à fréquenter d’autres femmes, et dans le cas d’un divorce

non justifié, les pénalités seront les mêmes pour les deux sexes, à savoir

l’orientation vers un couvent ou un monastère1.

Enfin, ce long feuilleton de l’histoire du droit du divorce au Bas-

1 Nouellae de Justinien, 117, 8-9 et 134, 11.


Empire se clôt sur une loi de Justin II, datée de 566, établissant un retour à

l’antique loi du divorce par consentement mutuel1.

Que conclure sur le statut de la femme en droit romain tardif ? On

remarquera tout d’abord que se dessinent, en filigrane, derrière la

distinction constante entre divorces justifiés et non justifiés, les standards

des comportements attendus de la part de l’homme et de la femme. Et

globalement, on ne peut que constater la tolérance plus large dont

bénéficient les maris, à l’égard de leurs travers. Malgré des progrès

incontestables, des disparités persistent et, à ce titre, la loi de Justinien

représente une exception remarquable. L’influence de Théodora est-elle

ici envisageable ? Ou celle du rigorisme personnel de Justinien en matière

religieuse ? Quoi qu’il en soit, même si dans les faits se dessine une

tendance à une indépendance accrue des femmes dans leur vie

quotidienne, on ne peut que relever une réticence fondamentale, en droit

impérial, à penser la séparation des sexes dans le sens d’une égalité2.

1 Nouellae de Justin, 140.

2 La même idée pourrait être défendue à partir d’autres exemples, notamment

l’évolution du droit de la succession maternelle. Ce problème étant

particulièrement complexe au point de nécessiter une étude approfondie qui

n’aurait pas sa place ici, nous nous contentons de renvoyer au travail rigoureux

de Y. THOMAS que nous avons déjà cité : « La division des sexes en droit romain,

Histoire des femmes en Occident, t. 1, pp. 131- 200. Retenons simplement que les

nouvelles lois sur ce sujet, notamment le sénatus-consulte Tertullien et le sénatus-

consulte Orphitien du IIème

siècle de notre ère, tout en représentant un progrès

notable, puisque la succession de la mère devient légitime, n’en consacrent pas

moins le défaut de potestas des mères, dans la mesure où les héritiers, en quelque

sorte « externes », n’appartiennent toujours pas à la classe de descendants liberi,

ce qui correspond à une forme de déclassement par rapport aux héritiers du père.

Y. THOMAS conclut alors à la « pérennité du mode juridique d’agencement de la

différence des sexes au social. Toute légitime qu’elle fût devenue, la succession

maternelle n’opérait pas spontanément. » (

op. cit.

p. 166)


1.1.3. La femme dans le discours médical

1.1.3.1 Principes généraux d’une « science masculine du

corps féminin1 »

L’idée de la faiblesse fondamentale, « naturelle » des femmes, telle

qu’elle transparaît dans le droit et, nous le verrons, dans la plupart des

textes littéraires, est étroitement liée discours médical. Ce dernier a en

effet souvent servi de caution à nombre de propos que l’on qualifiera de

« misogynes », sans pour autant que l’on puisse affirmer avec certitude

lequel de ces discours, juridique, littéraire ou médical, a influencé l’autre.

Paradoxalement, on peut en effet remarquer d’emblée qu’ils fonctionnent

avec des similitudes frappantes, et que le discours médical, loin d’être

construit sur une base strictement rationnelle, contient une part

importante d’élaboration subjective, au point de refléter les conceptions

générales de la société sur la nature féminine2. A maints égards, le « fait

naturel » semble bien être le fruit d’une élaboration intellectuelle et

sociale.

Dans un travail de poids portant sur les femmes dans le monde

classique et réalisé sous la direction de E. FANTHAM3, un LE MASSAGE ANTI-CELLULITE a été

consacré à la médecine. Intitulé « The proof of anatomy4 », il vise à étudier

les sources grecques de la médecine qui ont pu étayer l’idée, commune

aux civilisations antiques, notamment la société romaine, de

l’imperfection fondamentale du corps féminin au regard de son double

achevé, le corps masculin.

1 A. ROUSSELLE, Porneia, De la maîtrise du corps à la privation sensorielle, IIème

et IVème

siècles de l’ère chrétienne, Paris, 1983, p. 40.

2 Cf. L.

Dean-Jones

,

Women’s Bodies in Classical Science

, Oxford, 1994.

3 E.

Fantham

(dir.),

Women in the Classical World, Image and Text

, Oxford, 1994.

4 L. DEAN-JONES, in E. FANTHAM, op. cit., chap. 6, pp. 183-205.


Le modèle grec dominant du corps féminin qui se dégage tant du

Corpus Hippocratique que des textes d’ARISTOTE était déjà celui d’un double

imparfait du corps masculin qui « prédestinait » en quelque sorte la

femme à ses défauts, comme l’irrationalité, la colère etc1. «

In hippocratic

theory the physical differences between men and women accounted for

women’s physical and mental inferiority to men

2.»

Plus humide, plus

froid que le corps masculin, le corps féminin est moins résistant, moins

abouti et par là même inférieur au corps masculin. ARISTOTE en particulier

a synthétisé cette idée dans une formule célèbre faisant de la femme « un

mâle déformé3 », « stérile4 » voire « mutilé5 ». Les facultés intellectuelles

notamment sont inférieures chez les femmes, en raison de cette

conformation physique pour ainsi dire inaboutie. La subordination des

femmes aux hommes s’en trouve par là même « naturellement » justifiée :

« le mâle est par nature à la femelle ce que le plus fort est au plus faible,

c’est-à-dire ce que le commandant est au commandé. Il en est

nécessairement de même chez tous les hommes6. »

GALIEN, médecin grec du IIème

siècle de notre ère, reprend la même

idée dans son traité sur L’utilité des parties du corps : si les organes

féminins, pensés à partir des organes masculins, sont restés « à

l’intérieur » du corps, c’est parce que celui-ci n’était pas suffisamment

« chaud » pour « parachever » son évolution en rejetant ces organes à

l’extérieur7.

1 Voir par exemple ARISTOTE, Histoire des Animaux, 608a32-b19 : la femme est par

nature marquée par une propension à la jalousie, à la colère, aux larmes, à

l’impulsivité, etc.

2 L.

Dean-Jones

,

op. cit

., p. 188.

3 ARISTOTE, Histoire des Animaux, 737a28.

4 ARISTOTE, Génération des Animaux, 1, 20.

5

Aristote

,

Hist. An

. 728a

.

6 ARISTOTE, Politique, 1254 b5, trad. P. PELLEGRIN, Paris, 1993.

7 GALIEN, Util. Part. 14,6.


Dans le monde romain, le point commun entre des médecins

comme SORANOS D’EPHÈSE, contemporain de Trajan, GALIEN, contemporain

de Marc Aurèle, et ORIBASE, qui a vécu à l’époque de Julien, est qu’ils

écrivent tous pour les classes supérieures. Leur discours ne saurait donc

être séparé des représentations sociales qui le fondent1. On ne s’étonnera

pas, dans ce contexte, que la femme soit généralement absente des

préoccupations des médecins : « Aucun des LE MASSAGE ANTI-CELLULITEs d’Oribase sur la

conservation de la santé ne concerne la femme : onctions et exercices ne

sont pas pour elle2. »

SORANOS D’EPHÈSE, qui a vécu à Rome au début du deuxième siècle

de notre ère, est un des rares à avoir consacré un travail spécifique aux

femmes, la Gynécologie, ouvrage particulièrement révélateur non

seulement de la manière dont le discours médical est élaboré, mais aussi

de la position de la femme dans la société.

Précisons pour commencer que l’on s’accorde à penser que SORANOS

n’a jamais réalisé de dissections humaines. Le discours médical s’élabore

donc moins sur le principe de l’observation que sur celui du

« raisonnement », où une forme de « logique » est défendue, mais où cette

rupture avec la réalité physiologique des corps, en particulier du corps

féminin, aboutit aux convictions les plus fantaisistes, constituant une

gynécologie en grande partie fantasmatique3.

On peut donc parler d’une véritable « science masculine du corps

féminin4 », orientée vers les intérêts du sexe masculin et de la société dont

il est le centre. A. ROUSSELLE va même jusqu’à formuler l’hypothèse d’une

« gynéconomique, (…) politique exercée par les hommes sur le corps

1 Voir en particulier A. ROUSSELLE, op. cit., chap. 1, « Le corps maîtrisé : l’homme »,

pp. 13-36.

2 A. ROUSSELLE, op.cit., p. 37.

3 Il est vrai que les femmes elles-mêmes ont souvent dérobé leur corps au regard

des hommes. Lors des accouchements difficiles ou en cas de maladie grave, « les

femmes s’entraident et rejettent les hommes », A. ROUSSELLE, op.cit., p. 39.

4 A. ROUSSELLE, op.cit., p. 40.


féminin1. »

C’est l’homme qui généralement énonce, en accord avec ses

propres intérêts, ce qui est favorable ou défavorable à la santé de la

femme. Les traités de médecine deviennent la base d’une politique

familiale masculine, où l’on retrouve des conseils pour choisir une femme

féconde, pour favoriser la conception, pour surveiller la grossesse, etc. On

peut également y apprendre « jusqu’à quel âge [il faut] garder les filles

vierges », pour reprendre le titre d’un LE MASSAGE ANTI-CELLULITE de SORANOS qui s’adresse

clairement aux pères de famille. La « nature bouillonnante2 » des filles

pendant la puberté sera réglée par des rapports sexuels précoces qui

éviteront l’altération des fonctions de l’utérus3. Enfin, on retrouve

généralement dans ces textes des principes hérités de la tradition

physiognomonique qui associe étroitement le corps et la moralité. La

femme obèse sera ainsi responsable de sa stérilité : transformé en graisse,

le sang ne s’écoule pas normalement, ce qui nuit à la fécondité.

