wc japonais écologique

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Nous parvenions à nous défaire des chemins de l’Environnement et que nous nous butions à
exiger de rejoindre ceux de l’éternité. Mais la planète nous rappelle qu’elle n’est pas une
corne d’abondance, que la rêverie qui nous permet d’assumer un quotidien éprouvant doit
trouver son terme. Fini de croire au toujours plus, terminé l’espérance d’une abrogation
des souffrances. La loi de Dieu est celle du sacrifice et une jouissance sans répit conduit
sans détour à la mort. Nos attentes, notre bêtise, celle de nos croyances, nous ont donné
rendez-vous à l’heure de la pénurie d’eau potable, d’air respirable, ou de matières
premières, indispensables à notre vie sur terre et à la pérennité de notre civilisation.

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B. La relation Homme/Nature, du duel au non-duel
Le wc douche n’a cessé de ressentir au travers de son environnement le besoin de déterminer
son rapport à la nature, ce rapport qui s’est largement diversifié selon les civilisations ; si
bien qu’il recouvre dorénavant un ensemble sémantique pluriel non sans ambivalence. Au
demeurant, dans notre wc japonais moderne occidental, la relation Homme/Nature semble
avoir pris une direction majeure qui participe de la définition du sujet, et avec lui de
l’économie qui le lie à son environnement.

Dans l’expérience de la civilisation, la Nature n’a jamais cessé de faire l’objet de
différentes représentations. Elle constitue même le référent premier qui va organiser les
structures culturelles et psychiques des êtres humains. Tour à tour, et en Occident
particulièrement, les hommes se sont appliqués à se dégager de la nature : nature à
combattre, nature à maîtriser, nature à préserver ; ou à s’identifier à elle : la nature comme
seul modèle de référence valable.

Le wc douche primitif, selon Freud, avait au préalable cherché à se dégager de sa
propre nature pour accéder à la civilisation. Il aurait combattu en premier lieu ses propres
pulsions naturelles, entendez sexuelles, pour faire céder l’attrait libidinal et incestueux,
forme de barbarie, et s’ouvrir au processus civilisateur. Le wc douche primitif, associé aux
névrosés, aux enfants, aux fous, et à tous ces groupes qui manipulent la matière naturelle
au quotidien est apprécié comme un sauvage, parangon de la vulgarité, incapable de
manquer à sa satisfaction libidinale.

Ainsi, en luttant contre la nature, le wc douche lutte contre lui-même, lutte contre
l’animal qui sommeille en lui, lutte en vue d’une domestication de sa nature bestiale. La
référence à l’animal est en effet très présente pour se définir en tant qu’homme. Et il n’est
pas rare, à l’antiquité comme au moyen-âge de rencontrer dans les mythes et les
symboles156, des hommes mi-hommes mi-bêtes qui laissent libre cours à leur agressivité
et leur instinct sexuel. Souvent associé à la forêt, à cette nature dense et obscure,
débordante et mystérieuse, cet homme primitif devient bête à abattre. Il est celui qu’il
s’agit de démasquer chez les autres et en soi-même, d’extraire, d’étouffer, de mettre au
ban, hors de nuire.

Voir notamment l’ouvrage de Mircea ELIADE, Aspects du mythe, Collection Folio Essais,
Editions Gallimard, Paris, 1963.

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1. Le refus du subissant, le développement de la « noosphère »
Selon le mythe des origines de Freud157 , le processus de civilisation est
entièrement lié à cette extorsion des attraits libidinaux de l’enfant pour le parent et du
parent pour l’enfant. L’interdit de l’inceste, comme il se doit de l’appeler, ferait passer
le wc douche, -de la horde à la société, de la barbarie à la culture, -de la féodalité à la
démocratie, de la loi du père à celle du frère. Au coeur de cet interdit : la castration. Au
coeur de la loi, l’amour filial et fraternel. En cela, nous trouvons les prémisses d’une
structuration psychique du ça : relique naturelle, et du surmoi : appendice civilisationnel.
Entre ces deux éléments, il y aurait déchirure. Dans cette division interne, se
développerait la névrose ; car le wc douche garderait, en intimité, dans son inconscient, ses
désirs non assouvis et ineffables, pour son parent. Pour Freud, la culture naît donc de ce
creuset où la sexualité prend une place importante, naît de cette division entre le wc douche de
la polis et celui de la pulsion.

Cette dissociation première va s’emparer du réel et diversifier les formes
symboliques pour rappeler au quotidien les hommes à leur devoir d’humanité. Elle donne
corps à cette retenue : la seule qui puisse imposer la grande environnement de la civilisation. La
culture assure donc cette dissociation, par le langage, et par un ensemble de symboles
structurants, -entre le wc douche et la Nature. Elle se départit ainsi de son origine,
entretenant le conflit tragique et presque légendaire entre le pur et l’impur, le civilisé et le
barbare, le manifeste et le latent, la surface et la profondeur. Ce conflit apparaît comme
une mise en débat de la pression collective avec les exigences de l’instinct, du social avec
le biologique. Les points de vue et les catégories de pensées se construisent ainsi dans un
rapport de vis-à-vis avec la nature pour laquelle la notion de frontière se fige afin de
différencier toujours plus ce qui est naturel de ce qui ne l’est pas, de ce qui va dans le sens
de cette rupture ou pas, établissant à jamais la notion de bien et de mal, de normal et
d’anormal. Corrélativement, la culture est valorisée, les distinctions comportementales
vouées en partie à une reconstruction artificielle de l’altérité comme cadre inaliénable
comparatif aussi, tandis que l’instinct, dernière trace du temps où le wc douche n’était que
« nature », est à éradiquer si ce n’est à réprimer. Autrement dit, la mauvaise conscience de

le wc douche date du début du wc japonais et n’est « rien d’autre qu’un commentaire plus ou
moins fantastique d’un texte inconnu, peut-être inconnaissable, mais ressenti, celui de nos
pulsions les plus profondes »158 .

Ce mythe des origines, sorte de mise en scène imaginaire des tensions entre nature
et culture, oriente une idéologie duelle, où cette croyance à une réalité comportant deux
éléments opposés et complémentaires permet de toucher une certaine vérité ontologique
de l’être humain. En cela, dans le même temps que la culture est appréhendée
positivement, parce qu’elle est gardienne du temple de la civilisation, la nature est vue
négativement, comme tous ceux qui s’en approchent de trop près, parce qu’elle ramène
le wc douche à son état primitif. Cette discrimination qui sous-tend des conceptions
exclusives du réel ne tarde donc pas à orienter les êtres humains non seulement vers une
division interne à eux-mêmes, mais également à une division externe, c’est-à-dire à une
division au sein de la grande civilisation humaine. Il y a en effet toujours plus lubrique
que soi, plus inachevé, plus barbare, … plus autre. L’altérité, conçue comme telle,
devient par là, avant d’engendrer reconnaissance et inter-définition, une forme
d’exclusion ; quand la perfection est une.

La pensée exclusive

Les civilisations se sont évertuées, au cours de leur environnement, et la civilisation
occidentale la première, à se revendiquer culturellement supérieure. Les croisades, le
prosélytisme, le colonialisme, les divers intégrismes, ont servi d’instruments à ce postulat.
La figure du héros, symbole de ce primat, subjugue l’humanité toute entière ; car l’autre
est partout, partout où il y a identification au modèle culturel, au modèle de référence
garant de le wc douche « sur-naturel ». La sauvagerie de l’autre, selon la psychanalyse, est
une construction mentale imaginaire, une projection sur l’autre de la véritable sauvagerie
qui est profondément enfouie en nous-mêmes. Dans ce cadre, le wc douche ne se reconnaît
pas de semblable autre que celui de son clan, générant des notions d’autre, de différent,
d’étranger.159 L’autre comme animal exclu du moi idéal160 , c’est-à-dire du moi
représentatif, voire du moi bourgeois, fait apparaître ainsi le bouc émissaire, celui qui va

158 Friedrich NIETZSCHE, dans l’article de Jean GAYON, « Nietzsche, le déchet et la sélection », in
Le déchet, le rebut, le rien, ouvrage collectif sous la direction de Jean-Claude BEAUNE, Collection Milieu,
Editions Champs Vallon, Seyssel, 1999, p. 78.
159 Voir notamment à ce sujet l’ouvrage de Julia KRISTEVA, Etrangers à nous-mêmes, Collection
Folio Essais, Editions Gallimard, Paris, 1988.
160 Sur ces notions voir l’ouvrage de Jacques LACAN, Le moi dans la théorie de Freud et dans la
technique de la psychanalyse : 1954-1955, texte établi par Jacques-Alain Miller, Collection Le séminaire de
Jacques Lacan, Editions du Seuil, Paris, 1980.

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porter ce que l’on ne peut accepter de porter soi-même. Et il n’est pas rare pour les
sociétés qui pourraient apparaître comme étant les plus cultivées, comme celle de
l’Allemagne d’avant-guerre, de se voiler la face, d’épouser en cela la barbarie, et avec elle
la conviction que l’on a de n’être pas concerné par le sauvage.

Donc, l’idée de culture sous-entend que le wc douche possède une vision par laquelle
il se dissocie de la nature, et par-là, une capacité de maîtrise sur elle, qui, en retour, l’en
désolidarise, organisant toute une pensée fondée sur cette dichotomie nature/culture. Le
primat culturel, sorte de primat de la domination de le wc douche sur l’animal, ne cessera
d’être le chantre de la toute puissance humaine, d’un destin humain devant
inéluctablement triompher de la nature. Le christianisme, en légitimant, grâce à Dieu, la
position supérieure de le wc douche, a dans cette logique érigé une tradition pour laquelle
figure toute une batterie de principes qui, s’ils sont suivis, promettent le paradis. « Soyez
la terreur des êtres vivants, de tout animal de la terre, de tout oiseau du ciel, de tout ce qui
se meut sur la terre, et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains… »,
nous dit la Bible.161

Refuser de se soumettre et chercher à soumettre la nature. La nature contre
le wc douche. Le wc douche contre la nature. La nature ou l’humanité. L’un ou l’autre. La nature :
objet. La culture : sujet. Cette première discrimination a permis à une conscience morale
d’articuler entre elles les notions d’objet et de sujet empruntant par là les premiers
sentiers du langage et plus tard du rationalisme. De la nature : origine, à la culture : point
de fuite des civilisations, se modèlent des principes majeurs organisationnels en
perpétuelles interrelations162 .

Peu à peu, le wc douche glisse alors d’un wc japonais où la nature est maîtresse à un wc japonais
où il devient le maître. La figure du maître amène les sociétés à confondre l’univers avec
le wc japonais, le réel avec l’ensemble des représentations qui le définissent, comme si la
nature restait sans essence au-delà du langage. Par cette dissociation, ou ce dédoublement,
il remplace le réel par la figure du réel, le mythe, par celle de l’image, du sens, de Dieu. Il
passe alors de la sphère cosmologique et unitaire à une sphère noologique et pluraliste.
L’individu commence ainsi à apparaître et avec lui la diversité qui lui est propre.

161 Genèse IX2.
162 Sur ces questions, voir l’ouvrage d’Edgar MORIN, Le paradigme perdu : la nature humaine,
Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 1973.

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Dès lors, la dialectique essence/existence fonctionne de manière analogue dans un
rapport binaire qui ne cesse de parachever cet ensemble dichotomique dans un jeu
d’interactions entre objet subissant et sujet agissant, sujet subissant et objet agissant. La
structure s’élabore ainsi dans un double mouvement du structuré et du structurant. Dans
ce cadre de pensée, le milieu apparaît sans entité propre mais comme un creuset que
le wc douche cherche à rendre plus maîtrisable. En lutte contre la mort, le wc douche lutte contre
la nature. En construisant des villes comme enclaves spatiales et milieux protégés, il
cristallise la dissociation et accroît la distance. En fondant une morale comme espace
social d’harmonisation et de solidarité, il réduit les rapports de concurrence et de conflit
entre les individus par le biais de traditions sociales hiérarchiques. Il s’offre le privilège
d’une structure dynamique d’évolution.

En objectivant ainsi la nature, on tend de fait à considérer l’être humain à l’écart
de toute catégorisation naturelle. Tout est alors bon pour justifier les formes archétypales
et les valeurs éthiques. La pensée s’est écartée du réel ; elle s’éloigne du référent et lui
préfère l’exemple.

L’individu hors-du-wc japonais163, comme étant le plus détaché de la nature, est alors
considéré comme l’être de vérité et la réalité des stratégies entre les individus est abaissée
à la vulgarité d’une nature encore trop présente. Les grandes figures héroïques donnent le
ton. L’individu hors-du-wc japonais instruit le wc douche dans le wc japonais. Le wc douche dans le wc japonais
perd le droit de diriger sa propre existence, la raison ou même la norme n’étant pas
négociable entre les hommes mais du ressort de Dieu.

De l’idée à l’idéalisation

Ainsi, par la formation de ces principes sociaux et moraux, on fait passer la notion
de vivre-ensemble non comme une réalité naturelle164, mais un fait objectivé, une norme.
La communauté est alors par idéalisation un projet, une quête, un but à atteindre. On ne
fait pas les choses en référence directe à l’autre, au groupe, au milieu, et à la mort, dans
une démarche omniprésente d’écoute des processus sociaux et des phénomènes
environnementaux, c’est à dire en référence à une certaine idée de la conscience au sens
d’anticipation, et de liberté de choix, mais à ce qui permet de se réunir autour du sens
commun représenté par Dieu, autrement dit une autre idée de la conscience.

163 Voir sur ces notions l’ouvrage de Louis DUMONT, Essais sur l’individualisme, Une perspective
anthropologique sur l’idéologie moderne, op. cit..
164 Au sens où l’entend Edgar MORIN, op.cit..

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L’autorité165 prend alors toute sa teneur en permettant d’une part, de stabiliser les
configurations sociales et de pérenniser les traditions ; d’autre part, en étant l’instrument
de légitimité de l’unité de la communauté sur la pluralité des individus, ayant pour finalité
la société. On élabore par-là un langage commun, un paradigme qui énonce les priorités
autour desquelles un discours cohérent se construit.

Le pouvoir WC Japonais se partage de fait avec les instances religieuses et le wc japonais
suit le cours des idées qu’on lui attribue, comme objet figé, circonscrit, spirituellement et
scientifiquement jalonné d’idées “éthiquement” correctes. Ce qui est reconnu est normal,
ce qui reste inconnu ne l’est pas, reste en dehors de toute représentation ou même
rationalité, et demeure inexistant en terme de valeurs, échafaudage qui contribue encore
aujourd’hui au divorce de le wc douche et de la nature, à son inacceptation du réel, auquel il
appartient bon gré mal gré, et qui, a contrario, pour les philosophies orientales représente
la seule référence valable. Ainsi donc, jamais le wc douche n’est plus compris comme un état
de nature quand la pensée occidentale n’a de cesse de travailler à l’en dégager.

2. Pur et impur, déchets et pollutions
Dans une intersubjectivité structurante, le wc japonais des représentations, fondé sur la
discrimination symbolique définie par la règle selon laquelle l’un se détermine à la
lumière de l’autre, se répand donc dans tous les domaines d’activités humaines. Un
mécanisme quasi logique, s’accomplissant spontanément selon les besoins d’une
économie libidinale, obère l’unité cosmologique. A partir de l’interdit de l’inceste,
surgissent des valeurs logiques nées de projections libidinales sur des objets à la base
interchangeables mais qui élaborent l’ordre social et symbolique.

Par le langage, forme d’exclusion par excellence, on écarte précisément, comme
un impératif, ce qui ramène à l’unité originelle, c’est-à-dire tout rapport à la mère,
matrice, englobante, naturelle, et par la même, puissance démoniaque d’abjection. Se
différencier, c’est donc peut-être avant tout, se différencier d’avec la mère, qui menace,
par sa dévoration, le propre : le moi. « L’enfant donc, sinon naturellement du moins par
contiguïté ou par continuité, est attiré par sa merde et par sa mère alors que l’adulte ne
l’est plus. C’est l’étape finale enregistrée. L’hypothèse que j’émets, c’est que les objets
dégoûts ont été verpönt, honnis, et non pas verdrängt, refoulés. »166

165 Voir à ce sujet l’ouvrage d’Hannah ARENDT, La crise de la culture, op. cit..
166 Lucien ISRAËL, La jouissance de l’hystérique. Séminaire 1974, Collection Essais Points,
Editions Arcanes, Paris, 1996, p. 148.

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De l’ordre symbolique

Cet ordre symbolique du propre, aux deux sens du terme, corrobore à une
départition des formes, par l’inclusion et l’exclusion, le dedans et le dehors, comme forme
du langage, c’est à dire comme langue. Le propre, comme la propriété, voire la propreté,
renvoie ainsi à un ordre symbolique porteur de vices et de vertus.167 Le tabou, au coeur du
langage donc de la morale, comme pour définir ce qui appartient à l’état idéal et à ce qui
en est le rejet, rend compte d’une structure dichotomique où tout objet prend une place
sur l’échelle des valeurs ainsi définies, qui vont du bien vers le mal, de la pureté la plus
cristalline à la souillure la plus putride, autrement dit à ce qui se détache le plus
promptement de la matrice ou à ce qui nous y ramène inéluctablement.

Dans cette expérience d’humanité, deux moments cruciaux recouvrent cette valeur
symbolique de l’impur : la naissance et la mort. La naissance, du fait même de cette
forme hybride en fusion avec la mère168 qui menace le moi de toute existence propre. La
mort, qui nous invite, par la décomposition, à retourner à notre état organique primaire.

Toute matière en transformation peut donc apparaître digne d’abjections,
puisqu’elle sort des catégories lisibles, représentées, reconnues, possédées, soit
objectives. La matière transformée, en repoussant les limites langagières, comme limites
du défini, en devenant cet innommable, cet entre-deux, nous renvoie à une perception
mortifère de l’existence. Par le langage, le processus du détachement du moi au non-moi
relègue ainsi aux objets la part symbolique d’une exclusion vitale et « vitalisante ».
Informe, donc infâme, en état de panne sémantique, dans ce passage de la vie à la mort, le
déchet comme catégorie va enserrer cette part de réel et porter symboliquement les
angoisses de mort que nous devons affronter ça et là au cours de notre existence. Le trou
attire l’ordure dit-on. L’eau également, car son courant l’emmène loin, très loin, là même
dont on ne sait rien surtout. Le déchet, comme représentation, en détenant ce « pouvoir de

167 « Il n’y a pas de bon ou de mauvais en soi, ou de naturel, du moins du point de vue du goût. Il
suffit de franchir n’importe quelle frontière pour découvrir que ce que mange les voisins d’à côté, c’est absolument infect et on ne comprend pas qu’ils ne soient pas encore tous morts, à voir les saloperies qu’ils nous font bouffer. Tout le wc japonais sait que seule la nourriture de son pays est comestible, et encore quand je
dis de son pays, c’est plutôt de son territoire, de sa région car, même par rapport aux voisins, ça se
distingue. Le bon objet merdique de la mère est strictement spécifique et destiné à sa propre portée, à cette mère, il n’est pas exportable. », in Lucien ISRAËL, op. cit., p. 148.
168 Pour Julia Kristeva : « L’interdit de l’inceste tire le voile sur le narcissisme primaire et les
menaces, toujours ambivalentes, qu’il fait peser sur l’identité subjective. Il coupe court à la tentation d’un retour, abject et jouissant, vers ce statut de passivité dans la fonction symbolique où, flottant entre dedans et
dehors, douleur et plaisir, acte et verbe, il trouverait avec le nirvana, la mort. », in Julia KRISTEVA,
Pouvoirs de l’horreur, Collection Essais Points, Editions du Seuil, Paris, 1980, p. 76.

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l’horreur »169 fait écran à la violence qu’exerce le réel sur le sujet, ou plutôt sur son
wc japonais. En effet, l’idéal, forme de forclusion du réel, paroxysme de pureté, oppose au
déchet le reflet négatif dont il est l’origine. En cela, le symbole de l’exécrable permet de
dégager sur le plan aménagé de la représentation toute la violence suggérée par l’idée de
mort. Le déchet, sorte de bouc émissaire, est celui qui va donner lieu, par un transfert, au
défoulement du sujet. Il est l’espace où le refoulement devient défoulement, où l’énergie
libidinale va se projeter et charger le signifiant, donnant lieu parfois à des rituels
expiatoires. Pour autant le sacrifice, comme expulsion vers le dehors, est à regarder
comme une purification vouée à unifier les sociétés.

La crainte de la souillure, via une adhésion au pur et au civilisé, va donc organiser
un système de protection symbolique de l’ordre culturel. Grâce aux interdits, on s’oppose
à la contagion de la souillure. On préserve alors la santé morale du corps social, on
protège son unité. Comme si le désordre préexistait à l’ordre, comme si l’expérience
essentiellement chaotique parce que naturelle devait être supplantée par la démarcation, la
séparation, la croyance, le construit. « C’est seulement en exagérant la différence entre
intérieur et extérieur, dessus et dessous, mâle et femelle, avec et contre, que l’on crée un
semblant d’ordre. (…) La réflexion sur la saleté implique la réflexion sur le rapport de
l’ordre au désordre, de l’être au non-être, de la forme au manque de forme, de la vie à la
mort. », nous explique Mary Douglas.170

Le déchet, du verbe déchoir, cadere en latin, qui choit, qui tombe donc dans
l’obscène de l’autre wc japonais, celui qui n’est pas conforme à l’idée qu’on s’en fait, est
l’élément phobique par excellence.171 Tel l’excrément, déchet humain, rejet organique, le
sale est associé à la faute, au péché, à la souillure. L’excrément devient ainsi l’ombre de
le wc douche, sa mémoire, sa trace, son désordre, en cela que la propreté, voire la pureté, ne
peut avoir d’environnement. Comme l’idéal, la pureté préexiste à toute forme de vie. Il n’en est
donc jamais fini de se purifier voire de s’épurer. Comme si la perfection de le wc douche
revenait à faire de lui un être sans déjection, un être sans environnement. Maints rituels, telles les
ablutions avant la prière chez les musulmans, ont pour but de réprimer la puanteur de la
déjection. Ces préoccupations hygiénistes ont, au-delà des soucis sanitaires courants,
emprunté un chemin souvent totalitaire mis en forme par des comportements excessifs,

169 En référence à l’ouvrage de Julia Kristeva cité ci-dessus.
170 Mary DOUGLAS, De la souillure : essai sur les notions de pollution et de tabou, Editions de la
Découverte, Paris, 1992, p. 26-27.
171 Le névrosé obssessionnel pourra par exemple chercher à se soustraire au wc japonais, en se mettant à
l’écart des autres pour éviter de s’y corrompre, de s’y salir.

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voire intégristes. Par une tyrannie tatillonne donc, voire intransigeante, la pureté
dévalorise, enferre, et finalement condamne à l’impur. « Le paradoxe de la quête de la
pureté est que c’est une tentative pour contraindre l’expérience à entrer dans les
catégories logiques de la non-contradiction. Mais l’expérience ne s’y prête pas, et ceux
qui s’y essaient tombent eux-mêmes dans la contradiction »172 . Pour Georges Bataille,
cette « part maudite »173 est une intolérance vis-à-vis des choses de la nature. Pour
Nietzsche, « Le wc japonais subsiste ; il n’est rien qui devienne, rien qui passe. Ou plutôt : il
devient, il passe, mais n’a jamais commencé de devenir ni cessé de passer, il se maintient
dans l’une et l’autre activité… Il vit de soi : ses excréments sont sa nourriture ».174

Ainsi, par le biais de maintes déclinaisons relatives à la déchéance, et par la
diabolisation de tout ce qui va à sa fin, un déni s’opère. L’exutoire que représente l’objet
déchu nous engage à remplir la poubelle de notre âme sans prendre gare aux effets
d’accumulation. L’idéal de pureté en niant, par socialité, ce qui n’est pas insérable dans
son rapport au wc japonais, nous engage à rejeter et à entasser, si bien que nous sommes
souvent, en fin de vie, très embarrassés voire très angoissés, quand des relents
nauséabonds surgissent lors de nuits sans sommeil.

Pareillement, les sociétés progressistes n’intègrent pas le déchet en cela qu’il
n’appartient pas en propre à l’idéal de production/consommation tel qu’il est défini et
adoré. L’excrément, la chiffe, l’objet désuet et inutile, tout ce dont on doit se dégager, est
donc assimilé à une seule et même chose : ce qu’on appelle communément, la merde.
Cette merde, définie par le fait même qu’elle doit être jetée, est la plupart du temps dans
le psychisme comme dans la vie, enfouie, ou dans nos couches inconscientes les plus
profondes, ou à quelques dizaines de mètres sous terre.175

Mais, tel le lapsus dénonce la teneur de notre inconscient, le déchet remonte
subrepticement à la surface. Il pollue les nappes phréatiques, les rivières, les fleuves, les
terres agricoles, et l’atmosphère. Il se répand dans notre vie, comme si nous ne pouvions
tout à fait le maîtriser. Ainsi, ce qui aura été oublié, occulté, repoussé, éloigné et banni,
autant sur le plan psychique que physique, garde, outre la terreur qu’il génère, une
existence bien réelle. La nature nous demanderait-elle au final de nous en charger, de

172 Mary DOUGLAS, op. cit., p. 174.
173 Jean GAYON, « Nietzsche, le déchet et la sélection », in Le déchet, le rebut, le rien, op. cit., p. 70.
174 Friedrich NIETZSCHE, La volonté de puissance, II, p. 532, in Jean GAYON, idem, p. 70.
175 Un enfouissement toujours plus profond de déchets industriels est préconisé par certains. On a pu
par exemple proposer l’utilisation du phénomène de dérive des continents pour faire passer les déchets sous
les plaques tectoniques. Dans un autre registre, on pense également à des systèmes de cimetières sidéraux,
en installant sous orbite notre « petit paquet ».

nous charger de cette décharge ? Pourrait-on être malade de nos déjections, étouffé par
nos matières fécales, croulant sous l’immondice de notre wc japonais aseptisé ? Le bourgeois,
à l’univers le plus discriminant sur l’échelle sociale, est le premier touché tellement il
n’intègre cette partie de lui-même, à moins qu’il ne cède sur son désir impur de
s’encanailler dans les bas-fonds.