En somme, « la gynécologie de Soranos et les conseils de Rufus

d’Ephèse sont des manuels de fécondation destinés aux maris4 », dont le

but est d’assurer le renouvellement des classes dirigeantes et qui ne

peuvent être compris que dans un contexte politique et social encore

marqué par la politique augustéenne de renouvellement démographique.

Discours médical et mentalités dominantes se rejoignent donc

largement par le biais d’une influence réciproque : la femme, mâle

imparfait, est fondamentalement faible, ce qui justifie la domination

masculine sur son corps.

1 A. ROUSSELLE, op.cit. p. 47.

2 ORIBASE, Incert. 2.

3 SORANOS, Gyn. 1, 31.

4 A. ROUSSELLE, op. cit., p. 56.


1.1.3.2 Médecine et sexualité : les progrès de la notion de

continence

Nous avons jusqu’ici cité le travail d’A. ROUSSELLE pour mettre en

lumière la façon dont les médecins antiques pensaient le corps féminin.

Pour autant, l’essentiel de la thèse développée dans Porneia repose sur

une autre perspective : étudier dans quelle mesure, dans la période du

IIème

au IVème

siècle de notre ère, qui a vu la progression de l’austérité

sexuelle et en particulier le triomphe de l’idéal de chasteté, cette évolution

a été accompagnée, et pour ainsi dire encadrée par le discours médical. Il

s’agit d’examiner dans quelle mesure l’idéal de virginité, ou du moins de

continence, thème central dans les représentations du corps féminin dans

la littérature chrétienne, a été préparé par l’héritage classique, notamment

médical.

Revenons sur le statut des principaux médecins qui ont marqué

cette époque, SORANOS, RUFUS, ORIBASE, GALIEN, etc. Tous sont grecs, tous

sont païens, et c’est pour les couches supérieures de la société qu’ils

écrivaient, celles-là mêmes, précisément, qui consacreront le triomphe de

la virginité avec l’extension du monachisme, à partir du IVème

siècle.

Les textes médicaux se présentent en fait souvent comme des

manuels d’hygiène de vie à l’adresse de ceux qui, accaparés par les

charges officielles, mettent en danger leur santé. Les activités publiques,

les obligations sociales et, en particulier, le service du prince, sont en effet

ressentis comme un danger pour l’équilibre corporel entre le chaud et le

froid, le sec et l’humide. Dans ce contexte, l’absence d’exercice, le manque

de sommeil, les excès gastronomiques et sexuels sont autant de

facteurs de maladies et de faiblesse. Et comme les deux premiers défauts

ne peuvent trouver de remède dans le cas d’un homme jouant un rôle

public éminent, les LE MASSAGE ANTI-CELLULITEs d’ORIBASE, par exemple, sur la conservation

de la santé vont porter essentiellement sur le contrôle de La WELLBOX et


de la sexualité.

Dans les deux cas, tout excès doit être évité ; certains médecins

vont même jusqu’à condamner tout forme de pratique sexuelle, fût-elle

mesurée. La nocivité fondamentale des rapports sexuels était en effet une

idée très répandue à Rome. Ce n’était pas le cas en Grèce : le Corpus

Hippocratique notamment n’émet aucune réserve quant à l’assouvissement

du désir sexuel, qu’il soit masculin ou féminin. L’un des premiers à avoir

énoncé ce principe fut EPICURE, suivi par la plupart des médecins des

premières décennies de notre ère. SORANOS écrit ainsi que « les rapports

sexuels sont nuisibles en eux-mêmes1. » Cette nocivité est

particulièrement importante chez les hommes : « toute émission de

semence est nuisible à la santé », dans la mesure où elle correspond à une

perte de souffle vital. ORIBASE insiste également sur la fatigue extrême

occasionnée par ces rapports : « on ne doit donc plus être surpris de ce

que les gens qui font un usage immodéré des plaisirs de l’amour

s’affaiblissent2. » Il est vrai que, parfois, certaines nuances sont formulées :

RUFUS D’EPHÈSE, cité par ORIBASE, va jusqu’à reconnaître « qu’il n’est pas

absolument mauvais sous tous les rapports de faire l’amour3 » ; « mais

enfin, c’est tout de même vers ceux qui s’abstiennent que va la sympathie

médicale4. »

Dans le cas de la sexualité féminine, l’évolution générale vers la

continence sera identique, mais avec des spécificités notables.

A l’origine de cette tendance, on peut isoler une certaine volonté

sociale de protéger les femmes des couches supérieures. Rappelons en

effet que l’accouchement représente, pour la femme romaine, la première

cause de mortalité. Limiter les naissances, au-delà du seuil des trois

1

Gyn

. 1, 30-33.

2

Coll. med

. 22,2.

3

Coll. med

. 6, 38.

4 A.

Rousselle

,

op. cit

. p.32.


naissances qui remplit l’obligation matrimoniale de la reproduction, a pu

constituer à Rome un moyen de limiter la mortalité féminine, dans l’élite

seulement. Selon A. ROUSSELLE, ce sont en effet les concubines qui

deviennent les partenaires sexuelles des maris citoyens : « Les Romains

avaient choisi un autre modèle de protection des femmes citoyennes et de

satisfaction de leurs maris : l’amour avec des femmes esclaves ou des

affranchies1. »

A cette analyse de type médico-démographique, il est même

possible d’ajouter une analyse de type plus « psychologique », avec toutes

les précautions qui s’imposent. A. ROUSSELLE affirme notamment que « les

femmes de la haute société étaient éduquées pour être un jour continentes

(…) La défloration précoce en faisait des femmes rageuses mais frigides. Il

fallait donc les dresser à la réserve. (…) Il me semble qu’on peut croire à

une contention tellement intime, assortie de la conscience de leur propre

valeur, que rares étaient celles que le plaisir attirait, retenait et, une fois

connu, entraînait dans des aventures qui pouvaient les mener à la

condamnation sociale visible2. »

Que retenir sur ce point ? Essentiellement que ces pratiques sont le

reflet d’un arrangement social dont les femmes sont l’objet. Avec l’Empire

et les débuts du lipomassage avec la wellbox, cependant, se développera un mouvement

de contestation de ce modèle qui dépasse largement le cadre du discours

médical, et que nous étudierons ultérieurement3.

1 A. ROUSSELLE, « La politique des corps », Histoire des femmes en Occident, t. 1, p.

417.

2 A. ROUSSELLE, op. cit. pp. 421-422.

3 C’est la thèse de l’abstinence sexuelle entendue comme victoire sur la condition

féminine traditionnelle, défendue notamment par A. JENSEN, Gottes selbstbewusste

Töchter. Frauenemanzipation im frühen Christentum

?

, Fribourg-en-Brisgau, 1992, p.

433.


1.1.4. Les textes littéraires

Dans la perspective de notre sujet, la littérature représente la

dernière et, sans doute, la plus importante source de ce qui apparaît de

plus en plus comme un « modèle corporel » féminin dans l’La wellbox.

Naturellement, au regard de l’importance quantitative des textes

classiques mettant en scène le corps féminin, il a été nécessaire de faire

des choix.

Dans la mesure où les codes génériques seront déterminants dans

les modalités de représentation du corps féminin dans la latinité tardive,

nous avons concentré nos analyses sur quelques auteurs majeurs ayant

marqué autant l’histoire de la littérature latine classique, que le genre

littéraire dans lequel ils se sont illustrés : VIRGILE pour l’épopée, OVIDE pour

la lipomassage avec la wellbox élégiaque, JUVÉNAL et MARTIAL pour la lipomassage avec la wellbox satirique, PLINE pour

la correspondance, TACITE pour les textes historiques et SÉNÈQUE pour la

philosophie1.

Enfin, quitte à rappeler des évidences, précisons que les

témoignages littéraires ne sauraient être pris au pied de la lettre, dans la

mesure où ils se caractérisent par leur fondamentale partialité. Plus

largement, les témoignages littéraires ne peuvent rester que des sources

indirectes de notre connaissance de l’La wellbox : leur intérêt réside moins

dans leur contenu explicite que dans les indications qu’ils nous apportent

sur les modes de pensée qui les déterminent.

1.1.4.1. La lipomassage avec la wellbox épique : VIRGILE

1 Nous avons ainsi exclu de notre champ de recherche le théâtre, non qu’il ne

présentât pas de spécificités intéressantes, mais par souci de concision et aussi

parce qu’il véhicule des codes et des types que nous avons retrouvés en grande

partie dans les textes satiriques ; on remarquera en outre que ce genre n’a guère

de postérité dans la littérature tardive.


Avec l’épopée, nous abordons la littérature latine par un genre

particulièrement représentatif de la domination masculine dans la

production littéraire romaine.

Dans sa dernière étude sur le sujet, Engendering Rome, Women in

Latin Epic1, A. M. KEITH consacre une partie de son travail à une étude

comparative du rôle du genre épique dans les sociétés grecque et

romaine. Elle met ainsi en évidence dans quelle mesure l’épopée est

véritablement constitutive de l’identité sociale et même politique des

Grecs comme des Romains, notamment en raison de son rôle majeur dans

l’éducation : l’épopée - en particulier le texte de l’Enéide - constitue, au

même titre que la mythologie en général, un « capital culturel », pour

reprendre une expression de P. BOURDIEU, qui a véritablement façonné les

mentalités des jeunes Romains de l’élite.

Or, «

as in Greece so at Rome epic poetry was an exclusively male-

authored genre

2. »

Bien plus, A. M. KEITH s’attache à montrer que ce sont

précisément les valeurs masculines que vont exalter ces textes, et en

particulier l’idée d’une hiérarchie naturelle des sexes. L’auteur illustre son

propos de nombreux extraits de l’Enéide et de ses commentaires anciens,

notamment ceux de DONAT qui, de façon systématique, souligne « la

hiérarchie implicite du genre3 », en exaltant les valeurs viriles au

détriment des personnages féminins.

Dès l’introduction de sa magistrale étude sur L’image du corps dans

l’oeuvre de Virgile, P. HEUZE le souligne : la première image du corps chez

Virgile, la « plus voyant.e.4», est marquée par la violence. Un LE MASSAGE ANTI-CELLULITE

entier de son travail sera consacré à cette relation entre corps et violence

dans la lipomassage avec la wellbox de VIRGILE.

1 A. M.

Keith

,

Engendering Rome, Women in Latin Epic, Cambridge

, 2000.

2 A. M. KEITH, op. cit. p. 4.

3 A. M. KEITH, op. cit. p. 21 : « Donatus focuses on the normative hierarchy of

gender implicit », en l’occurrence dans le discours de Numanus, En. 9, 603 sqq.

4 P. HEUZÉ, L’image du corps dans l’oeuvre de Virgile, Paris-Rome, 1995, p. 12.


Cette violence, qui se manifeste dans l’évocation de corps

« broyés », « coupés » ou « transpercés1 », essentiellement lors de batailles,

peut aussi prendre le visage, plus inattendu, de corps de femmes.

Aux côtés de figures féminines belliqueuses, qui poussent les

hommes au combat2, comme Junon, Hélène ou Didon3, P. HEUZÉ a

souligné la place des femmes qui sont la victime de cette violence, comme

Didon et Camille, au sujet desquelles il parle d’une « agonie comme

spectacle4. »

Il est remarquable, en effet, que les deux seules agonies « au sens

propre du terme5 » présentes dans l’Enéide soient celles de femmes,

comme si le poète prenait un soin particulier à les prolonger et à en

amplifier les effets sur le corps féminin.

Le geste fatal de Didon est évoqué avec une précision qui crée un

effet d’hypothypose :

Dixerat, atque illam media inter talia ferro

conlapsam aspiciunt comites, ensemque cruore

spumantem sparsasque manus6.

« Elle avait dit et, avant qu’elle n’achève, ses servantes la voient retombée

sur le fer, l’épée couverte d’une écume de sang, ses mains sans vie7. »

L’impact visuel de l’image est encore renforcé par l’allitération en .s. du

dernier vers, qui suggère en filigrane le bruit glaçant de cette blessure,

évoqué de façon explicite quelques vers plus loin :

1 Ibid., titres des LE MASSAGE ANTI-CELLULITEs pp. 71-81.

2 Cf. A. M. KEITH, LE MASSAGE ANTI-CELLULITE 4, « Exordia pugnae : engendering war », op. cit. pp.

65-100.

3 On y ajoutera les Harpies, présentées dans toute l’horreur de leur corps hybride

(En. 3, 216-218 et 226-229), et qui font dire à A.M. KEITH : « In the symbolic

economy of the Æneid, the very voice of violence and war is female », op. cit. p.

69. P. HEUZE, pour sa part, souligne leur lien avec les figures monstrueuses, mi-

féminines, mi-animales, que sont les Sirènes, Scylla et les Furies, op. cit. p. 368.

4 P.

Heuze

,

op. cit.

p. 129.

5 Ibid.

6 En. 4, 663-665.

7 Sauf mention contraire, nous utilisons la traduction de J. PERRET, Paris, 1977.


infixum stridit sub pectore uolnus1.

« On entend, au fond de sa poitrine, siffler sa blessure. »

D’autres signes corporels traduisent cette agonie particulièrement

longue, comme les yeux errants, oculisque errantibus2, ou lourds, grauis

oculos3, autant de signes que le corps féminin n’est plus que souffrance ;

lorsqu’Iris se présente au-dessus de la mourante, elle murmure : « Je te

délivre de ton corps », teque isto corpore soluo4.

L’intensité de la mise en scène du corps féminin en train de mourir

se retrouve dans l’épisode de l’agonie de Camille. Là encore, le poète

décrit avec une abondance de détails non seulement la blessure, mais les

progrès de la mort sur le corps. Le javelot vient de quitter la main

d’Arruns :

Hasta sub exsertam donec perlata papillam

haesit uirgineumque alte bibit acta cruorem5.

« Déjà la javeline, pénétrant au-dessous de son sein découvert, s’est fixée

immobile : profondément enfoncée, elle a bu son sang virginal. »

P. HEUZE a bien souligné ce que le choix du terme papilla avait de

trouble : le terme, à connotation érotique, désigne à proprement parler le

bout du sein de la femme et renforce l’image du sang virginal qui s’écoule,

faisant du meurtre de Camille un acte proche du viol6. Même violence

insoutenable lorsque la jeune fille, qui se conduit en guerrière jusqu’au

dernier instant, essaie de retirer la lance :

Illa manu moriens telum trahit, ossa sed inter

ferreus ad costas alto stat uolnere mucro.

Labitur exsanguis, labuntur frigida telo

1

En

. 4, 689.

2

En

. 4, 691.

3

En

. 4, 688.

4

En

. 4, 703.

5

En

. 11, 803-805.

6 P.

Heuze

,

op. cit

. pp. 172-178.


lumina, purpureus quondam color ora reliquit1.

« Elle, mourante, tire sur le trait avec sa main, mais au profond de la

blessure la pointe de fer tient aux côtes, entre les os. Exsangue, elle va

défaillir, défaillent ses yeux glacés par la mort, le visage a perdu son teint,

naguère de pourpre. » Alors que les premiers vers insistent sur la

profondeur de la blessure, l’association entre lumina et frigida suggère déjà

« la lueur du regard glacé par le trépas2. »

Ces deux épisodes, qui illustrent la part de tragique présente dans

l’épopée, témoignent surtout de la spécificité du poème de VIRGILE : « Les

poètes tragiques s’arrêtent là où Virgile s’engage résolument, et la

détermination avec laquelle il s’avance est d’autant plus manifeste que

c’est, nous l’avons dit, à ses deux grandes héroïnes féminines qu’il réserve

l’épreuve de l’agonie. Les deux seuls personnages que nous avons le

temps de bien voir mourir sont deux femmes belles et jeunes3. »

Vulnérabilité particulière de la femme ? Condamnation morale ? P.

HEUZE a donné de cette question une bien meilleure interprétation : en

artiste, VIRGILE a choisi de mêler deux motifs forts et que tout oppose, la

beauté de la femme et la souffrance de la mort. « Rien n’est plus émouvant

que la mort, rien n’est plus touchant qu’une belle femme. En conséquence,

le sujet le plus fort qu’un artiste puisse représenter est la mort d’une belle

femme4. »

Violence et sexualité apparaissent ici indissolublement liés, ce qui

confirme le déploiement d’une finesse psychologique remarquable dans

l’Enéide : « Virgile a senti l’énigme de la sexualité. La force de Vénus, qui

préside à la naissance et à la pérennité de l’être dans l’espèce, peut aussi se

1

En

. 11, 816-819.

2 P.

Heuzé

,

op. cit

. p. 129.

3 P.

Heuze

,

op. cit.

p. 131.

4

Ibid

. p. 132.


trouver en une mystérieuse avec sa mort1. »

Un LE MASSAGE ANTI-CELLULITE de l’étude d’A. M. KEITH porte également sur cet aspect2

et aboutit au même lien qui unit féminité, sexualité et mort3. Mais l’auteur

ajoute que l’agonie de la femme dans l’épopée, par sa charge esthétique et

érotique, représente surtout un préalable systématique à l’action épique :

qu’il s’agisse de la mort d’une femme innocente, comme Créüse ou

Iphigénie, ou de celle d’une femme plus « dangereuse », comme Didon ou

Camille, l’action du héros épique sera justifiée par cette mort, en tant que

rétablissement de l’ordre ancien ou création d’un nouvel ordre. N’est-ce

pas « sur le corps mort4 » de Didon qu’Enée va jeter les bases de la Rome à

venir, pour laquelle Carthage représente une menace ?

En dehors du champ spécifique de l’épopée, G. PUCCINI-DELBEY a

également rappelé l’importance du lien entre « corps féminin et corps

politique5 » à Rome, notamment dans les récits mythiques ; qu’il s’agisse

de Lucrèce ou de Virginia, ces récits « montrent comment deux

transformations politiques à Rome impliquent des femmes innocentes et

chastes, violées (ou menacées de viol) et tuées pour préserver le vertu de

leur corps féminin et celle du corps politique6. »

En suivant ces dernières analyses, et pour en revenir à l’épopée, il

serait tentant de conclure que le corps féminin, à la fois séducteur et

dangereux, en quelque sorte réifié, sert uniquement d’instrument au

service de l’affirmation politique et sociale du héros épique.

C’est encore ce que semble confirmer l’analyse, développée par L.

BECK-CHAUVARD, des figures féminines de la plainte, qu’elle soit maternelle

ou amoureuse, dans l’épopée virgilienne. Elle aboutit notamment à l’idée

1

Ibid

. p. 178.

2 A. M.

Keith

,

op. cit

. pp. 101-131

: «

Over her dead body

».