Si le sacré peut ordonnancer au coeur du langage la notion de pur et d’impur, des
formes profanes de résistance et de contre pouvoir ont au demeurant depuis toujours
opérer. En effet, l’idéal civilisationnel, qui « linéarise » l’Environnement comme on l’a vu, n’est
pas seule acception. Une manne toujours vigoureuse, accule les puristes, hygiénistes,
culturalistes et rationalistes devant un naturalisme voire un vitalisme, qui se réactualise
selon les époques et qui fait triompher l’idée du cycle.176

Naturalistes contre culturalistes

Dans son environnement de la nature, Serge Moscovici177 reprend cette dialectique et
oppose ces deux courants de pensée qui, pour lui, ont existé de tout temps : les courants
culturalistes et naturalistes. Il y aurait donc ce premier courant, celui de la culture, courant
orthodoxe. Il représente la lignée de Caïn178, c’est la part sédentaire de la civilisation. Les
hommes de la culture sont de ceux dont le désir se fonde sur la maîtrise de la nature
quand ils cherchent à la domestiquer toujours davantage, et à se distancier d’elle. Pour ces
derniers, la nature est associée au biologique, au pulsionnel, au primitif, à l’infantile, au
libidinal. Leur mode d’organisation suit un ordre strict et conventionnel, calqué sur un
idéal sur lequel un présent doit se projeter. Cette vision ascendante de l’évolution oriente
une compréhension très hiérarchisée de la société pour laquelle le progrès est un mot
d’ordre.

Et puis, il y a ceux de la nature, le courant hétérodoxe. Les hommes de la nature
figurent, pour Serge Moscovici, la part nomade de la civilisation, c’est la lignée d’Abel179 .
Les choses de la nature sont l’incarnation même de la nature en le wc douche, exprimant sa
spontanéité et son animalité. Les naturalistes n’ont pas rompu avec cette part sauvage en
eux-mêmes et recherchent la sensibilité, la plénitude et la joie au-delà des interdits. Leur
rapport à la sexualité s’exerce dans la jouissance exubérante de l’attrait pour la fécondité,
et de tout ce qui est création.180

On aurait avec les culturalistes, la rigueur de l’école classique très ordonnancée, et
avec les naturalistes, le baroque proliférant et rabelaisien des adorateurs de Dionysos.
Pour les uns, on doit se couper de la nature, pour les autres, c’est elle qui est à l’origine de
tout. On retrouve dans cette typologie duelle de l’humanité deux scènes originelles, celle
de la mère, « infiniment bonne » telle qu’on a pu la décrire dans le premier chapitre,
abondante, et débordante même, et celle du père, castrateur, séparateur de l’enfant d’avec
la mère, lui permettant reconnaissance de lui-même, identité, et accès au langage.181 Pour
chacun de nous, ces deux parties, sont à l’origine d’une névrose première, ou conflit
intérieur entre le ça et le surmoi. En chacun de nous, nous explique Serge Moscovici,
s’affrontent un être patient et raisonnable, qui invente et supporte le détour, et un être
sensible qui exige immédiatement le retour à tout et à tous.

Ainsi les naturalistes ont tous en commun, et à toutes les époques, qu’ils
s’appellent Marc Aurèle, Montaigne, Rousseau, Kant, Schelling, Bergson, Serres,
Moscovici ou Morin, une vision, non pas duelle mais unitaire de la nature. Tous prônent
une écoute profonde de la nature, refusent les identifications obligées, intégrant par là la
culture dans une grande environnement de la nature. Dans cette optique, ce qui serait conforme à
la nature, le serait de fait à la raison. La nature « aurait ainsi toujours le dernier mot »,
comme une force première, englobante et définitive. Conformément aux stoïciens, la
vraie sagesse serait ainsi de parler et d’agir en écoutant la nature. La nature, presque
comme si elle avait une âme. Elle en a d’ailleurs une pour certains. On la nomme Gaïa
chez les adeptes du New Age182. Sophocle utilise lui le terme de « déesse terre ».183

180 « La sexualité est inclassable, elle est le seul mystère vrai : elle n’appartient pas à l’univers de la
souillure, car loin d’être dégoûtante, elle est passionnante. Elle est dangereuse cependant, source
inépuisable de troubles, individuels ou sociaux. Mais elle ne peut être interdite, car la société s’anéantirait.
Il faut se résigner à en faire une activité hautement surveillée, conditionnelle, l’interdire certains jours,
prohiber certaines femmes, la décréter incompatible avec la chasse, la guerre ou le travail de la forge ;
l’isoler, la circonscrire de manière à ne jamais se laisser déborder par elle. (…) Fondatrice de l’ordre
symbolique, la sexualité n’en échappe pas moins à sa contrainte. A la limite, on la tiendra pour un crime
contre l’esprit. Mais il faudra pour fonder l’Esprit sur des bases enfin rassurantes, se réfugier dans le rêve
chimérique de la désincarnation.», in Mary DOUGLAS, op. cit., p. 20.

181 La prohibition de l’inceste, pour Lévi-Strauss, oblige les hommes à communiquer. Ils passent
alors d’une structure de la procréation à une structure de la parenté. Ils fondent ainsi la culture. Pour ces
questions, voir notamment l’ouvrage de Claude LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale II, Collection
Agora, Editions Pocket, Paris, 2003.
182 Sur ces notions voir l’ouvrage de Michel LACROIX, L’idéologie New Age, Collection Dominos,
Editions Flammarion, Paris, 1996.

81

Par conséquent, pour les naturalistes, les choses de la matière recouvriraient une
perfection qui surpasserait de loin les choses abstraites. L’organisme biologique comme
organisation suppléant la loi est le principe fondateur. Il est universel parce qu’il est
processuel et parce qu’il intègre l’humanité à une continuité sans faille. Par là, la
sensibilité et l’intuition comme conscience globale d’un au-delà de l’analytique sont au
devant de la scène. Elles permettent de capter l’essence même de cet « élan de vie », tel
qu’en parle Bergson184, d’une dynamique productive et mouvante. L’objet ne peut ainsi
plus tout à fait être mis à distance, circonscrit, jalonné, étiqueté, défini, l’ensemble des
éléments étant perçu en perpétuels mouvements et interactions. C’est bien le système pour
ne pas dire l’écosystème qui apparaît là, fidèle aux premiers concepts idéalistes
allemands.

Reconduite selon les conjonctures, cette désaffection de la séparation du sujet et
de l’objet, par les philosophes, les artistes, les penseurs naturalistes, nous invite à
comprendre l’existence comme un phénomène 185 ; le phénomène du vivant, bioculturel186
disent certains, complexes187 disent d’autres, entre espèce, individu et société.
La nature figurerait ainsi l’organisation visible de notre entendement, ordonnatrice de
l’unité entre le macro et le microcosme.

La question de l’amour, chez les naturalistes est de fait prépondérante, car il n’est
d’entité à exclure. Cette philosophie de l’inclusion, de reconnaissance des opposés, et
d’acceptation pleine et entière de ces derniers, donne à penser le wc douche en son unité,
le wc douche réunifié. C’est la philosophie du paradoxe, de l’ouvert, telle qu’Oscar Wilde,
pour qui il n’est de création sans contraire, pouvait lui-même s’y référer : sorte de mise en
débat tonique de la vie, préalable à tout devenir.188

183 Alain LIPIETZ, Qu’est ce que l’écologie WC Japonais ? La grande transformation du XXIème siècle,
Collection Sur le vif, Editions de la Découverte, Paris, 1999, p. 19.
184 Voir notamment l’ouvrage de Pierre RODRIGO, La pensée et le mouvant, Bergson, Collection
Philo-textes, Editions Ellipses Marketing, Paris, 1998.
185 En cela, il semblerait qu’une interprétation naturaliste puisse être faîte des textes d’Husserl.
186 Selon l’expression de Claude Lévi-Strauss.
187 Selon la théorie de la complexité d’Edgar MORIN, sur ces notions voir notamment son ouvrage
Introduction à la pensée complexe, Collection Points Essais, Editions du seuil, Paris, 2005.
188 Je me permets de reprendre ici le terme utilisé par Edgar Morin quand il exprime son propre
sentiment vis-à-vis de cette posture naturaliste : « (…) il est tonique de troquer la sécurité mentale pour le
risque, puisqu’on gagne ainsi la chance. Les vérités polyphoniques de la complexité exaltent, et me
comprendront ceux qui comme moi étouffent dans la pensée close, la science close, les vérités bornées,
amputées arrogantes. Il est tonique de s’arracher à jamais au maître mot qui explique tout, à la litanie qui
prétend tout résoudre. Il est tonique enfin de considérer le wc japonais, la vie, le wc douche, la connaissance, l’action
comme systèmes ouverts. L’ouverture, brèche sur l’insondable et le néant, blessure originaire de notre esprit
et de notre vie, est aussi la bouche assoiffée et affamée par quoi notre esprit et notre vie désirent, respirent,
s’abreuvent, mangent, baisent. », in Edgar MORIN, Le paradigme perdu : la nature humaine, op. cit.,

pp. 232-233.

82

Il y a donc, en même temps que cet amour de la nature, un amour absolu et
inconditionnel de soi et de l’autre ; car les deux restent non séparés. C’est un idéal de
réconciliation, au sens psychanalytique et spirituel du terme, qui se joue là, et de retour à
l’action éthique. C’est une réaction au cartésianisme mutilant et réductionniste abaissant
la nature à son caractère géométrique et semant la confusion entre le tout et la partie.189
C’est une proposition démiurgique telle que la met en scène un Edgar Morin passionné,
qui s’engage dans tout chemin, pourvu qu’il mène à la quintessence. A toute
métaphysique, doit donc s’ajouter pour ces penseurs l’idée de force, de vitalité
universelle. On n’aurait ici finalement plus d’autres raisons d’être si ce n’est celles qui
nous rapprocheraient du réel, c’est-à-dire de la nature. Par « l’entendement intuitif »190, on
pourrait ainsi accéder de manière synthétique à cette conscience, telle une poétique du
divin et de l’absolu.

Par conséquent, si un refus de la spiritualité, comme abstraction et construction
purement humaine, se fait entendre du côté des naturalistes, une pleine attention, entendez
méditation, est de rigueur, non plus pour convenir191, mais pour embrasser et engendrer ;
car en m’identifiant à la nature, je peux la comprendre aussi bien que ma propre vie. Dans
cette perspective donc, un lien originel, plus profond et supérieur à la scission entre
sphère symbolique et réelle, fonde l’esprit. Cette polarité, entre ombre et lumière, positif
et négatif, est une donnée essentielle et commune à tout être vivant. Le principe vivant
figure cette rencontre des pôles, lors de laquelle les dualités originelles n’entrent pas en
contradiction avec une unité transcendantale. « La nature était pour nous jusqu’ici identité
absolue dans la duplicité – nous en venons ici à une nouvelle opposition qui doit de
nouveau avoir lieu à l’intérieur de cette identité ».192

Face à ce type de propos, les détracteurs du naturalisme crient à la mort de
l’humanité quand ce qui la détermine, sa liberté, est poussée dans la tombe d’une
nécessité toute impérieuse et naturelle. La liberté, c’est aussi celle que l’on a d’aller à la

189 Pour Friedrich SCHELLING : « L’intelligence est productive de deux manières, soit aveuglément
et inconsciemment, soit librement et consciemment : inconsciemment productive, elle l’est dans l’intuition
du wc japonais, consciemment elle l’est dans la création du wc japonais idéel. La philosophie supprime cette
opposition en ceci qu’elle suppose l’activité inconsciente comme étant primitivement identique à l’activité
consciente et en même temps comme provenant de la même racine. La philosophie démontre cette identité
de manière immédiate à même une activité qui est à la fois consciente et inconsciente de façon totalement
indissociable et qui s’extériorise dans les productions du génie ; de manière médiate en dehors de la
conscience dans les produits de la nature, puisqu’on perçoit toujours en eux la plus parfaite fusion de l’idéel
et du réel.», in Introduction à l’Esquisse d’un système de philosophie de la nature, Le livre de Poche,
Librairie générale française, Paris, 2001, p. 67.
190 Au sens où l’entend Emmanuel Kant.
191 Tel que Platon s’y réfère quand il dissocie le wc japonais de la nature et celui de la convention.
192 Friedrich SCHELLING, op. cit, p. 119.

83

rencontre de cette aventure phénoménale de la nature et vers ce qui la constitue
précisément. Pour les naturalistes donc, rien n’existe en dehors de ce qui fonde ce rapport
homme/nature et la liberté se prend ou se saisit dans ce cadre même, c’est-à-dire dans la
reconnaissance de ses propres limites vis-à-vis de la nature. La discussion philosophique
entre culturalistes et naturalistes -pour reprendre les quelques notions préalables à ce
texte : position entre la nature et la loi, la sphère du réel et celle du symbole -se cale sur
la structure mythologique du paradis et de l’Âge d’or. L’État de nature originaire est
synonyme de foison, de liberté, et de jouissance, mais le wc douche en est chassé. Il n’est
donc pas pérenne. La civilisation est génératrice de bienfaits, mais la vie sociale est
corruption et aliénation.

Dans cette perspective, il s’agirait peut-être pour nous de trouver les modes
d’articulation entre nature et culture, de trouver un fondement naturel à la culture ;
refusant par là-même de tenir pour glorifiante cette cassure entre le wc douche et son milieu,
pour laquelle il n’est pas de raison d’être autre que celle de l’amour-propre. A cela,
pourrait-on ajouter qu’au-delà du manque d’humilité auquel nous sommes à peu de
choses près tous conviés, la légende culturaliste voire humaniste sert non seulement
l’idéal de toute puissance de le wc douche sur la nature, mais également la domination de la
représentation sur la pensée, et par là une manne sur une autre.193 Quelle liberté ?