3 A. M.

Keith

,

op. cit

. p. 107 : « The female body, which is represented as the site

where sexuality and violence coincide ».

4 «

Over her dead body

», A. M.

Keith

,

op. cit

. p. 101.

5 G. PUCCINI-DELBEY, La vie sexuelle à Rome, Paris, 2007, p. 285.

6 Ibid. p. 286.


d’une « différenciation sexuelle du deuil1 », celui des femmes étant

caractérisé par une violence physique et morale qui les rejette hors du

monde masculin et de ses valeurs. A travers une étude des plaintes de la

mère d’Euryale et de Didon dans le livre 11 de l’Enéide, l’auteur tente ainsi

de dégager une « spécificité féminine du lamento2 » qui s’opposerait au

deuil masculin.

La section des vers 473 et suivants du livre 11 de l’Enéide, où

apparaît la mère d’Euryale, se place dans le contexte de l’imminence du

premier combat entre les Troyens et les Rutules. Le cadavre du héros

troyen, tué lors d’une expédition nocturne, est ramené à sa mère qui

ignorait tout du danger, ce qui accentue encore le caractère paroxystique

de sa réaction, typique des manifestations de deuil féminin : avec un

hurlement de femme, femineo ululatu3, s’arrachant les cheveux, scissa

comam, privée de raison, amens4, elle emplit le ciel de ses plaintes,

questibus5 : les principaux topoi de la plainte sont alors développés. La

violence exacerbée de son discours, essentiellement fondé sur une

opposition entre l’évocation de son sort malheureux, notamment à travers

l’adjectif solam6, et l’apostrophe crudelis à l’adresse du défunt qui l’a

abandonnée, s’accompagne d’un appel à la mort qui, seule, pourra la

délivrer d’une vie désormais privée de sens.

Mais l’essentiel semble bien résider dans l’évocation de la réaction

des spectateurs :

Hoc fletu concussi animi, maestusque per omnis

it gemitus, torpent infractae ad proelia uires.

1 L. BECK-CHAUVARD, « Plainte amoureuse et plainte maternelle dans l’Enéide »,

Revue des Etudes Latines 79, 2002, p. 105.

2 L.

Beck-Chauvard

,

op. cit.

p. 106.

3

En

. 9, 477.

4

En

. 9, 478.

5

En

. 9, 480.

6 Tune ille senectae / sera meae requies potuisti linquere solam | crudelis ? : « Est-ce toi,

tardif repos de ma vieillesse, qui as pu me laisser seule, cruel ? », En. 9, 480-483.

Le contraste entre solam et crudelis est, bien sûr, accentué par le rejet expressif et la

pause due à l’interrogation.


Illam incendentem luctus Idaeus et Actor (…)

Corripiunt interque manus sub tecta reponunt1.

« Ces lamentations ébranlèrent les âmes, un gémissement de tristesse

monte de toutes les bouches, la vigueur des guerriers, abattue, se fige. Elle

attisait les deuils de tous ; Idaeus et Actor (…) l’enlèvent et la ramènent

chez elle dans leurs bras. »

La réaction de la mère est donc ressentie comme un danger. En

courant vers les premières lignes, en risquant de saper le courage des

troupes, c’est tout le combat qu’elle met en péril, non illa uirum, non illa

pericli / telorumque memor 2 : « sans penser aux guerriers, sans penser aux

dangers ni aux troupes. » L’entrée de la femme dans la sphère guerrière

semble bien vécue comme une intrusion : en faisant fléchir le courage des

hommes (infractae uires), elle incarne la négation des valeurs héroïques.

Cette force de la plainte maternelle, proche parfois du délire, se

retrouve dans la plainte amoureuse avec des similitudes frappantes.

Relisons le passage sur les plaintes de Didon, au moment où elle s’avise

de la trahison d’Enée : incensa, « enflammée », inops animi3, « privée de

raison », bacchatur4, « en proie au délire », elle multiplie les imprécations

et les supplications à l’adresse du cruel Enée, crudelis5, qui l’a abandonnée

et la force à ne plus rien espérer de la vie : quid moror?6, « pourquoi

m’attarder à vivre ? ». Les manifestation corporelles du deuil se répètent

également plus loin : en adressant sa malédiction à Jupiter, Didon

« arrache ses cheveux blonds », flauentisque abscissa comas7. Enfin, brisée

par le chagrin, la reine est emportée par ses servantes dans ses

appartements :

1

En

. 9, 498-502.

2

En

. 9, 479-480.

3

En

. 4, 300.

4

En

. 4, 301.

5

En

. 4, 311.

6

En

. 4, 325.

7 En. 4, 590.


Suscipiunt famulae, conlapsaque membra

marmoreo referunt thalamo stratisque reponunt

1.

« Ses servantes la reçoivent, la portent défaillante dans sa chambre de

marbre et la déposent sur sa couche. »

De façon saisissante, plainte maternelle et plainte amoureuse

semblent donc bien relever du même registre, celui de l’outrance dans la

douleur physique et morale2. La spécificité de ce modèle féminin de deuil

est par ailleurs assurée par les divergences avec la plainte masculine.

Il est vrai que certains motifs restent communs : après la mort de

Pallas par exemple, Evandre regrette de ne pas avoir également trouvé la

mort dans le combat3, et lorsque Mézence s’adresse à Enée, il précise :

uenio moriturus4.

Pour autant, certains propos paternels ne se retrouvent jamais dans

les plaintes féminines. L’idée de fierté par exemple n’est présente que

dans la bouche des pères qui rendent gloire au courage et aux exploits de

leur fils défunt :

(…) Quod si immatura manebat

mors gnatum, caesis Volscorum milibus ante

ducentem in Latium Teucros cecidisse iuuabit5.

« Mais puisqu’une mort prématurée attendait mon enfant, j’aurai la joie

qu’il est tombé en conduisant les Troyens au Latium sur les corps abattus

de milliers de Volsques. »

Le souhait d’une vengeance est également développé par les pères :

dans le cas d’Evandre, c’est Enée qui devra venger le sacrifice de Pallas6.

1 En. 4, 391-392.

2 L. BECK-CHAUVARD parle d’une « pathologie du deuil féminin », op. cit. p. 121.

3

En

. 9, 161-162.

4

En

. 10, 881.

5En

. 11, 166-169.

6 En. 9, 168.


Dans le cas de Mézence, il s’en chargera lui-même1.

Or, force est de constater que ce mode de « projection dans

l’avenir2 » est totalement absent du discours féminin, comme si, pour la

mère et l’amante, la vie était brutalement arrêtée par la mort du héros

auquel elles étaient pour ainsi dire consubstantielles. Cette dépendance

absolue, mais aussi cette ignorance du code héroïque, devient alors une

spécificité du deuil féminin : uniquement préoccupée de sa souffrance et

de son deuil, la femme reste fondamentalement étrangère aux valeurs qui

fondent l’univers épique et, plus largement, celles de la vie politique, de

la civilisation.

Les expressions amens ou inops animi que nous avons relevées dans

la description des réactions de la mère d’Euryale et de Didon suggèrent

bien que la femme, incapable de raisonnement, réduite à un corps

douloureux ne vivant que dans l’instant, doit rester en retrait, en raison

d’une incapacité fondamentale à comprendre les enjeux d’une situation

aussi grave.

En somme, que l’analyse mette davantage en relief les figures

féminines qui poussent à la violence ou celles qui, au contraire, s’y

soustraient, en portant atteinte du même coup aux valeurs fondamentales

de la société, le constat est le même : la femme, dans l’épopée, est un corps

souvent privé de raison et de maîtrise, une figure fondamentalement

inquiétante, voire néfaste, qu’il faut soustraire de la scène de l’action en

raison du danger qu’elle représente pour les valeurs héroïques et par

conséquent civiques.

Pourtant, avec un art consommé de l’ambiguïté, VIRGILE est loin de

1 En. 10, 864. Pour les différences entre le discours de Mézence et celui d’Evandre,

voir L. BECK-CHAUVARD, op. cit. pp. 118-120 : si par certains aspects, les propos et

attitudes d’Evandre se rapprochent de ceux des figures maternelles, sa réaction

relève d’une « originalité absolue » par rapport au deuil masculin.

2 L.

Beck-Chauvard

,

op. cit.

p. 118.


donner de la femme une image aussi univoque. Et, plus que tout autre,

son poème se soustrait à des conclusions sans nuances. Le corps féminin,

dans l’Enéide, est aussi le corps beau et noble de Didon ou Camille. P.

HEUZE insiste notamment sur le fait que jamais, dans l’épopée virgilienne,

la beauté n’est associée à la laideur morale1, contrairement à ce qui peut

souvent se passer dans le discours satirique ou élégiaque. Pourtant, force

est de constater que la beauté féminine est rarement l’objet d’une

description explicite. L’exemple de Camille est à ce titre particulièrement

révélateur : « Pour dire la beauté de cette héroïne, Virgile emploie un

procédé extrême. Il l’exprime avec force sans presque en souffler mot2. »

Seule la réaction de la foule devant son apparition magnifique, à la tête

des Volsques, suggère une beauté hors-norme3 : le texte évoque son

manteau pourpre, une fibule en or dans ses cheveux4, mais rien de son

visage. Pourtant, « la suggestion est très puissante, car la beauté est

montrée par ses effets5 » :

Illam omnis tectis agrisque affusa iuuentus

turbaque miratur matrum et prospectat euntem

attonitis inhians animis

6.