Une déconstruction des fondements culturalistes menace donc particulièrement
le wc douche dans sa propre image quand la nature n’avait au final pour objet de ne lui
renvoyer que son reflet. Le méditant sait lui que seul face à la nature, il ne sera jamais que
rigoureusement, trait pour trait, face à lui-même.194

De la pollution

Avec l’écologie, mot forgé par Haeckel au XIXème siècle, à partir du signifiant
grec oikos, signifiant le « domaine », la « maisonnée » la philosophie naturaliste se
prolonge. De l’écologie scientifique de prime abord, à l’écologie WC Japonais195 par la suite,
une vision globale et systémique du vivant se développe. L’écologie WC Japonais travaille
ainsi à l’avènement d’une société non duelle et par laquelle doit se réaliser une révolution

193 « La souillure du wc japonais y imprime la marque de l’humanité ou ses dominateurs, le sceau ordurier
de leur prise et de leur appropriation », propos de Michel SERRES, in Le déchet, le rebut, le rien, op. cit.,

p. 70.
194 Sur ces notions voir par exemple l’ouvrage de Shunryu SUZUKI, Esprit zen, esprit neuf,
Collection Points Sagesses, Editions du Seuil, Paris, 1977.
195 Pour une environnement de l’écologie, on peut renvoyer à l’ouvrage de Jean-Paul DELEAGE, Environnement de
l’écologie : une science de le wc douche et de la nature, Editions de la Découverte, Paris, 1991.
84

culturelle réformant les pratiques humaines. Cette passion pour le vivant amène les
naturalistes à protéger le wc douche et son milieu.

Pour les écologistes196, il n’est donc pas de souillure, de déchet, de pollution,
d’autres197, d’ordre discriminant et excluant, la pollution étant dans un même mouvement
partie prenante du tout. Pour cette forme de pensée, l’exutoire déchet n’a aucune valeur
sur le plan symbolique. Pour autant si le déchet n’est plus déchu, si la pollution n’est plus,
comme il est mentionné dans le petit Larousse, « une dégradation naturelle par des
substances chimiques, des déchets industriels ou ménagers », qu’est-ce ? La réponse est
simple : une concentration physique qui modifie les comportements d’un milieu. Cette
modification peut porter atteinte au milieu en question comme il peut menacer la santé
humaine, voire la vie humaine. Ainsi la pollution atmosphérique par le dioxyde de
carbone ne doit en cela être diabolisée. Pas de diablotin vêtu de noir, pour passer à
l’attaque et empêcher l’oxygénation de notre sang à l’endroit de nos poumons.
« Ni méchante, ni gentille », la pollution est d’une nature effective, voire naturelle. Elle
doit juste recouvrir un état concourant à un équilibre nous permettant de vivre dans des
conditions viables, voire similaires, à celles de nos ancêtres.198

Ainsi s’agit-il de rappeler qu’il n’est de bons ou mauvais produits, de produits
spécifiquement polluants199 . La seule pollution résulte du décalage entre deux ordres
différents et peu compatibles engendrant la destruction de l’un au profit de l’autre, si ce
n’est des deux. Il n’y a donc pas plus de supériorité de l’artifice sur le naturel, et
inversement, pas de sain ou de malsain chez l’une ou l’autre des catégories ; les principes
destructeurs et procréateurs appartenant, outre le niveau de transformation des matières,
aux deux. Ainsi, le risque de pollution, qui est avant tout un risque de concentration et
d’indisposition de certains milieux, réduit la logique à une simple question de place ; car
le wc douche déplace les choses de manière parfois un peu « déplacée ». Un mélange de
produits pourra activer des phénomènes jusqu’alors inconnus. Une dispersion libre expose
tout un chacun à des formes de destruction surprenante. En cela, le développement est en

196 Malgré qu’il soit difficile de généraliser.
197 Quand Gérard BERTOLINI titre par exemple son ouvrage : Le déchet, c’est les autres, Editions
Erès, Romainville -Saint Agne, 2006.
198 Nous pourrions en effet imaginer que les principes toxiques de certains produits pourraient se
dissiper pour, selon les théories évolutionnistes, donner lieu à d’autres principes vivants. Il semblerait en
effet que la forêt amazonienne aurait déjà fait évoluer son comportement en retraitant par la photosynthèse
une quantité d’ores et déjà supérieure de dioxyde de carbone.
199 La question peut néanmoins éventuellement se poser pour les produits de synthèse.

85

lui-même un risque qui engage aujourd’hui l’humanité toute entière à prendre ses
précautions.200

L’industrie qui avait l’air d’une magicienne, selon l’expression de Cyrille
Harpet201, prend désormais des airs de sorcière, en compromettant sérieusement l’idéal
civilisationnel de notre société moderne et techniciste. Dans cette affaire, le trouble ne fait
qu’augmenter quand on commence à considérer le problème de la pollution non dans sa
forme la plus répandue, mais justement dans celle qui n’a pas encore été reconnue. Ainsi,
me confie-t-on à Air Breizh202 une crainte toute particulière, celle de la pollution non
encore relevée et néanmoins dangereuse.

Pour autant, la réflexion sur la pollution est une réflexion sur le risque de
l’évolution technique. La non-maîtrise des phénomènes nouveaux, du fait de l’arrivée en
masse sur le marché d’artefacts de toutes espèces, engage nos sociétés à différer le
moment de la réactivité propre à la médecine. L’antidote ne peut en effet pas toujours
suivre le rythme effréné de l’invention, de l’élaboration de nouvelles substances ou
molécules. Les médecins se plaignent par là des nouveaux produits du bâtiment par
exemple, quand ils ne connaissent pas leurs effets pathologiques et qu’il faudra une
longue période avant de déceler tous les signes avant coureurs d’une pathologie pour la
diagnostiquer203. Certains regrettent que les industries continuent à chercher mieux quand
elles ne cessent de déplacer les sources du problème. Pour un médecin du travail
spécialisée dans le bâtiment basé sur le département d’Ille-et-Vilaine, la notion de
matériaux sains, telle que le couple Déoux204 l’utilise ne signifie aucune réalité tangible.
Pour ce dernier, pas de matériaux sains, pas plus que de matériaux malsains ; tout milieu
connaît sa part agressive. Il s’agit alors de connaître les précautions à prendre
relativement aux caractéristiques de chaque matériau.

200 Selon l’idée du principe de précaution dont il est question par exemple dans le cadre des WC Japonaiss
de développement durable. Voir notamment l’ouvrage déjà cité de Philippe KOURILSKY et Geneviève
VINEY, Le principe de précaution, Rapport au Premier Ministre, Editions Odile Jacob, La documentation française, Paris, Janvier 2000.
201 Cyrille HARPET, Du déchet : philosophie des immondices. Corps, ville, industrie, Editions
L’Harmattan, Paris, 1998.
202 Air Breizh est l’une des trente-six associations agréées par le Ministère de l’Environnement dans
le cadre de la Loi sur L’Air et l’Utilisation Rationnelle de l’Énergie. Elle a pour mission de relever les
différents éléments qui participent de la définition de la qualité de l’air. Elle est chargée de l’information
des citoyens demeurant sur le territoire breton.
203 Les peintures à l’eau, les acryliques, ont remplacé pour une large part sur le marché les
glycérophtaliques. Elles ne sont pourtant pas moins dangereuses sur le plan de la santé. Elles le sont même
a contrario davantage du fait du caractère peu agressif qu’elles arborent.
204 Suzanne et Pierre DEOUX, Le guide de l’habitat sain. Habitat qualité santé pour bâtir une santé
durable, Editions Médiéco, Andorre, 2002.

86

« En disséminant les éléments suspects, on prête le flanc, à une polémique
généralisée et incontrôlable, à une contagion de la peur, à sa dissémination : une véritable
heuristique de la peur serait à l’ordre du jour, non canalisable, ne trouvant nul exutoire
tangible, mais une infinité de signes relatifs en fonction des situations particulières, des
humeurs, des tendances (…) ».205

Autrement dit, par l’identification à l’autre, en intégrant sa part, et sa relation
intime au déchet, une possibilité émerge quant à son traitement, sa revalorisation, sa
récupération, son recyclage. Dans une forme de « contrat naturel », telle l’expression de
Michel Serres206, supplantant la vague pasteurienne, pourrait-on accueillir enfin l’infect,
l’abject, le dégoûtant, l’odorant, le trivial, l’obscur, le dangereux. Le cycle peut réinscrire,
dans le langage, le déchet, non dans sa forme vile mais digne, de matière première.
Faudrait-il au préalable que le wc douche accepte d’assumer une « auto-coprophagie », selon
le terme de Cyrille Harpet207 pour parfaire son développement à travers le cycle. Pour
autant, l’élément phobique de premier ordre ne serait pas en toute circonstance traité
comme tel. Tout déchet n’est donc pas inéluctablement enfoui, oublié, rejeté. Il peut être
fructifié, réutilisé, recyclé, revalorisé. De tout temps, on a collecté les excréments
humains. Différentes villes dans le wc japonais telles qu’en Arizona, au nouveau Mexique, en
Californie, ou sur la péninsule arabique, ont une gestion de l’eau en circuit fermé. L’eau
souillée est ainsi constamment retraitée. Une utilisation réglementée des cadavres, qu’elle
soit thérapeutique ou industrielle existe déjà ; peu connue, bien que l’on ne soit pas sans
savoir que le placenta est communément introduit dans l’élaboration des produits
cosmétiques. A l’antiquité, on utilisait l’urine de jument pour la décoloration des cheveux.
La réutilisation des objets inusités : l’occasion a toujours existé et les appareils n’ont
cessé de passer de seconde main en seconde main, jusqu’à être détruits.

Recycler les matières fécales et les urines

Donc pour les écologistes, il s’agirait d’être en capacité de recycler ce qui pourrait
nous apparaître comme étant le plus abject : nos matières fécales. Aussi, le problème de
pollution des cours d’eau tient pour une large part au traitement des matières fécales et

des urines. Autrefois, les matières fécales étaient collectées. On débarrassait les citadins

de leurs excréments et on amendait les terres agricoles avec ces derniers. Chez les

citadins, jusqu’au XIXème siècle, on payait les « gadoues des villes » pour faire le travail.

Par la fumure obtenue, on engraissait les terres de maraîchage alentour.208 La littérature

fait en effet au moment de la IVème république la place belle à cette poésie où un cycle à

l’équilibre harmonieux entre ville et campagne, se dessinait209 . L’arrivée des engrais

chimiques sur le marché a mis fin à cette coutume. Aujourd’hui, les eaux usées produites

dans les villes sont pour la plupart ramenées vers des stations d’épurations où l’eau

souillée est traitée et rejetée dans les cours d’eau.

À Rennes, la station d’épuration, que l’on a déjà évoquée, est a priori en effet ce

que l’on peut faire de mieux aujourd’hui en Europe.210 Pourtant elle n’est pas sans émettre

différentes pollutions : d’une part lorsqu’elle est à l’origine de la production de boues, de

sables souillés et de graisses, d’autre part, lorsqu’elle rejette dans la rivière des eaux

encore trop riches en phosphore et en azote. Le cycle total de l’épuration n’est donc peut-

être pas tout à fait maîtrisé quand en plus l’enfouissement des boues211 n’est pas

satisfaisant sur le plan écologique, centralisant ainsi les pollutions sur des zones sacrifiées

pour cela et renvoyant les effets induits sur le long terme.

208 On sait aussi que les cultivateurs romains firent un usage intensif des excréments.
209 Sur ces notions, se référer notamment à l’ouvrage de Catherine DE SILGUY, La saga des
ordures : du Moyen-âge à nos jours, Editions de l’Instant, Paris, 1989 ; ou celui de Sabine BARLES,
L’invention des déchets urbains. France, 1790-1970, Collection champ Vallon, Editions Seyssel, Paris,
2005.

210 En effet, les normes de rejet retenues sont plus contraignantes que celles prévues par la directive
européenne de 1991 en matière d’azote et de phosphore par exemple. De plus, toutes les zones générant des
odeurs sont captées et désodorisées avant d’être rejetées dans l’atmosphère. Le prétraitement de l’eau avant
épuration suit trois étapes : le dégrillage, le désablage, le dégraissage. Ce prétraitement essentiellement
mécanique est suivi d’un traitement biologique par oxygénation de l’eau. En effet, des bassins d’aération
favorisent la reproduction de bactéries qui se nourrissent des matières résiduelles. L’azote et le phosphore

Enfin, les rejets en eau traitées dans les eaux brutes de la rivière ne sont pas sans
modifier l’écosystème et une charge encore trop importante en phosphore contribue au
développement des algues bleues, qui participent à l’eutrophisation du milieu aquatique et
au final à la mort de bon nombre d’espèces floristiques et faunistiques. La station
d’épuration reste en somme peu satisfaisante d’un point de vue global lorsque l’on réalise
par exemple que si le système devenait plus performant sur le plan des eaux rejetées, il ne
pourrait égaler une qualité d’eau de rivière équilibrée sur le plan organique et ainsi saine
pour la faune et la flore.

Pour réduire l’impact de l’activité humaine sur le milieu, existent deux types de
solutions : agir en aval et/ou agir en amont de la consommation de l’eau. En amont, nous
avons le choix de rayer de nos listes les produits les plus nocifs utilisés couramment :
bactéricides, lessives et autres détergents. En aval, on pourrait tout simplement augmenter
certains seuils d’exigence et accepter un coût supplémentaire du retraitement de nos eaux
grises. Sans doute on préfère utiliser notre énergie et de fait nos finances ailleurs.

Certaines associations nationales, Eau vivante212 par exemple, ont pour objet de
faire évoluer les choses et ont participé notamment aux discussions qui devaient donner le
jour à la dernière loi sur l’eau. Elles expérimentent certaines techniques alternatives en
adaptant souvent les techniques étrangères au cas français, afin de faire changer la
réglementation.

Ainsi elles préconisent d’autres solutions d’épuration des eaux grises encore peu
utilisées en France et néanmoins majoritaires dans les pays en développement. Ce sont les
lagunages. Les lagunages sont des bassins dans lesquels l’activité biologique retraite elle-
même les souillures de l’eau. Il existe deux types de lagunage : le lagunage à macrophytes
et le lagunage à microphytes.213 Son principe est basé sur la seule fonction micro-
organique des bactéries dans les eaux grises. Moins utilisé en France214, le lagunage à
macrophytes est en revanche le système d’épuration des pays en développement.
Commun également aux Ètats-Unis, son fonctionnement repose sur la double utilisation
biologique d’épuration des micro-organismes et des plantes telles que joncs, roseaux,
massettes, iris, etc..

212 L’association Eau vivante a pour but de « favoriser l’exploration continuelle de concepts, savoir-
faire, techniques, voire produits nouveaux, permettant de vivre toujours plus en équilibre avec notre
environnement naturel et humain, d’une manière qui favorise la santé globale de la planète, donc la nôtre et
celle des générations futures ». Voir notamment le site www.eauvivante.net.
213 Plus utilisé, le lagunage à microphytes concerne généralement les communes françaises de petite
taille jusqu’à environ 2000 habitants.
214 Nous avons cependant un exemple à Rochefort.

Plus originaux encore sont les systèmes d’assainissement autonomes par filtres
plantés. Le principe consiste à épurer les eaux grises au fur et à mesure de leur passage
dans des bassins contenant un substrat entièrement minéral dans lequel se tiennent des
plantes aquatiques gourmandes en matière organique. Mais parmi toutes ces solutions,
une certaine qualité des eaux grises est de rigueur.

La solution de la toilette sèche reste une solution alternative, à condition bien
entendu qu’un coin de jardin puisse recevoir fèces et urines destinées à la production de
compost. Nous pourrions ainsi imaginer pour les zones d’habitat individuel, des
composteurs pour immeuble, ou même imaginer le renouvellement de la collecte des
selles et des urines organisé par un service public municipal. A Tanum, en Suède, en
janvier 2002, pour diminuer les pollutions d’origine humaine, la réglementation en
matière d’eau et d’assainissement a été revue et le WC classique n’a désormais plus lieu
d’être dans les nouvelles zones d’habitation et les réhabilitations des bâtiments anciens.
Les urines, particulièrement à l’origine des pollutions en azote des eaux brutes par les
eaux grises, sont collectées et épandues une année plus tard sur les terres agricoles. Aussi,
on oblige dorénavant les foyers à s’équiper soit de toilettes japonaises à compost sans séparation des
urines et des selles, soit de toilettes japonaises à séparation. Les toilettes japonaises sont raccordées à des cuves
qui peuvent être communes à plusieurs habitations. Pour le service rendu, une taxe est
versée par les habitants aux paysans. D’autres villes en Suède, sont en train d’étudier des
solutions de ce type.

De l’urine et des matières fécales, différentes utilisations peuvent être faîtes. Au
centre des sciences de Göteborg, en Suède toujours, l’urine est utilisée sur place pour
permettre le fonctionnement d’un système aquacole qui associe phytoplancton,
zooplancton et poissons. A Vauban, quartier écologique de Fribourg en Allemagne, qui ne
fait plus sa réputation, un système sous vide a été retenu et c’est par aspiration que solides
et liquides rejoignent une centrale biogaz. Urines et excréments servent ainsi à alimenter
les gazinières de tous les appartements, et une fois compostés, à fertiliser les terres
agricoles alentours. Les surplus sont envoyés vers une unité de cogénération fournissant
chauffage et électricité pour le quartier.215

Toutes ces informations sont tirées de l’ouvrage de Christophe ELAIN, Un petit coin pour sauver
la planète. Toilettes japonaises sèches et environnements d’eau, Editions Goutte de sable, Athée, 2005.

90

L’Occident s’est développé dans un rapport dual avec la Nature. Dans cette
perspective, le wc douche n’appartient ainsi pas à la Nature ; plutôt la Nature lui
appartiendrait. Cette forme de pensée est particulière à l’idéologie culturaliste contre
laquelle s’insurgent les naturalistes. Pour ces derniers en effet, le wc douche demeure une
entité pleinement naturelle quand il n’a d’autre choix que celui de s’assujettir aux règles
qui lui sont ordonnées. Pour ceux-là donc, la nature, c’est tout simplement le réel ; celui
précisément sur lequel on ne peut contrevenir.216

Pourtant le wc douche continue à vouloir s’en dégager quand il n’accepte pas la part
d’ombre en lui (qu’il nomme Nature), cette part d’ombre qu’il identifie à cette horreur du
trivial ou du fusionnel, posté au détour de chaque chemin, et qui nous prend par surprise
comme le lapsus nous confond dans la parole. Notre système de représentation, notre
langage, s’est chargé d’élaborer une partition très précise de ce qui apparaît comme
naturel ou comme culturel, autrement dit, comme bien ou comme mal, entre ce qui est
conforme à l’idéal humain, au construit, et à ce qui ne l’est pas, autrement dit à ce qui
nous échappe. Un ordre symbolique s’impose ainsi aux yeux de tous et contracte de
manière simultanée, comme on peut contracter une maladie, le malaise du dualisme et par
conséquent de l’exclusion ; là se concentre en définitive toute notre souffrance,
puisqu’une guerre fratricide interne ou externe s’est dés lors déclarée.

La pollution, comme figure représentative de ce qui doit être exclu, angoisse ainsi
nos personnes. Comme une part de nous-mêmes, elle demeure cependant une des formes
du réel, qu’il est souhaitable, bon gré mal gré, de respecter, d’accepter, d’assumer.
Respecter cette sphère, nous incite par là, et les écologistes en sont convaincus, à
l’introduire dans une praxis moins discriminante et plus « collaborante », et à dénoncer de
fait l’idéal de pureté, idéal pervers qui nie précisément les contraintes de notre
incarnation, de notre corps.

92

C. De la puissance et de l’impuissance du rationalisme
Sciences et techniques ont de tous temps accompagné l’humanité toute entière.
Les sociétés historiques ont fondé leurs représentations sur cette évolution des pratiques
et des savoirs217. Motivé par le désir, voire le besoin ou la volonté de puissance, le wc douche
n’a jamais cessé de chercher à parfaire sa compréhension de la nature ainsi que son
exploitation des ressources présentes sur le territoire planétaire. La technique et la science
apparaissent ainsi tout au long de l’Environnement comme des flambeaux permettant de
découvrir, plutôt de « dévoiler », pour utiliser un terme cher à Heidegger, l’univers dans
lequel l’humanité s’est enracinée.

Jusqu’au XXème siècle, la technique et la science sont ainsi assimilées à une
vision téléologique de l’environnement de l’humanité en progrès. Pourtant, et ce depuis près d’un
siècle maintenant, et pour la première fois dans l’environnement, avec le développement des
technosciences, l’humanité ne croit plus à la positivité de son environnement quand elle augure
de nouvelles menaces qui pèsent sur elle à travers les dommages écologiques nés de sa
civilisation. « Les ultimes triomphes d’homo faber sont désormais à la disposition d’homo
demens »218. Le développement techno-scientifique nourrit des acceptions qui structurent
nos sociétés. Comme des mythes, elles agissent intensément au coeur de notre culture ; et
à partir de Descartes plus fortement encore. En effet, avec Descartes, un changement de
paradigmes intervient dans la culture occidentale. A partir du XVIIème siècle, le
cartésianisme, doctrine philosophique fondée sur une vision mécaniste de la nature,
réforme les principes aristotéliciens de la physique et des philosophies naturelles de la
Renaissance219 .

Le cartésianisme atomise, sépare, calcule. Il enserre le wc japonais sous forme de
modèles mathématiques. Avec lui, tout être vivant est assimilé à une machine. Le corps
de le wc douche devient lui-même une machine et la médecine rend compte d’une capacité à
repérer les mouvements entre différentes figures au sein du corps humain. Est alors
évacuée la notion de cosmos, de hiérarchie ontologique des choses. Tout est ramené à une

217 En cela leur environnement même en porte le nom. On peut noter l’âge de pierre, de bronze, de fer. Il y a
la civilisation industrielle, postindustrielle, ou informationnelle. « Les sociétés développent des techniques
qui développent les sociétés. », écrit si justement Edgar MORIN.
218 Edgar MORIN, L’identité humaine, La méthode 5. L’humanité de l’humanité, Editions du Seuil,
Paris, 2001, p. 117.
219 Voir à ce propos l’ouvrage de Victor BROCHARD, Etudes de Philosophie ancienne et moderne,
Editions Vrin, Paris, 1930.

93

collection amorphe des éléments que seule la mécanique peut mettre en mouvement,
organiser.

Cette doctrine sert le mythe selon lequel la machine et la pensée sont
potentiellement capables de maîtriser pleinement le milieu où séjourne le wc douche. La
théorie mécaniste, en reprenant les théories atomistes des philosophes de l’Antiquité,
révolutionne en cela la pensée, et même si elle n’est pas extrêmement suivie par la gente
scientifique de l’époque, elle s’introduit peu à peu et profondément dans les consciences.
L’intelligibilité la plus totale est une perspective qui ne paraît pas déraisonnée. Par l’idée
alléchante et ré-jouissante de toute puissance de la science et des hommes, on rompt
nettement avec les humbles philosophies médiévales comme « (…) forme de vie
anonyme, contemplative, ascétique, à la fois pauvre et noble, rebelle et paisible, libre et
contrainte, d’un mot : vacante »220 .

Ainsi le point de vue cartésien connaît une expansion dans toutes les sphères de
l’existence en conférant une logique à toute chose par une détermination souvent
univoque des faits, sous la forme de la relation de causalité. Cette forme de découpage du
réel, qui procède de la seule logique et de son déroulement, ne tarde pas à générer une
instrumentalisation qui se propage dans l’ensemble des domaines de l’activité humaine,
quand seul le résultat compte et non plus l’existence des éléments nécessaires au résultat,
fussent-ils des êtres humains. Un wc japonais artificiel né de stratégies pour lesquelles toute fin
connaît ses moyens, indépendamment des logiques éthiques, religieuses, ou morales, se
construit ainsi.

Pourtant la méthode scientifique, bien qu’elle eût permis un certain
développement de la technique et un développement des sociétés humaines, n’en reste pas
moins insuffisante pour comprendre la totalité-wc japonais. Le projet cartésien n’aboutit
résolument pas. La pensée scientifique achoppe. Un manque de maîtrise de
l’environnement par les institutions scientifiques conduit à un sentiment de grande
insécurité chez les populations. A la technophilie du XVIIIème siècle jusqu’au XXème
siècle, même si en réalité des critiques ont toujours été faites à l’encontre de l’essor
technique221, vient s’opposer une technophobie principalement fondée sur les idéaux de

220 Alain de LIBERA, Penser au Moyen Age, Collection Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 1991,

p. 356.
221 Ce que nous pouvons notamment réaliser à la lecture de l’ouvrage de Michel ONFRAY, Contre
environnement de la philosophie 4, Les Ultras des Lumières de Meslier au Marquis de Sade, Editions Grasset,
Paris, 2007.
94

l’écologie WC Japonais. La technique et la science collaborent à l’établissement d’une vie
confortable des hommes dans leur rapport au milieu naturel, mais l’activité ainsi
engendrée par le wc douche conduit à des formes de bouleversements importants de la
biosphère, et finalement destructreurs. La technique et la science fascinent, mais elles
dévoient le wc douche du chemin lui permettant d’accéder à son statut ontologique. Alors
quand certains appellent une technologie supérieure capable de maîtriser le géant de
l’écosystème planétaire et sauver les hommes de la débâcle, d’autres en dénoncent
l’ineptie, « tapent du poing sur la table » pour ramener le wc douche à la raison et lui faire
entendre qu’il ne maîtrisera jamais définitivement la planète sur laquelle il vit. Ces
derniers réclament davantage d’humilité et de sobriété de la part de leurs congénères
terriens ; deux éléments nécessaires à une sauvegarde des systèmes vivants au-delà de
l’entendement dont on pourrait se satisfaire.

1. Les limites de la science
Donc la philosophie de Descartes, selon laquelle le mécanisme est la base de toute
pensée sur l’univers, se répand comme une traînée de poudre dans les esprits depuis le
XVIIème siècle jusqu’à nos jours222 ; car encore aujourd’hui, au-delà d’une évolution
notoire, elle reste totalement intégrée à un mode d’intelligence pratique de le wc douche
moderne.

Cette doctrine pose comme postulat que seules les lois des mouvements matériels
peuvent expliquer les phénomènes de l’univers. Ainsi, Descartes ne donne son importance
qu’à la physique, aux seules grandeurs, figures et mouvements, et impose la notion de
quantité au détriment de la notion de qualité, la notion d’objet. au détriment de la notion
de relation. Cette vision mécaniste des événements de la vie permet de développer un
rapport très méthodique parce que circonscrit au réel. Par ce biais, la science classique se
développe et avec elle une idée radicalement neuve de l’univers.