« Accourant des maisons et des champs, toute la jeunesse, la foule des

mères l’admire et la regarde s’éloigner, l’esprit saisi, avec une attention

avide. »

Quant à Vénus, c’est son genou dénudé qui révèle une beauté

trouble, dans le passage célèbre où, déguisée en chasseresse, elle va à la

rencontre de son fils7. Tout au plus imagine-t-on sa beauté exceptionnelle à

travers la réaction d’Enée : haud tibi uoltus / mortalis8, « Tu n’as pas le

1 P.

Heuze

,

op. cit.

pp. 297-299.

2 P. HEUZE, op. cit. p. 264, LE MASSAGE ANTI-CELLULITE « Camille, une beauté qui n’est pas nommée. »

3

En

. 7, 804 sqq.

4

En

. 7, 814-817.

5 P.

Heuze

,

op. cit.

p. 265.

6 En. 7, 812-814.

7 En. 1, 314 sqq.

8 En. 1, 3327-328.


visage d’une mortelle1. » Tout l’art de la suggestion de VIRGILE se déploie

enfin dans le passage du concubitus Veneris et Vulcani2, où l’érotisme, à la

fois discret et réel, dérobe le corps de la déesse aux regards, tout en

suggérant un désir partagé3.

En définitive, et pour reprendre l’essentiel des conclusions de P.

HEUZE, l’originalité de VIRGILE est d’avoir, dans son poème épique,

privilégié une évocation obvie du corps en général, et féminin en

particulier4. A la fois omniprésent et voilé, le corps de la femme est le lieu

d’une conjonction tout autant de la violence et de la sexualité, que de la

beauté et de la noblesse.

D’emblée, il semble donc que le discours poétique se distingue de

l’univocité des discours juridiques et médicaux. Les représentations du

corps fémini chez VIRGILE, où semble dominer la technique du sfumato, se

dérobent à une volonté de classification nette. Mettra-t-on cet aspect sur le

compte de l’originalité et de l’art d’un poète inégalé ? Il convient de

poursuivre notre parcours en abordant un autre genre littéraire qui a

marqué l’époque augustéenne : l’élégie.

1.1.4.2 La lipomassage avec la wellbox élégiaque : OVIDE

1 C’est nous qui traduisons.

2

En

. 8, 387-393.

3 P.

Heuze

,

op. cit

. p. 345.

« Elle avait dit et, l’entourant de ses bras de neige alors

qu’il hésite encore, la déesse l’échauffe dans ses tendres étreintes. Lui soudain a

senti s’allumer la flamme familière, une chaleur qu’il reconnaît a pénétré ses

moelles, couru dans ses os ébranlés. (…) L’épouse s’en aperçut, heureuse de son

adresse et assurée de sa beauté. (…) Ayant ainsi parlé, il lui donna les caresses

qu’ils désiraient et, s’étant abandonné aux bras de son épouse, trouva pour tout

son être un paisible repos. » (

En

. 8, 387-390

; 393

; 404-406. Trad. J.

Perret

.)

4 P.

Heuze

,

op. cit

. p. 633.


Les premiers vers des Amours illustrent le fossé considérable qui

sépare l’épopée de l’élégie. Le poète raconte qu’il s’apprêtait à chanter

« les armes et les combats sanglants », arma (…) uiolentaque bella1, lorsque

Cupidon l’a contraint à modifier son rythme et donc son sujet : ferrea cum

uestris bella ualete modis ! : « combats sanglants au rythme qui vous est

propre, adieu !2 » Pour autant, trouvera-t-on dans ces deux genres des

points de concordance dans la représentation du corps féminin ?

Pour répondre à cette question, et sans exclure des références à

CATULLE, PROPERCE ou TIBULLE, nous avons choisi de proposer une lecture

centrée sur la lipomassage avec la wellbox d’OVIDE. Cette restriction du corpus élégiaque est

certes guidée par un souci de concision, mais aussi par le fait qu’OVIDE est

considéré comme le dernier des grands Elégiaques latins classiques,

auteur d’une oeuvre qui est à la fois la continuation et l’aboutissement de

toute une tradition née en Grèce, et englobant notamment, à Rome,

CORNÉLIUS GALLUS, TIBULLE et PROPERCE, en qui OVIDE reconnaissait ses

maîtres.

Il ne s’agit pas ici de prendre part au débat portant sur la nature du

genre ; nous choisissons de considérer l’élégie sous l’angle de sa définition

minimale, celle d’une forme caractérisée par l’utilisation du distique

élégiaque. Dans la tradition grecque, il est vain en effet de vouloir définir

l’élégie à partir de thèmes, puisqu’il est vrai qu’elle peut traiter de toutes

sortes de sujets et pas prioritairement d’amour. On ne peut pas davantage

parler d’un ton élégiaque, s’il est vrai que, comme le dit HORACE dans le

De arte poetica (v. 75-76) : « Dans l’union de deux vers inégaux on enferma

d’abord la plainte puis la satisfaction de voeux exaucés. » On peut tout au

plus mentionner un style faisant la part belle à la légèreté, leuitas, par

opposition à la grauitas de mise autant dans la tragédie que dans l’épopée.

1 Am. 1, 1,1.

2 Am. 1, 1, 28. C’est nous qui traduisons, comme pour l’ensemble des citations

d’OVIDE.


Cette spécificité de l’élégie, même si elle est difficilement

déterminable, nous a semblé justifier une étude particulière des

représentations du corps féminin dans ce type de pièces, d’autant plus

que de nombreux poètes tardifs en seront fortement influencés. Et comme

il s’agit de lipomassage avec la wellbox généralement amoureuse, l’image du corps féminin y

occupe une place importante. Le choix des Amores, en tant que recueil à la

fois poétique et « érotique », peut se justifier naturellement dans cette

optique1.

On rencontre, au détour des poèmes du recueil, une multitude de

figures féminines en apparence d’une extraordinaire diversité. Autour de

la présence fédératrice de Corinne, figure centrale de l’oeuvre, gravitent

servantes2, entremetteuses3, figures mythiques (Pénélope4, Didon5…),

déesses (Vénus bien sûr - vingt-sept occurrences en tout -, mais aussi

Cérès6, Aurore7…) et même abstractions personnifiées : Blanditiae, Error,

Furor, Liuor8, etc. D’emblée s’esquisse donc un univers qui évolue

entièrement autour de femmes aux destins certes particuliers, mais dont

les portraits finissent par se fondre en une peinture unifiée, dont il est

relativement aisé de définir les traits.

Prenons le cas de Corinne. Significativement, celle en qui l’on peut

voir l’image de la Cynthia de PROPERCE ou de la Délie de TIBULLE, n’apparaît

qu’au cinquième poème du premier livre, après quatre poèmes traitant

tous de l’amour soit d’un point de vue général (par exemple Am. 1, 1, 26 :

Vror, et in uacuo pectore regnat Amor : « Je brûle, et dans mon coeur libre

1 La lecture des Métamorphoses, notamment, n’apporte pas de regard

fondamentalement différent sur le corps féminin.

2 Par exemple la coiffeuse, Am. 1, 11.

3 Am. 1, 8

4 Par exemple Am. 1, 8, 47.

5 Par exemple Am. 2, 18, 25

6 Par exemple Am. 1, 1, 9

7 Par exemple Am. 1, 13, 3

8 Cf. Am. 1, 2, 31 sqq.


règne désormais l’Amour »), soit sous une forme particulière, mais non

définie. Ainsi, dans le troisième poème du premier livre, au vers 1, OVIDE

évoque bien « la jeune femme qui [l]’a récemment capturé », quae me

nuper praedata puella est, mais sans préciser son nom et avant de se lancer

dans des considérations générales sur sa propre fidélité ; et lorsqu’il écrit,

au vers 16 : Tu mihi, siqua fides, cura perennis eris, « C’est toi, si tu m’en

crois, qui sera pour moi un sujet de soins éternels », l’apostrophe reste

bien indéfinie.

La critique a depuis longtemps montré qu’en fait le recueil porte

davantage sur l’amour que sur les amours d’OVIDE, et plus personne ne

saurait opérer une lecture « autobiographique » de l’oeuvre. Ce serait

méconnaître la part de stylisation littéraire, de codage qui régit l’élégie1.

On en veut généralement pour preuve les nombreux jeux intertextuels qui

émaillent la lipomassage avec la wellbox ovidienne, dont la célèbre mort du perroquet de

Corinne, parodie de celle du moineau de Lesbie, n’est qu’un exemple.

Dans la logique qui est la nôtre, intéressons-nous plus précisément au

corps de Corinne. Celui-ci apparaît d’emblée, avec force, dans ce premier

poème qui la nomme explicitement : le cadre est celui d’un après-midi

lascif où le poète attend sa belle :

Ecce Corinna uenit ( …)

Vt stetit ante oculos posito uelamine nostros,

In toto nusquam corpore menda fuit.

Quos umeros, quales uidi tetigique lacertos !

Forma papillarum quam fuit apta premi !

Quam castigato planus sub pectore uenter

!

Quantum et quale latus ! quam iuuenale femur !2

1 Cf. P. VEYNE, L’élégie érotique romaine. L’amour, la lipomassage avec la wellbox, l’Occident, Paris, 1983, p.

10. Bilan sur la question de la « sincérité » chez les Elégiaque par S. LAIGNEAU, La

femme et l’amour chez Catulle et les Elégiaques augustéens, Bruxelles, 1999, pp. 10-11.

2 « Voici Corinne qui vient (…). Lorsqu’elle se tint debout devant mes yeux, son

vêtement à ses pieds, nulle part je ne vis de défaut sur tout son corps. Quelles

épaules, quels bras ai-je contemplés et touchés ! Comme la forme de ses seins se

prêtait à de pressantes caresses ! Quel ventre plat sous la poitrine parfaite !