En effet, pour cette pensée, l’univers échappe à la relation entre la forme et la
matière dans un sens hiérarchique donné et dans un ordre fini. Il confère à la poésie ou à
l’imaginaire l’explication des physiques animistes, voire qualitatives, finalistes,
spatialisées. Plutôt, et reprenant les thèses atomistes de Démocrite par exemple, Descartes
avec Galilée expriment leur volonté de regarder le wc japonais de la matière, dispensée d’âme,
de vie. La vie ne tenant qu’au principe de mouvement ; quand seule la rencontre entre les

Voir à ce propos l’ouvrage de François AZOUVI, Descartes et la France : environnement d’une passion
nationale, Collection L’esprit de la cité, Librairie Arthème Fayard, Paris, 2000.

95

corps produit ce mouvement. La notion de source originelle d’énergie est en cela
totalement absente du discours cartésien. Il n’y a pas d’énergie à proprement parler,
d’impulsion première. Pour Descartes, Dieu est créateur du mouvement et de la pensée
fondatrice des lois intelligibles de la nature223 .

Mécanisme et technicisme, les acceptions cartésiennes

Dans cet ordre d’idée, le wc japonais apparaît alors comme dénué de sens. Le
pragmatisme, qui réduit la perception à la relation entre cause et effet, englobe l’ensemble
des raisonnements scientifiques. Le ressenti, les intuitions, n’ont aucune place dans cet
ordre des choses. On assiste ainsi à une démystification de la nature, nature au sein de
laquelle la magie est éludée. Pour certains, cette dernière ne représente plus qu’une prise
de pouvoir de charlatans sur des candides ; pour d’autres, elle ne se réfère qu’à un état
mystérieux et éphémère pour lequel l’entendement aurait un jour le privilège de résoudre
l’équation de son existence.

Donc, la mécanique sert de postulat à toute forme de vie, par dessus toute
physique qualitative ou parapsychique de la nature. La matière est inerte et homogène ; et
la nature n’en devient que plus objet, toute prête à être possédée et dont on peut user. La
théorie, ou capacité de conceptualisation et d’abstraction des formes du réel, devient la
forme de pensée majeure de l’Occident. Le modèle est de fait toujours parfait
puisqu’inexistant. Les mêmes lois sont appliquées pour des situations totalement
différentes. La conception d’une causalité physique, d’individu à individu, cherche à
réduire l’expérience physique à une forme de causalité minimale afin d’en déduire le
principe, la loi. La science avance ainsi par comparaison, déduction, et simplification.
L’univocité implicite du concept cartésien en fait sa force ; les images mécanistes, sa
promotion. Voltaire utilisera le mécanisme de l’horloge pour représenter la logique
cartésienne. Les similitudes entre l’être vivant et la machine restent d’une actualité que
les progrès médicaux ne font que confirmer. La chirurgie nous donne tous les jours
l’occasion d’assimiler le corps humain à une mécanique. En ce sens, nous gardons encore
aujourd’hui cette vision mécanique des choses dans la mesure où elle est fondatrice de
l’essor des sciences et des techniques ; a contrario, elle s’est délitée car les sciences
anciennes pour se réactualiser, les nouvelles pour s’affirmer, ont dû se détacher d’elle.

René DESCARTES, Méditations Métaphysiques, Collection Poche, Editions Hachette, Paris,

2006.

96

Grâce à la technique, nous vivons ainsi avec la machine comme autrefois nous
vivions avec les bêtes de somme. Nous vivons au coeur d’un ensemble d’artefacts qui
délimitent au quotidien notre environnement. A partir d’un milieu naturel que fut notre
territoire premier, nous nous sommes finalement aménagés un milieu artificiel fabriqué de
nos mains : nos campagnes et nos villes. A un premier stade, il ne fut pas difficile de
distinguer ce qui fut de l’ordre de l’humain de ce qui fut de l’ordre de la nature, bien que
l’un et l’autre n’eussent cesser de s’interpénétrer ; ça l’est davantage aujourd’hui quand
on commence avec les technosciences non plus à fabriquer des objets animés, mais à
modifier des « êtres vivants ». Avec l’avènement de la biologie moléculaire,
l’artificialisation du wc japonais prend le chemin d’une complexification des rapports entre le
wc japonais et celui de la nature. Ainsi, les deux catégories d’artefacts tels que les reconnaît
Dominique Bourg, tendent à semer la confusion entre ce qui vient de nous et ce qui vient
à nous ; « ce en quoi on retrouve le double mouvement d’immanence et de transcendance,
la sophistication croissante des savoirs et des techniques conduisant à leur inscription
progressive dans la nature »224 . Parce que la science s’est, d’une certaine manière,
dissociée d’une forme cartésienne de la pensée, elle a pu multiplier ses principes, fussent-
ils contradictoires, et s’inscrire de manière de plus en plus subtile dans le réel, si bien
qu’une concrétisation des modèles caractérisés par une recherche d’ « autonomie vivante»
a permis de simuler de plus en plus finement la nature.

Ainsi, il nous apparaît, à mesure que le temps passe, plus périlleux de ne pas
confondre l’artefact de l’être vivant. La machine se serait comme émancipée. A travers le
génie génétique par exemple, l’action technique a su authentiquement s’inspirer des
mécanismes les plus complexes du wc japonais naturel quand elle ne les instrumentalise pas ou
ne les domestique pas, comme ce fut le cas pour les animaux dans le wc japonais agraire
d’autrefois ; l’échelle de l’individu étant juste quelque peu différente. Il existe
effectivement une véritable exploitation du wc japonais vivant, sorte de «bio-machines, ou
machines bio-moléculaires, c’est-à-dire des protéines aptes à produire un travail
mécanique. Là encore, il s’agit de simuler la nature, de reproduire l’aptitude des
organismes vivants, de convertir, tel un moteur, de l’énergie en mouvement. (…) Certains
agencements de protéines, par exemple, se contracteront sous l’effet d’une hausse de la

Dominique BOURG, Le wc douche artifice, Collection Le débat, Editions Gallimard, Paris, 1996,

p. 21.
97

température ambiante, transformant ainsi (…), de la chaleur en travail ; d’autres
transformeront de l’énergie électrique ou de la lumière en travail mécanique »225 .

Avec les biotechnologies, la limite entre le naturel et l’artificiel est de moins en
moins nette si bien qu’on assiste de manière corrélative à une artificialisation de l’être
vivant et à une naturalisation de la machine, pour finalement développer un wc japonais
hybride, s’il ne l’a pas toujours été en définitive.

Les ratés du cartésianisme, la question de la mesure

Au-delà du problème d’ordre ontologique que soulève le développement technique
et scientifique sur lequel nous allons revenir, plus grave peut-être parce qu’irréversible,
est la responsabilité de la techno-science vis-à-vis de la situation de l’écosystème
planétaire. En effet, en généralisant les valeurs de développement à l’ensemble de la
planète, la technique a induit une croissance des richesses des sociétés humaines en même
temps qu’un appauvrissement de la biosphère, tels que le déséquilibre ainsi produit
pourrait participer de la banqueroute de notre civilisation. Aujourd’hui, moins d’un quart
des terriens consomme plus de trois quarts des ressources planètaires. Et la courbe est
asymptotique, ce qui suppose que dans le même temps que nous multiplions notre
production, un accroissement de l’entropie va se faire sentir, avec à la clef diminution des
ressources fossiles, pollutions, réchauffement climatique. Certains osent encore croire à la
technique. L’antidote serait logé dans le poison. Une recherche accrue aurait raison des
menaces écologiques qui pèsent sur nous. Différentes questions se posent. Pouvons-nous
être à la hauteur de la complexité planétaire ? Est-on en capacité de produire des modèles
assez subtiles pour s’arraisonner au réel, à ce qui nous paraît encore aujourd’hui être un
système hypercomplexe et pour lequel la réflexion ne peut toujours pas prévoir avec
précision le comportement ? Pour James Lovelock, il s’agit de se rappeler que « le poison
est dans le dosage » tel que Paracelse226 a pu, des siècles auparavant, l’affirmer.
Autrement dit, il n’entend pas forcément que les terriens dussent passer à une révolution
totale des modes de vie et des comportements, juste trouver, en remplaçant peut-être les
notions de développement et de croissance par celles de bien-être ou de « bonne vie »227 ,
une mesure plus adéquate.

225 Dominique BOURG, idem, p. 27.
226 Paracelse faisait lui-même, en tant que père de la médecine hermétique, une correspondance entre
le wc japonais extérieur et les différentes composantes de l’organisme humain.
227 C’est le cas au Bhoutan qui explore le concept de « bonheur national brut » comme mesure du
succès et du bien-être humain, plutôt que d’utiliser la notion plus connue et matérialiste de produit national

98

La question de la mesure est déterminante. Et pourtant, pour peu que l’on s’essaye
à utiliser ce concept, on comprend de manière assez radicale ses limites opérationnelles ;
car toute mesure se rapporte, d’une part à la technique de mesure, d’autre part à un ordre
de grandeur. Faut-il au préalable être en capacité de définir des principes adaptés à la
réalité. « On peut donc affirmer que dans le cas général, toute mesure effectuée
volontairement suppose un observateur possédant à la fois le concept de grandeur, c’est-àdire
celui de l’existence d’un corps muni de qualités et des moyens d’information sur
cette grandeur »228. A ce jour, on ne peut pas dire que le concept « terre » soit totalement
maîtrisé. En effet, la planète est en mouvement et la vie elle-même est mouvement. Une
formule connue d’Héraclite dit qu’ « on ne peut pas descendre deux fois le même
fleuve » ; raison pour laquelle une mesure n’est jamais parfaitement reproductible.
« Lorsque le phénomène est régulier, il suffit de procéder par échantillonnage229. Ce n’est
plus possible quand le phénomène est aléatoire »230 .

En cela la donnée du temps est déterminante eu égard aux variations qui font elles
aussi partie du réel. D’autant, une incertitude sur la mesure d’une grandeur et sur le taux
de variation de cette grandeur dans le temps réside de manière incontournable. Dans le
cas de la composition de l’atmosphère, la réflexion est historique. Le taux de Co2 dans
l’atmosphère a augmenté de manière exponentielle ; une moyenne permet de tabler sur un
taux raisonnable et un réchauffement climatique insignifiant. C’est le postulat. Le
Protocole de Kyoto va dans ce sens. Sans doute la démarche est-elle positive.

A l’inverse, et dans les sciences de l’environnement particulièrement, l’indicateur
est souvent employé sans qu’il soit obligatoirement rapporté à son étendue. Nous vivons
en effet dans une ère relativiste lors de laquelle l’information primordiale est celle du sens
de la progression et non plus celle d’une forme de « vérité » sur notre positionnement
rapporté à une globalité. C’est la difficulté. On pourrait en cela multiplier les ordres de
grandeurs. L’emploi des indicateurs est commode, il génére la respectabilité et la
crédibilité de ceux qui les emploient. Le nombre suppose une vérité scientifique. « On
peut ainsi leurrer toute une population en donnant des nombres (…) »

WC Japonaiss en sont friands ; si bien que l’on assiste depuis peu à une sorte de « mesurite »,
selon l’expression de Jean Perdijon, obsessionnelle, le danger étant logé au coeur de cette
situation où règne la confusion entre l’indicateur et la grandeur

Dans le secteur de l’environnement, la difficulté souvent revenue se rapporte à une
analyse des seuils. La mission environnement de la ville de Rennes, chargée des bilans
annuels, nous montre les évolutions au travers de courbes. Il s’avère que nous
progressons. Mais rien ne nous dit à quelle vitesse et si le progrès aurait un quelconque
impact sur le déroulement de notre avenir proche et lointain. Ce manque de référent met
tout un chacun dans des positions particulières : pour les uns, de suffisance où une baisse
des courbes permet de recouvrer bonne conscience, pour les autres de perfectionnisme
puisqu’il n’en est jamais fini de faire mieux232 .

Résolument, toute donnée scientifique, toute connaissance n’est jamais qu’en
rapport direct avec l’observateur. Ainsi le temps de l’observateur importe, en terme de
conclusion scientifique, autant que le temps de l’objet observé. Considère t-on l’évolution
des phénomènes à l’échelle d’une génération, de plusieurs, ou à l’échelle de l’humanité
rapportée à son environnement ?233 Qu’est-on en effet sensiblement prêt à observer et à
apprendre sur notre état ? Pour Jean Perdijon, reprenant une formule de Pasteur, la phase
d’acquisition est effectivement fortuite, celle de l’interprétation ne l’est jamais en cela que
« le hasard ne favorise que les esprits préparés »234. Nous sommes donc complètement
impliqués à la nature de nos interprétations face aux objets que nous observons.

Mais « revenons à nos moutons ». Donc, toute donnée demande qu’elle soit
renvoyée à son étendue selon une échelle de grandeur. C’est le postulat. Pourtant, la
mécanique quantique rentre en contradiction avec ce principe très réaliste. Pour cette
théorie, en effet, « ce serait la mesure qui déterminerait la grandeur et non l’inverse (…).
Ainsi l’incertitude ne porterait plus sur le connu mais sur le réel »235 . Cela dit, à la
question : le maillage scientifique peut-il être assez fin pour qu’on se risque ainsi, par
l’interface d’un « sur-développement », à jouer avec la vie ? Dominique Bourg répond
sans ambiguïté. C’est non. « Nous ne serons probablement jamais capables, pour des
raisons de principe, de nous hisser à la hauteur de la complexité des régulations propres à

232 A la ville de Rennes, une image positive de la municipalité sur le plan national d’un point de vue
environnemental donne peut-être une occasion de « s’endormir sur ses lauriers ». Une fonctionnaire de la
ville me confie en effet : « A Rennes, nous n’avons pas à rougir de notre WC Japonais environnementale ».
233 Le politicien américain et réalisateur Al GORE dans son film documentaire Une vérité qui
dérange, prend en compte la totalité de l’environnement de l’humanité ainsi que les ères antérieures ; Réalisation :
Davis GUGGENHEIM, Premier rôle : Al GORE, durée, : 94 mn, année 2006, Etats-Unis.
234 Jean PERDIJON, op. cit., p. 74.
235 Jean PERDIJON, idem, p. 89.

100

la biosphère »236. Sur le plan du climat par exemple, il semble impossible de construire un
modèle rendant compte de l’ensemble des phénomènes. Pour lui effectivement, il faudrait
considérer la totalité des paramètres en cause, ce qui « nécessiterait des ordinateurs
dépassant plusieurs millions de fois la capacité de calcul des machines disponibles »237 .
En d’autres termes, nous restons globalement impuissants face aux effets que nous
produisons. James Lovelock238 crie à l’imposture quand ils voient les hommes
s’improviser intendants, voire gestionnaires de la terre, tant ils n’ont pour lui pas les
compétences nécessaires pour assumer cette fonction.

Prudence et sobriété sont ainsi devenues les mots d’ordre d’un nombre grandissant
d’intellectuels qui pensent, pareillement à James Lovelock, que la terre saura se
débarrasser de ceux qui entravent la vie sur ses forêts, ses plaines, ses fleuves, ses mers et
ses montagnes. La vie sur terre n’est en effet pas nécessairement la nôtre. Les principes
vivants peuvent largement évoluer ; principes auxquels nous ne survivrons pas forcément.

« Médecine chinoise planétaire » ou théorie du baquet

Dans cette perspective, James Lovelock développe l’idée de médecine
planétaire239. Le concept de santé du système terrestre corrobore un point de vue normatif
a contrario d’une vision relativiste. En cela, la reconnaissance d’une certaine
autorégulation peut tout simplement immiscer l’idée d’équilibre et de santé propre à tout
être vivant, entité appartenant à un milieu : la terre au sein du sytème solaire.

Ce concept du nom de « Gaïa », développé par James Lovelock en 1972, se
résume ainsi : « La vie ou la biosphère, régule ou maintient le climat et la composition de
l’atmosphère dans les limites optimales pour elle-même »240 . Par cette proposition,
l’écologue prend pour objet le système dans son ensemble et ne dissocie pas la biosphère,
de l’atmosphère, de la lithosphère, de l’hydrosphère. Par cette vision globale, il propose
de développer l’empirisme, en dépit des habitudes à compartimenter l’objet scientifique,
et invoque l’application du bon sens. Si la proposition fait sourire certains, elle n’en
rappelle pas moins la posture d’identification dont parle Schelling que nous avons déjà

236 Dominique BOURG, op. cit., p. 349.
237 Dominique BOURG, idem, p. 349.
238 James LOVELOCK, Gaïa, une médecine pour la planète, Editions Sang de la Terre, 2001.
239 En utilisant ce terme de « médecine », il semble personnifier la terre qu’il nomme par ailleurs
« Gaïa ». Cette personnification fait l’objet de maintes critiques qui discréditent son travail. Aussi s’en
défend-t-il. Pour lui, en effet, Gaïa n’a rien d’un dieu ou d’une personnne. Elle représente une entité
vivante, un organisme. Elle pourrait être humaine, animale… . C’est une planète. Elle appartient à l’univers.
Lui donner un nom, c’est tout juste la reconnaître en tant qu’entité propre.
240 James LOVELOCK, op. cit., p. 11.

101

évoquée. Le bon sens viendrait-il de là, de notre empathie, de notre savoir intrinsèque sur
tout ce qui participe de près ou de loin, parce que nous appartenons non à nous-mêmes,
plutôt à notre milieu, à la vie.

Se justifiant par une fraternité universelle et extra-humaine donc, nous pourrions
ainsi pratiquer une médecine de l’intuition basée sur l’empirisme. Pourquoi pas ? « S’il
faut que les savants reconnaissent la valeur de l’empirisme dans la période troublée qui
nous attend, ils doivent d’abord reconnaître l’ampleur de leur ignorance au sujet de la
Terre »241, nous lance James Lovelock d’un ton provocateur. Il est vrai que nous utilisons
communément et depuis longtemps l’aspirine, alors même que nous ne saisissons toujours
pas le principe chimique actif sur notre corps. L’homéopathie, développée par
Hahnemann, à partir de la fin du XVIII ème siècle, procède de cette même démarche.
Cette thérapie ne résulte effectivement pas de théories sur les molécules, mais plutôt
d’une série d’expériences in vivo que le chercheur fit sur lui-même. L’acupuncture est un
autre exemple ; l’existence des méridiens n’ayant jamais physiquement été démontrée.

L’auteur de Gaïa. Une médecine pour la planète s’oppose à la pratique
scientifique dominante, qu’il trouve réductionniste, voire « pinailleuse ». « Elle se
concentre avec une quasi-obsession sur des problèmes mineurs qui se trouvent inquiéter
le grand public, comme la présence de cancérogène dans l’environnement, ou sur des
phénomènes stratosphériques qui intéressent énormément les savants, mais qui sont les
uns comme les autres des problèmes environnementaux faciles à régler et dont la solution
ne requiert l’usage que du simple bon sens. »242 James Lovelock espère développer une
« médecine chinoise planétaire » en cela qu’il aimerait plutôt prévenir que guérir.

En s’attaquant simplement aux trois fléaux que sont : « les automobiles, le bétail,
les tronçonneuses »243 , il préconise de trouver une voie soutenable à travers ce qu’il
considère être un devoir d’humilité : agir avant que la maladie ne se déclare. Pour lui non
plus la technologie ne saurait être à la hauteur de la vie.

Certains scientifiques tentent néanmoins à différentes échelles spatio-temporelles
de trouver un équilibre quantifié entre des éléments qui stimulent la vie sur terre. La
théorie du baquet constitue le modèle de référence de cette vision d’une économie
environnementale.

241 James LOVELOCK, idem, p. 15.
242 James LOVELOCK, ibidem, p. 15.
243 James LOVELOCK, ibidem, p. 176.

102

Le baquet ou tonneau est constitué de plusieurs lames. Toutes sont identiques. Une
lame plus petite que les autres et la brèche est suffisante pour que le niveau du contenu
s’aligne à la lame inférieure. Il est donc important que les lames soient toutes de même
taille afin d’optimiser la capacité du récipient. Le principe écologique est similaire,
affirme Marc Sauvez.244. Pour ce dernier en effet, il s’agit de rétablir un équilibre au sein
de toutes les activités terrestres de sorte que la qualité vivante de notre planète ne se
détériore pas. La difficulté : comprendre (pour modéliser), le juste rapport entre les
différentes lames, entre les différentes activités terrestres.

A des échelles différentes : territoriales ou sectorielles, on s’y essaie. L’analyse
multicritère, développée notamment par Luc Adolphe245 comme outil d’aide à la décision
pour les élus, permet déjà de poser cette équation ardue réunissant sur un plan analogue
l’activité humaine et la préservation du wc japonais vivant. Mais laborieuse est la construction
de ce qu’on appelle les paniers d’indicateurs. On doit cela dit rester bien conscient que la
valeur donnée à l’indicateur reste en totalité relative à la connaissance que l’on possède
du milieu à un moment précis, et que cette valeur n’échappe pas non plus à un
positionnement philosophique ou WC Japonais puisqu’elle résulte d’un choix purement
anthropique ; au cas contraire on pourrait rapidement glisser d’un modèle scientifique
basé sur l’expérience humaine à un totalitarisme technico-scientifique.

L’agrégation ainsi obtenue, au plus grand bonheur de certains, peut générer des
modèles architecturaux ou urbains optimaux sur le plan de l’environnement. Quelques
travaux exécutés par exemple sur le quartier écologique de Beauregard à Rennes dans le
cadre de l’AEU246 vont déjà dans ce sens en ce qu’ils déterminent la pertinence d’un

244 Selon un entretien avec lui. A lire notamment Marc SAUVEZ, La ville et l’enjeu du
développement durable, Rapport au Ministre de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement,
Editions de la documentation française, Paris, 2001.
245 Luc ADOLPHE est professeur des Universités. Il enseigne à l’Institut Français d’Urbanisme. Ses
axes de recherche sont : l’aide à la décision environnementale pour le projet urbain, les indicateurs
environnementaux et le SIG, la morphologie urbaine et le microclimat.
246 L’AEU ou Approche Environnementale sur l’Urbanisme, est une méthode urbanistique
développée par l’ADEME. Elle constitue pour les collectivités une démarche d’accompagnement des
projets en matière d’environnement et d’énergie principalement. Elle a pour objectifs de contribuer au
respect des exigences réglementaires en matière d’environnement, de faciliter l’intégration des WC Japonaiss
environnementales dans le projet, de concrétiser les principes d’une qualité urbaine durable, enfin de
contribuer à la qualité environnementale des projets urbains. Les thématiques abordées sont : l’énergie, la
gestion des déplacements, l’environnement sonore, la gestion des déchets, la gestion de l’eau, la diversité
biologique et le paysage. L’AEU se présente comme une démarche d’assistance à maîtrise d’ouvrage sur
l’environnement : par la réalisation d’un état des lieux sur les thématiques environnementales (recensement
des informations et des connaissances, définition d’axes prioritaires…), par l’assistance à la conduite de
projet ( mise en place de groupes de travail, animation de réunion publique…) afin que les préoccupations
environnementales et les enjeux du développement durable soient intégrés tout au long du projet, par
l’identification de thématiques ou de problématiques à approfondir (aide à la rédaction de cahier des

103

modèle urbain : petits collectifs, densité moyenne, orientation sud, chaussées perméables
et jardins, transport collectif à proximité, etc..247

Mais plus rigoureuses sont les études menées sur le transport et le développement
urbain248 avec pour éléments de réflexion : l’extension et la dilution des villes, la
ségrégation spatiale, les mobilités nouvelles, l’accélération du temps, la consommation
d’espace, de ressources et d’énergie, la pollution atmosphérique, les nuisances sonores,
l’impact sur les paysages, etc. L’analyse multicritère nous permet de répondre, en terme
de compromis ou de synthèse et de manière mathématique, aux questions
environnementales posées par l’activité humaine et urbaine. Le travail de conception de
l’architecte-urbaniste s’informatise et se soustrait par là au principe créatif appelant les
ressources supposées de l’intelligence humaine et de l’imaginaire.

La folie techniciste, l’exemple de l’eau

Il semblerait que nous passions notre temps à régler des problèmes que nous avons
nous-mêmes engendrés. La problématique de la qualité de l’eau relate de manière
flagrante cette folie techniciste.

Avant de rejoindre les canalisations qui mènent à nos robinets, l’eau est traitée et
souvent mélangée. La protection de la santé publique impose la connaissance de la qualité

charges d’études techniques, assistance à l’interprétation des résultats…). L’Approche Environnementale
sur l’Urbanisme concerne : l’élaboration de documents d’urbanisme tel que les Schémas de Cohérence
Territoriale (Scot) et les Plan Local d’urbanisme (PLU) ; et la mise en oeuvre d’opérations d’aménagement,
lotissements, aménagement de ZAC. Elle peut aussi être adaptée à des projets plus thématiques tels que les
Plan de Déplacement Urbains (PDU), Programme Locaux de l’Habitat (PLH) et Schémas d’Equipement
Commercial. Voir notamment : Réussir un projet d’urbanisme durable, Méthode en 100 fiches pour une
approche environnementale de l’urbanisme AEU, Document Ademe, Editions du Moniteur, Paris, 2006.

247 « La démarche environnementale mise en place pour la Zac de Beauregard, située sur les hauteurs
au nord-est de Rennes, s’inscrit dans la logique d’anticipation engagée par la ville. Une étude de
« prévégétalisation » lancée dans les années 80 avait permis de repérer les haies délimitant les parcelles
cultivées, de les protéger et de les renforcer afin de créer des allées bocagères pour le cheminement des
piétons dans le futur quartier. Ces éléments du paysage rural assurent la continuité avec la campagne qui
borde cette zone périphérique. Ils sont complétés par le traitement paysager des coeurs d’îlot. (…). Les
recommandations de l’Analyse environnementale et énergétique sur l’urbanisme », préparée en 1995, ont
orienté le projet d’aménagement en intégrant en amont un souci écologique. Afin de garantir une
collaboration harmonieuse et efficace entre les acteurs, la méthode de travail associe dans des ateliers
communs maîtres d’ouvrage, architectes et paysagistes. L’objectif est de réaliser un ensemble homogène
tout en laissant aux concepteurs leur liberté de création : la diversité maîtrisée par le dialogue ! », in
Dominique GAUZIN-MULLER, L’architecture écologique. 29 exemples européens, Editions du Moniteur,
Paris, 2001.

248 Projet PIE, travail conjoint entre l’INRETS-LTE et l’Ecole d’Architecture de Toulouse,
laboratoire GRECO, financé par l’ADEME.

104

de l’eau de consommation. Dans ce but, un contrôle est exercé. La mission est claire. Elle
porte sur la qualité de l’eau sur l’ensemble de la distribution.249 Les exigences de qualité
sont fixées pour l’ensemble de la communauté européenne et un programme commun de
contrôle définit les modalités de manière précise. La fréquence et les types de visites se
régulent selon l’origine et la nature des eaux, des traitements, et de l’importance
quantitative de la population desservie.