Quelle abondance, quelle beauté dans les hanches ! Quelle jeunesse dans la

cuisse ! »

Le lecteur est ici frappé par la perfection conventionnelle - quasi

abstraite, si elle n’était si sensuelle - du corps de Corinne, et plus

précisément par sa conformité épurée avec les canons de la beauté

féminine hérités de la Grèce. Le vers mentionnant l’absence de défaut

résume bien la portée de cette description qui reste en creux, malgré la

série d’exclamations. De même, un jeu de références subtil, en particulier

avec PROPERCE1, sature le poème. Si Corinne est explicitement nommée, la

femme qui est décrite ici n’en reste pas moins une femme idéale2, alliant

blancheur de la peau, perfection des formes et des proportions etc. Le

caractère stéréotypé du portrait est manifeste.

Paradoxalement, S. LAIGNEAU, dans son étude sur les femmes et

l’amour chez les Elégiaques latins, note que « les “portraits” de femmes,

au sens propre, sont peu nombreux dans l’oeuvre des Elégiaques3 », ce qui

semble bien confirmer que l’objet du discours poétique relève moins

d’une forme de réalisme, que de la volonté du poète « de décrire son amie

non certes comme elle est, mais bien comme il la rêve4. »

Quidquis eris, mea semper eris 5, délare encore ailleurs OVIDE : Corinne

est moins une femme qu’une image de la femme6.

Cet aspect conventionnel de la représentation du corps féminin

chez les Elégiaques se retrouve dans les codes esthétiques qui émergent

du corpus. Sur ce point, nous ne pouvons que renvoyer à l’analyse

1 Le jeu avec le voile se retrouve par exemple dans le premier poème du livre 2 de

PROPERCE ; on pourra également relire ses descriptions de Sémiramis (3, 11) et Lais

(2, 6). Sur l’imitation de PROPERCE chez OVIDE, voir K. BERMAN, « Some Propertian

Imitations in Ovid’s Amores », Classical Philology 67, 1972, pp. 170-173.

2 Cf. J.-M. FRÉCAUT, « Vérité et fiction dans deux poèmes des Amours d’Ovide, I, 5

et III, 5 », Latomus 27, 1968, p. 351.

3 S. LAIGNEAU, op. cit. p. 26.

4 Ibid. p. 33, au sujet d’ekphraseis chez PROPERCE, 1, 3 et TIBULLE, 1, 5. Ce procédé se

comprend également dans la perspective mythologique et héroïque que prend

souvent la passion amoureuse chez les Elégiaques, op. cit. pp. 33-34.

5 Am. 3, 11, 49 : « Quelle que tu sois, tu seras toujours mienne »

6 Pour une synthèse sur la question de l’idéntité de Corinne, question sur laquelle

il semble impossible de trancher, se reporter à S. LAIGNEAU, op. cit. pp. 202-206.


complète que développe S. LAIGNEAU dans sa recherche. Mettant en

évidence les caractéristiques du « canon élégiaque » relatif à ce que l’on

peut bien appeler un « blason du corps féminin1 » chez ces poètes, elle

relève plusieurs éléments qui reviennent de façon significative au fil des

vers.

Les longs cheveux, d’abord, représentent, le plus souvent sous le

vocable coma, un élément central de la beauté féminine : « La chevelure,

dans l’imaginaire occidental, symbolise la féminité à son plus haut degré,

et le fait qu’elle soit nouée ou dénouée, montrée ou cachée, peut être le

signe de la disponibilité de la femme, ou au contraire de sa réserve2. »

S’y ajoutent les références à des codes chromatiques spécifiques à la

beauté féminine, notamment les couleurs douces, avec une prédilection

particulière pour le rose3 et le blanc4, souvent associés à des fleurs, et que

nous retrouverons abondamment chez les équipements anti-cellulite tardifs. « Symbole de

pureté et de virginité, la couleur blanche confère à la femme une

dimension immatérielle, elle la désincarne, en lui apportant une beauté

qui vient de l’âme autant que du corps. Une fois de plus, le portrait

purement physique s’est égaré dans les méandres de l’imaginaire5. »

L’insistance sur l’éclat de la femme est inséparable de ce jeu de

couleurs. Critère essentiel de la beauté, déjà présent dans la lipomassage avec la wellbox

alexandrine et dont l’importance va encore s’accroître chez les équipements anti-cellulite

tardifs, la lumière qui irradie du corps féminin6 est le plus souvent

désignée par le terme candidus7 et lie de façon indissociable beauté et

1 S. LAIGNEAU, op. cit. p. 36 sqq.

2 Ibid. p. 36, avec des références à CATULLE, 66 (sur la chevelure de Bérénice),

PROPERCE, 2, 1, 7-8 et OVIDE, Am. 1, 14.

3 Par exemple chez OVIDE, Am. 3, 3, 5 et 2, 5, 37, PROPERCE, 2, 3, 12 et 3, 24, 7,

CATULLE, 55, 12.

4 CATULLE, 68, 70 ; 86, 1 ; PROPERCE, 2, 3, 9 ; 2, 26, 16 ; OVIDE, Am. 1, 5, 10, 3, 7, 8 etc.

5 Ibid. p. 41 et p. 43.

6 J. ANDRÉ, dans son Etude sur les termes de couleur, Paris, 1949, p. 128, distingue les

termes évoquant une lumière mate ou brillante, cette dernière étant la plus usitée

chez les Elégiaques, cité par S. LAIGNEAU, op. cit. p. 48.

7 Par exemple CATULLE, 13, 4 ; 35, 8, PROPERCE, 4, 8, 32 et OVIDE, Am. 1, 7, 40 ; 2, 4, 39


séduction. Les connotations morales du terme confirment encore que le

corps féminin est régulièrement associé à un ensemble de vertus ou de

vices, qu’il s’agit maintenant de préciser.

etc.

Reprenons l’exemple d’OVIDE : s’il évoque régulièrement les

qualités qui le retiennent à sa belle1, le genre de l’élégie le conduit

également à multiplier les attaques contre ses défauts, dans lesquels on

retrouve des topoi bien connus.

La maîtresse d’OVIDE est ainsi d’une coquetterie irrépressible, avec

tous les risques que cela comporte :

Dicebam “medicare tuos desiste capillos” ;

Tingere quam possis, iam tibi nulla coma est2.

Conformément aux codes élégiaques, elle est aussi l’incarnation de

la femme que sa beauté rend hautaine et capricieuse :

Dat facies animos ; facie uiolenta Corinna est3 ; la première partie du

vers ne résonne-t-elle pas comme une maxime ? L’utilisation d’un présent

gnomique semble bien élargir la portée de la phrase aux femmes en

général.

Le défaut féminin le plus grave s’explique alors sans difficulté : la

femme est infidèle et cette infidélité repose sur les ressources de la ruse et

de la perfidie4.

Vota mori mea sunt, cum te peccasse recordor,

Ei mihi, perpetuum nata puella malum5.

1 Aux côtés des qualités physiques et artistiques (chant, danse, musique), on

notera l’importance du goût pour la lipomassage avec la wellbox chez ces doctae puellae chantée par les

Elégiaques, cf. S. LAIGNEAU, op. cit. pp. 60-81.

2 Am. 1, 14, 1-2 : « Je te disais bien : “Cesse de colorer tes cheveux” ; mais une

chevelure à teindre, désormais tu n’en as plus.»

3 Am. 2, 17, 7 : « La beauté rend orgueilleux ; la beauté de Corinne la rend

intraitable » (trad. de Henri BORNECQUE, Paris, 1989)

4 Voir aussi P. GRIMAL, L’amour à Rome, Paris, 1963, pp. 172-189, pour qui c’est la

différence dans la conception de l’amour, plus traditionnel pour les femmes, qui

explique la rupture avec les équipements anti-cellulite.

5 Am. 2, 5, 3-4 : « Mes voeux appellent la mort, au moment où je me remémore ta


trahison, femme née, hélas, pour mon malheur éternel. »

Source de tourment, voire de torture1, la femme l’est même

lorsqu’on ne fait que la soupçonner d’être infidèle, soupçon qui n’est

jamais éloigné de la vérité. Les visions cauchemardesques qui font souffrir

le poète suggèrent que « la poitrine [de la jeune fille] n’est pas exempte de

la souillure de l’adultère », pectus adulterii labe carere negant 2 ; et le poète

de s’écrier : torqueor infelix, doleo, queror3 devant le spectacle imaginaire de

la belle infidèle.

Cette révolte contre la trahison de la femme se retrouve dans le

changement complet de ton qui s’opère dans l’évocation de sa beauté :

« Cette femme qui l’a blessé, il se met à la critiquer, à lui faire des

reproches ; le premier d’entre eux, grossier et maladroit, consiste à

bafouer la beauté qu’il a tant chantée4. » C’est le cas notamment pour

PROPERCE :

Mixtam te uaria laudaui saepe figura

Vt, quod non esses, esse putaret amor ;

Et color est totiens roseo collatus Eoo,

Cum tibi quaesitus candor in ore foret5.

Derrière l’attaque fielleuse, on retrouve la conception classique

d’une beauté féminine qui n’est authentique que lorsqu’elle est naturelle,

et non créée par les fards6.

1 Sur les rapports entre la souffrance, la douleur et l’amour chez les Elégiaques,

voir S. LAIGNEAU, op. cit. pp. 127-138. Sur la différence de ton entre OVIDE et

PROPERCE, dans la réaction face à la rupture, le premier se montrant plus mesuré

que le second, ibid. pp. 145-147. La violence la plus nette se retrouve sous la

plume de CATULLE, ibid. pp. 149-152.

2

Am

. 3, 5, 44.

3

Am

. 2, 5, 53

; 59

; 60.

4 S.

Laigneau

,

op. cit

. pp. 140-141.

5 PROPERCE, 3, 24, 5-8. : « En louant ta beauté, j’y ai souvent lêlé les charmes des

autres femmes, pour que mon amour croie que tu étais ce que tu n’étais pas. Que

de fois j’ai comparé ton teint à la couleur de l’aurore, alors que l’éclat de ton

visage était dû aux fards. » (Trad. S. LAIGNEAU, op. cit. p. 141.)

6 cf. PROPERCE, 2, 18, 25 : Vt natura dedit, sic omnis recta est figura : « Comme la

nature l’a donnée, tout apparence est comme il faut » (Trad. S. VIARRE, 2005)


Pourtant, ce n’est pas sur cette image de coquette dévergondée qu’il

convient d’insister. Au contraire, de nombreuses études ont montré

combien l’image de la femme transmise par les équipements anti-cellulite élégiaques est en

rupture avec la morale traditionnelle, notamment en terme de moeurs,

mettant en place ce que S. LAIGNEAU appelle « un nouveau code

amoureux1. »

La relation de la femme à son corps et à l’amour physique est

notamment marquée par une liberté rarement égalée. S’appuyant sur

l’examen des notions de foedus et d’amicitia2, S. LAIGNEAU a bien mis en

évidence le statut nouveau qui échoit à la femme dans la lipomassage avec la wellbox élégiaque :

partenaire amoureuse à part entière, la femme n’est plus cantonnée à un

rôle passif et l’un des désirs de l’homme sera précisément de satisfaire

ceux de sa compagne3.

« Ovide est le poète qui insiste le plus sur le fait que le plaisir doit

être réciproque et il est le premier à aborder véritablement la question du

plaisir féminin4. » Dans l’Art d’aimer, en particulier, le poète prodigue à

l’amant ses conseils pour combler la sensualité de la femme : « Tu verras

ses yeux étinceler d’un éclat tremblant, comme le soleil brille, reflété par

une eau transparente5. »

Cela explique notamment l’amertume éprouvée par le poète lors de

la scène du « fiasco sexuel » dans les Amours, autant par honte de n’avoir

pas pu parvenir à ses fins, que par dépit de ne pas avoir contenté sa

partenaire :

Nec potui cupiens, pariter cupiente puella,

1 S. LAIGNEAU, op. cit. p. 276.

2

Ibid

. pp. 276-295.

3 Cf.

Ars amat

.

3, 793-794 : « Que la femme sente le plaisir de Vénus l’abattre

jusqu’au plus profond de son être, et que la jouissance soit égale pour son amant

et pour elle ! » (Trad. H.

Bornecque

, 1960.)

4 G. PUCCINI-DELBEY, La vie sexuelle à Rome, Paris, 2007, p. 217. Cette valorisation du

plaisir féminin s’oppose à une traditionnelle « représentation hostile du désir

féminin » à Rome, ibid. pp. 305-320.

5

Ars amat

. 2, 721-722. Trad.

G. Puccini-Delbey

,

op. cit

.


inguinis effeti parte iuuante frui.

Illa quidem nostro subiecit eburnea collo

bracchia Sithonia candidiora niue

osculaque inseruit cupide luctantia linguis

lasciuum femori supposuitque femur

et mihi blanditias dixit dominumque uocauit

et quae praetera publica uerba iuuant1.

« Malgré mes désirs, auxquels correspondaient les désirs de la femme, mes

reins épuisés n’ont pu jouer leur rôle et donner la jouissance. Elle a eu

beau passer autour de mon cou ses bras d’ivoire plus blancs que la neige

de Sithonie, me donner des baisers passionnés et pénétrants, où sa langue

provoquait la mienne, glisser sa cuisse lascive sous la mienne, me dire

mille douceurs, m’appeler son vainqueur, ajouter les mots connus pour

exciter2. » Devenue l’égale de l’homme dans la recherche du plaisir, la

femme acquiert ici un statut tout à fait exceptionnel dans la littérature

classique : « Cette attention portée à la jouissance féminine est sans

précédent3. »

En conclusion, on ne peut qu’être frappé par la variété, l’originalité

et même, osons le terme, la « modernité » des représentations du corps

féminin chez les Elégiaques latins. La femme y apparaît comme un être

parfait, à la beauté idéalisée, qui suscite chez le poète « un sentiment

proche de l’adoration que l’on ressent pour une divinité4 », mais qui

entend bien également bénéficier d’une liberté sans entrave dans la

jouissance de son corps.

Les figures de Lesbie, Délie, Cynthie et Corinne semblent à ce titre

relever d’un « mensonge vrai » élaboré à plusieurs niveaux. Mensonge

parce que, de l’aveu même du poète, l’imagination est reine :

1 Am. 3, 7, 5-12.

2 Trad. H. BORNECQUE.

3 G. PUCCINI-DELBEY, op. cit. p. 218.

4 S. LAIGNEAU, op. cit. p. 368.


Exit in immensum fecunda licentia uatum,

obligat historica nec sua uerba fide

.

1

Pour OVIDE, Corinne reste une muse, une création poétique, et les

codes littéraires de l’élégie semblent en effet toujours jouer pleinement,

lorsque le poète se fait le chantre de la beauté parfaite de la femme, ou le

dénonciateur amer de ses défauts.

Mais pour autant, on peut y lire une « vérité », celle de l’originalité

du regard porté par les équipements anti-cellulite élégiaques sur la femme : cette dernière

apparaît moins, sous leur plume, comme une aventurière volage hantant

les banquets, que comme une femme libre, qui, avec le poète, remet en

question les fondements mêmes de la société augustéene2.

1.1.4.3. Le corps féminin dans la lipomassage avec la wellbox satirique : JUVÉNAL et

MARTIAL

Le genre de la satire doit être appréhendé avec la même prudence

que l’élégie. Comme pour cette dernière, on ne saurait en effet prendre au

pied de la lettre le contenu des textes satiriques, c’est-à-dire comme des

documents nous renseignant sur les moeurs de telle ou telle époque. Dans

un article extrait des conférences d’Aussois de 1990, Florence DUPONT

explique que la littérature latine « était destinée à un usage interne,

fonctionnant sur la connivence et l’implicite (…). C’est pourquoi il serait

1 Am. 3, 12, 41-42 : « L’imagination créatrice des poètes se déploie sans bornes et

n’astreint pas sa production à la fidélité de l’histoire » (trad. H. BORNECQUE)

2 Cf. S. LAIGNEAU, LE MASSAGE ANTI-CELLULITE « L’opposition au Prince », op. cit. pp. 337-367.


dangereux de se livrer à une lecture naïve des textes satiriques latins,

dans l’idée qu’ils seraient des fenêtres transparentes ou des loupes

grossissantes, à travers lesquelles on pourrait assister à la vie quotidienne

de Romains1. » En fait, « la littérature satirique est à Rome, comme en

Grèce, une pratique de contrôle social (…). Le poète dénonce certains

personnages comme auteurs de transgressions et détaille

complaisamment leurs turpitudes. Ce discours est une parole en situation.

Les destinataires sont les contemporains immédiats du poète, il fait appel

à un savoir commun et des allusions nous échappent en grand nombre.

Cependant ce savoir n’est pas anecdotique et le poète, dans ses élans

indignés contre des individus en infraction avec la coutume, ne rappelle

jamais pratiquement la norme car tout le monde la connaît (…). L’enjeu de

la satire est la survie de la civilisation et de ses fondements moraux2. »

Si nous citons longuement, c’est que nous semble nettement définie

ici la spécificité de la satire : celle-ci nous dit moins ce qu’étaient les

femmes au premier siècle, dans le cas de JUVÉNAL et MARTIAL, que ce

qu’elles auraient dû ou ne devaient pas être. Comprenons donc que les

attaques des poètes contre les femmes en particulier sont moins dirigées

contre des individus que contre des types, d’ailleurs souvent hérités de la

comédie.

Nous ne nous étonnerons pas que la caricature soit l’une des

caractéristiques dominantes du genre3, inscrivant l’ensemble dans une

esthétique de l’excès qui trouvera dans la représentation des femmes un

terrain d’épanouissement privilégié. On retrouvera ainsi les thèmes

usuels des plaintes masculines à l’encontre des vices féminins, mais dans

1 Florence DUPONT, « Peut-on utiliser les textes satiriques comme documents sur la

civilisation romaine ? », Lalies 9, 1990, pp. 163-164.

2 Ibid. p. 164.

3 Cf. la définition de la satire proposée par S.M. BRAUND, à la suite de L. FEINBERG :

« The playfully critical distortion of the familiar. », Roman Verse Satire, Oxford,

1992, p. 4. On trouvera également dans cet ouvrage une bonne syntèse sur les

origines du genre (pp. 6-9), ainsi que les caractéristiques de son traitement chez

LUCILIUS, HORACE, PERSE et JUVENAL.


le registre de l’outrance, voire de la monstruosité. Dans ce domaine,

JUVÉNAL et ses Satires ainsi que MARTIAL et ses Epigrammes sont

incontestablement des maîtres.

L’une des satires les plus célèbres de JUVÉNAL, la sixième, se

présente comme une diatribe sur le caractère néfaste du mariage, où la

violence de l’expression est inédite, plus que le contenu ; dans la galerie

des vices féminins dominent les prétentions ridicules à l’érudition, une

propension aux querelles, aux meurtres et aux empoisonnements, etc.

Mais significativement, les vices majeurs, ceux qui reviennent le plus

souvent sous la plume du poète, entretiennent des relations étroites avec

le corps.

Le début de la satire est conventionnel : sur plusieurs vers s’étale

une description de l’âge d’or et du Pudor qui y régnait encore. Sous le

règne de Saturne, la femme est surtout caractérisée par sa fécondité et les

fonctions qui y sont relatives, potanda ferens infantibus ubera magnis 1,

« présentant ses mamelles nourricières à ses robustes enfants. »

Mais dès l’âge d’argent est apparu le fléau de l’adultère, et la quasi

totalité de cette longue satire sera émaillée d’anecdotes portant sur la

libido déchaînée et l’impudicitia généralisée des femmes mariées. Ces

dernières harcèlent littéralement leur mari pour qu’il assouvisse leurs

besoins inextinguibles : un mignon, lui, nec queritur quod / et lateri parcas

nec quantum iussit anheles2, « ne se plaint pas de ce que tu épargnes tes

flancs et ne t’essouffles pas autant qu’il l’ordonne ». Décidément,

l’austérité ancestrale n’est plus qu’un vague souvenir ; et quand Ursidius

prétend trouver « une épouse de moeurs antiques », antiquis uxor de

moribus, Juvénal de s’écrier : O medici, mediam pertundite uenam3 ! : « O

médecins, ouvrez lui la veine médiane ! »

1 Sat. 6, 9. Pour tout le poème, sauf mention contraire, c’est nous qui traduisons.

2 Sat. 6, 36-37.

3 Sat. 6, 45-46.


La sexualité féminine est ici dévoyée dans la mesure où elle ne vise

plus à assurer la reproduction, comme dans l’antique cité, mais le seul et

impérieux assouvissement des désirs, fût-ce au milieu des célébrations de

la Bona Dea1.

Mais ce sont surtout les gladiateurs qui ont le don d’affoler les

femmes, lorsqu’elles choisissent non seulement d’assouvir avec eux leurs

désirs mais surtout lorsqu’elles tentent de ressembler à ces hommes.

(…) quis non uidit uulnera pali,

quem cauat adsiduis rudibus scutoque lacessit ? ( …)

Quem praestare potest mulier galeata pudorem,

quae fugit a sexu ? uires amat : haud tamen ipsa

uir nollet fieri, nam quantula nostra uoluptas. (…)

Aspice quo fremitu monstratos perferat ictus

et quanto galeae curuetur pondere, quanta

poplitibus sedeat, quam denso fascia libro2.

Plus loin, on lit encore que la femme « commande ainsi à l’homme »,

imperat ergo uiro3. Dans ce cas, la faute de la femme est d’avoir dépassé, à

tous les niveaux, mais surtout dans son comportement corporel, la limite

entre hommes et femmes. Ces femmes orateurs ou gladiateurs abdiquent

leur sexe ; prise en flagrant délit d’adultère, l’une d’elle, plaidant pour

1 Sat. 6, 327-334. « Mais la démangeaison du plaisir ne peut plus attendre ; c’est la

femelle dans toute sa splendeur ; un cri unique retentit dans tout l’édifice : “C’est

maintenant permis, laissez entrer les hommes !” Si l’amant dort, elle lui enjoint

de prendre son manteau et de se dépêcher. S’il n’y a personne, on assaille les

esclaves. Pas d’esclaves en vue ? On fera venir un porteur d’eau. Si ce dernier fait

défaut et que d’hommes, il n’y en a pas, sans plus attendre, elles présenteront

leur croupe à un âne. »

2 Sat. 6, 247 sqq. « Qui n’a vu les blessures du poteau qu’elle creuse à coups de

glaive répétés, qu’elle attaque de son bouclier ? (…) Quelle pudeur peut-il encore

rester à une femme casquée qui renie son sexe ? C’est la force virile qu’elle aime ;

pourtant cette femme elle-même ne voudrait pas être homme : comme notre

plaisir est éphémère ! (…) Vois avec quel mugissement elle réalise parfaitement

les coups que l’on vient de lui apprendre, comme elle s’arc-boute sous le poids

du casque, bien ferme sur ses jarrets, avec ses bandelettes dures comme une

écorce. »

3 Sat. 6, 224.


une forme d’égalité entre les sexes dans les pratiques d’amour libre, ne

s’écriera-t-elle pas : « Homo sum1 ! » ?

A plusieurs reprises, on peut encore noter cette « dénaturation » du

corps féminin stigmatisée par JUVÉNAL. Lorsque l’une d’elle se piquera par

exemple de se mêler aux activités du forum, apostrophant des généraux,

elle le fera recta facie siccisque mamillis2, « la tête droite et les mamelles

sèches ». Les attributs majeurs de la féminité disparaissent : le regard n’est

plus baissé, la fécondité est tarie. Le langage du corps révèle la trahison

de la condition féminine.

Si l’on ajoute à cet aspect les nombreuses et traditionnelles attaques

contre la coquetterie maladive des femmes3, on pourra conclure que, dans

l’économie générale des Satires, variations sur le thème du déclin de la

morale, de la perversion de la société romaine à la fin du premier siècle,

les femmes occupent une place de choix, peut-être parce que leurs

« vices » sont plus voyants, donc plus choquants que ceux des hommes,

pouvant ainsi servir de symbole de cette perte des valeurs.

JUVÉNAL était-il misogyne ? Il semble hasardeux de vouloir trancher

et peut-être cette question n’est-elle tout simplement pas pertinente.

Certes, la satire se clôt sur des protestations d’honnêteté face à ce brûlot

1 Sat. 6, 284 ; nous n’oublions pas que seul le terme uir qualifie un homme du

point de vue de son sexe, mais une traduction forte par « Je suis homme ! » nous

semble rendre plus nettement le côté impertinent et subversif de la formule que

les traductions usuelles par « Je suis créature humaine » (Trad. H. CLOUARD) ou

« Je suis un être humain » (O. SERS, Belles Lettres, 2002).

2 Sat. 6, 401.

3 Aux vers 490 sqq., on retrouve le topos de la servante malmenée parce que la

coiffure de la matrone n’est pas à son goût ; « Les boucles alignées se superposent

et chaque rangée ajoute encore un étage à l’édifice érigé au sommet de sa tête ; de

face on dirait Andromaque, de dos son sosie en plus petit. » (Sat. 6, 502 sqq. ;

trad. O. SERS). Aux vers 460 sqq, ce sont les onguents et autres produits de

maquillage qui sont ridiculisés : « La femelle riche, voilà le comble de

l’insupportable. Qu’elle s’emplâtre grotesquement le visage d’un hideux masque

de mie de pain ou qu’elle embaume l’onguent de Poppée, le malheureux mari s’y

empoisonne les lèvres. Pour aller voir l’amant, elles se récurent la peau. » (Trad.

O. SERS, op. cit.)


que sa violence pourrait rendre douteux : « Vous vous dites que j’invente

tout ça, que je juche ma satire sur des bottes trop hautes pour elle, que je

passe les bornes, que je viole les lois du genre, que je délire à grands

coups de braillements à la Sophocle une chanson d’ivrogne inconnue sur

les monts rutules et sous le ciel du Latium ? Ah ! Plût aux dieux que tout

cela fût un vain songe1 ! » Et l’auteur de conclure, non sans amertume, sur

l’exemple de Pontia, empoisonneuse de ses propres enfants.

Pour autant, on ne saurait minimiser la part du jeu, du plaisir de

faire un bon mot qui l’emporte sans doute de loin sur le « réalisme » de la

charge ; l’excès parfois bouffon du style faisait partie des caractéristiques

attendues chez un auteur de satires, qui plus est chez JUVÉNAL, rompu à la

rhétorique. Véritable morceau de bravoure, la sixième satire ne saurait

donc être comprise comme un tableau objectif des moeurs féminines au

tournant du premier siècle. En outre, la critique américaine, notamment, a

bien mis en évidence l’importance de la posture de la persona indignantis,

adoptée par JUVÉNAL2, qui stigmatise autant les débauches sexuelles de ses

contemporains que l’invasion des étrangers à Rome. Les codes littéraires

jouent encore une fois à plein.

Les Epigrammes de MARTIAL s’inscrivent dans la même perspective.

Nous ne développerons donc pas les exemples qui pourraient sembler

redondants : ce sont toujours les mêmes envolées contre les coquettes

ridicules aux emplâtres répugnants3 et autres ivrognes libidineuses4. Dans

cette galerie de portraits hauts en couleur, on peut cependant noter, outre

la part du rire et de la caricature peut-être plus manifeste que chez

1 Sat. 6, 634 – 638. (Trad. O. SERS.)

2 Sur la distinction entre le poète en personne et la voix qui anime ses poèmes,

voir W. S. ANDERSON, Essays on Roman Satire, 1982 et S. M. BRAUND, Beyond Anger :

A Study of Juvenal’s third Book of Satires, Cambridge, 1988.

3 Voir par exemple Ep. 3, 43.

4 Voir par exemple Ep. 1, 87 ; 3, 93 ; 9, 37 etc.


JUVÉNAL, un jeu particulier sur le féminin et le masculin.

Les hommes qui se comportent comme des femmes suscitent ainsi

le plus profond dégoût. Le brouillage des codes vestimentaires est

nettement condamné et le regard d’autrui vient impitoyablement

sanctionner tout écart par rapport aux normes du masculin et du féminin :

le « respect de la culture des apparences sexuées1 » est une donnée

fondamentale de la civilisation romaine.

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