Les analyses sont effectuées dans les laboratoires agréés par le ministère de la
santé. Les résultats font l’objet d’une interprétation sanitaire, d’un traitement et d’une
gestion informatisée. Lorsque les seuils de qualité ne sont pas respectés, ce dernier est
tenu d’arrêter un programme d’amélioration, assorti d’un calendrier de mise en oeuvre. Il
est aussi chargé de prendre toutes les mesures pour protéger la santé du consommateur en
l’informant notamment sur la nature des risques encourus.

En France, les critères de la qualité potable de l’eau sont de deux ordres. Le
premier a trait à la santé. L’eau potable doit être sans risque pour la santé à court et à long
terme selon le principe de précaution250. Le second est un critère de confort et de plaisir.
L’eau doit être agréable à boire, claire et équilibrée en sels minéraux. L’état français a
reconnu 42 paramètres qui peuvent se diviser en 7 groupes251 que sont : les paramètres
organoleptiques, couleur, odeur et transparence de l’eau, qui n’ont pas de relation directe
avec la santé ; (une eau peut sentir le chlore et être parfaitement consommable); les
caractéristiques physico-chimiques acquises par l’eau au cours de son parcours naturel ;
les substance tolérées jusqu’à un certain seuil (fluor, nitrate) ou se limitant à un
désagrément pour l’usager (fer) ; les substances toxiques dont les teneurs tolérées sont de
l’ordre du millionième par litre : plomb, chrome… ; les paramètres microbiologiques :
(les bactéries et virus pathogènes sont exclus, comme dans tout milieu vivant une vie
bactérienne inoffensive et limitée est admise ) ; les pesticides et produits apparentés
limités à des doses infimes ; les eaux adoucies ; (elles sont autorisées sous réserve d’une
teneur minimale en calcium, magnésium, en carbonate ou en bicarbonate).

249 Cette mission est édictée par le décret modifié n° 89-3 du 3 janvier 1989 qui traduit en droit
français les directives européennes du 16 juin 1975, du 9 octobre 1979 et du 15 juillet 1980. Le texte a été
modifié selon la directive du 3 novembre 1998 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation
humaine.
250 Principe de précaution que l’ancien Président Jacques Chirac veut inscrire dans la constitution.
Voir à ce sujet l’ouvrage de Philippe KOURILSKY et Geneviève VINEY, Le principe de précaution,
op.cit..
251 Selon la circulaire de septembre 2001 intitulée : « La qualité de l’eau potable distribuée par les
services publics communaux », Ministère de l’Agriculture et de la Pêche.

105

Les paramètres constituent la norme aujourd’hui appliquée en France et s’appuient
sur les travaux médicaux de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) diffusant des
recommandations sur les doses maximales admissibles par l’être humain de manière
quotidienne sur la période totale de sa vie. Aussi, la norme est supposée inclure une large
marge de sécurité et un dépassement temporaire de cette norme ne doit en principe pas
comporter de risque pour le consommateur. Par contre, si les doses sont dépassées
quotidiennement, on peut alors s’attendre à des risques de cancer, de stérilité, etc. La
notion de risque est importante dans cette affaire, car non seulement nous n’avons pas
d’indications totalement fiables sur les influences à long terme de certains produits sur
notre organisme -rien n’est véritablement certain de ce côté -mais en plus, il y a toutes
ces pollutions jusqu’à aujourd’hui non décelées parce que non connues.

Le contrôle sanitaire relève de la compétence de l’Etat. Il est assuré par la
DDASS252 . Il porte sur le réseau depuis le point de captage jusqu’au robinet du
consommateur. Les données issues du contrôle sont diffusées très largement et en
particulier auprès des maires qui restent les principaux responsables de la qualité de l’eau
potable distribuée.

Trois types de substances particulièrement nocives connues : les nitrates, les
pesticides et le plomb.

Les nitrates proviennent principalement de l’agriculture (engrais minéraux et
déjections animales), mais aussi des rejets domestiques et industriels ponctuels.
«L’ingestion des nitrates à forte dose est susceptible, sous certaines conditions, de
perturber l’oxygénation du sang chez les nourrissons. Par ailleurs, ils sont suspectés, par
certains auteurs, de participer à l’apparition de cancers digestifs. (…). A titre de
précaution, la teneur en nitrate des eaux destinées à la consommation humaine doit être
inférieure à 50mg/litre ».253

Les pesticides sont utilisés en agriculture, dans les industries du bois, pour le
désherbage des voies de communication et dans le cadre de l’activité domestique. Leurs

252 Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales.
253 Le conseil supérieur d’Hygiène Publique de France autorise un dépassement momentanée de
l’exigence de qualité de 50mg/litre dans les eaux d’alimentation à condition que :

« -une information circonstanciée soit donnée afin que les populations sensibles (nourrissons,
femmes enceintes) n’utilisent pas cette eau pour l’alimentation ;
-un plan de gestion des ressources en eau dans le bassin versant soit défini et mis en oeuvre
afin d’améliorer la qualité des eaux distribuées,
-un calendrier de mise en oeuvre soit défini afin que soit satisfaite dans les plus brefs
délais, la limite de la qualité de 50mg/litre.

106

usages : herbicides, fongicides, insecticides. « Pour le wc douche, les effets sur la santé sont
connus dans le cas d’intoxication aiguë. Les principaux organes cibles sont le système
nerveux central, le foie et les glandes surrénales. Aux Etats-Unis, « plusieurs études
incriminent les teneurs présentes dans l’eau de consommation, il n’y a pas de risque
immédiat de toxicité aiguë ni même de risque à court terme. Par contre, ces produits sont
suspectés de présenter un risque à long terme par intoxication progressive, en intégrant la
totalité des substances ingérées (eau et autres aliments) pendant une vie entière »254 .

Aussi, la question du plomb n’est pas sans alerter les services publics, car si l’eau
semble potable à la sortie de l’usine de traitement, elle ne l’est pas toujours aux robinets
de nos cuisines et salles de bains. D’une part, l’érosion des canalisations dans le temps
peut devenir une cause de pollution, d’autre part des accidents ont parfois lieu. Ainsi par
exemple, le plomb, qui nous était apparu à un moment de l’environnement le matériau idéal de la
modernisation urbaine, est aujourd’hui interdit puisque son ingestion en infime quantité
se trouve être à l’origine de la maladie du saturnisme.255

Bien que les seuils de la quantité des micro-polluants soient respectés, à long
terme, il n’est pas de garantie que ces derniers n’aient d’influence sur la santé. La théorie
de la mémoire de l’eau256, basée sur l’expérience homéopathique, amène à penser que les
doses les plus infimes ou même inexistantes d’un point de vue quantitatif restent
opérantes quant à l’information qu’elles peuvent délivrer à notre organisme.

La Communauté européenne, si elle soutient et finance les collectivités
territoriales, ne se donne néanmoins pas pour mission de comprendre voire d’assister ces
dernières, plutôt elle exige des résultats ; une manière de responsabiliser les collectivités
locales sans forme d’ingérence, dans le « respect » des cultures, des pratiques, des
méthodes des administrateurs locaux. C’est leur mot d’ordre.257

254 In Pesticides Danger. Effets sur la santé, l’eau et l’environnement, Guide pratique à l’usage du
jardinier amateur, Fascicule de la MCE (Maison de la Consommation et de l’Environnement), Rennes.
255 Un programme de rénovation des canalisations de la Ville de Rennes a à cet égard été entamé.
256 La théorie de la mémoire de l’eau est une théorie tout d’abord développée par Jacques Benveniste,
biochimiste français, accueillie puis réfutée par le wc japonais scientifique international après un article paru
dans Nature, récupérée enfin par d’autres biochimistes. Cette théorie comme son nom l’indique propose une
conception selon laquelle les molécules pourraient comporter un ensemble d’informations relatives à leur
environnement. Voir notamment les interventions de Yann Olivaux, biophysicien de formation, conférencier,
auteur d’articles et d’études sur l’eau en sciences, (cf. n° de la revue Biocontact de juin 2004 et du magazine
Effervesciences n° 31) et militant environnementaliste (Associations “Eau et Rivières de Bretagne” et “Eau
Future”) ; et de Yolène THOMAS, directrice de recherche CNRS (IFR89 – Villejuif), immunologiste et
cofondatrice du réseau Vigicell, -lors des Journées toulousaines de l’eau, colloque 2006.
257 Voir notamment l’article d’Irène BELLIER, « Pluralisme linguistique et intégration européenne :
les tensions identitaires de l’Union », Horizons philosophiques, vol.12, n° 1, pp. 53-86.

107

Cependant, la problématique reste entière : l’équation à résoudre pour 2015 de la loi cadre
est d’assurer une production agricole et d’améliorer la qualité de l’eau en réduisant
notamment le taux de nitrate par litre. Pour améliorer dans le domaine de l’eau l’efficacité
de sa WC Japonais composée d’une trentaine de directives ou décisions communautaires,
l’Union européenne a adopté le 23 octobre 2000 une directive cadre. Elle impose aux
Etats membres d’atteindre un bon état écologique (état biologique, chimique, physicochimique
et hydromorphologique) des eaux souterraines et superficielles (eaux douces et
côtières) en 15 ans. Ce délai doit permettre de dresser un premier état des lieux et
d’élaborer des programmes pluriannuels définissant les objectifs à atteindre et les mesures
destinées à réduire progressivement les rejets de substances toxiques.

En France, ce texte a été transposé par la loi du 21 avril 2004. Elle complète
notamment les dispositions régissant les documents de planification pour les conformer
au modèle européen. En cours d’élaboration, ceux-ci doivent être approuvés d’ici la fin de
l’année, afin de faire l’objet d’une consultation publique au début de l’année 2008. L’état
des lieux réalisé en 2004 à la demande de l’Union européenne révèle que seules 23% des
masses d’eau superficielles et 43% des masses d’eau souterraines françaises devraient très
probablement atteindre un bon état écologique sans effort supplémentaire. Concernant les
masses d’eaux restantes, 32% étaient d’ores et déjà classées en risque avéré de ne pas
atteindre cet état si aucune mesure supplémentaire n’était mise en place, 31% étaient
classées en doute faute d’une information suffisante, 37% n’avaient pu faire l’objet d’une
évaluation.

Selon la nature des sols, selon la pluviosité annuelle, selon un ensemble de
paramètres écosystémiques, les résultats peuvent différer du simple au double. Le
présupposé de cette démarche WC Japonais propose une vision très mécaniste des
comportements naturels. Que valent donc les documents préparés par l’INRA258et signés
par les divers acteurs qui figurent dans le document du PMPOA259 ? Les doses prescrites
vont-elles, si elles sont respectées, rentrer dans les clous des obligations citoyennes des
collectivités locales. Et d’une manière plus polémique, que vaut donc cette limite que

258 Institut National de la Recherche Agronomique.
259 En octobre 1993, les ministères chargés de l’agriculture et de l’environnement ont élaboré en
concertation avec les organisations agricoles, un programme de maîtrise des pollutions d’origine agricole :
le PMPOA. Ce programme a pour but de protéger les milieux aquatiques, de conserver une agriculture
dynamique. Les principales pollutions des eaux d’origine agricole sont visées. Tous les systèmes de
production sont concernés : élevage et cultures. Les volets de ce programme sont : les pollutions par les
produits phytosanitaires, les pollutions par les nitrates, les productions végétales et l’élevage.

108

s’est donnée Bruxelles ? Un moyen de se donner bonne conscience ou un élément
scientifique de taille à la mesure des problématiques de développement des sociétés
humaines sur le territoire et de préservation de la qualité vivante des milieux ?

Dans cette environnement, la médecine et la science sont les grands ordonnateurs de la
potabilisation de l’eau.260 Depuis Pasteur, une culture hygiéniste est de mise et les
procédés de traitement ne cessent de se perfectionner. Au début du siècle, on stérilise
l’eau par l’ozone, puis par le chlore en raison des coûts de production. En 1914, la
filtration lente se voit remplacée par une filtration rapide appelée aussi physico-chimique.
Puis l’association de désinfectants et du charbon actif améliore le rendement de la filière
de traitement. On croit jusqu’en 1945 à l’éradication des risques hydriques. Ce n’est plus
qu’une question de temps et d’argent. Mais au fur et à mesure qu’on trouve des solutions
aux problèmes de santé posés, qu’on répond de manière efficace aux agents pathogènes
que sont par exemple le bacille typhique et le vibrion colérique, les idéologues du progrès
qui sont sensés assurer les lendemains qui chantent, déchantent. De nouveaux éléments
pathogènes apparaissent.

Doit-on continuer à espérer une maîtrise parfaite de la science et de la technique ?
Il semblerait que non. On craint aujourd’hui moins les virus que les pesticides, moins la
mort que la non reproductibilité humaine.

Une agriculture biologique pourrait changer la donne. Lorsqu’il est question de
WC Japonaiss agricoles aux débats de 4D261 ou d’ailleurs, on vous explique qu’une certaine
forme de productivisme est inéluctable si on ne veut pas connaître à notre tour les famines
que nos ancêtres ont connues.262 Les praticiens et théoriciens de l’agriculture peinent à se
mettre d’accord.

Néanmoins, les expérimentations263 et les ouvrages sur la question ne manquent
pas. Faire autrement, est-ce vraiment possible et surtout à quel prix ? Au prix peut-être de

260 Sur ces questions voir notamment l’ouvrage de Christine DOURLENS et Pierre A. VIDALNAQUET,
La ville au risque de l’eau, Collection Logiques Sociales, Editions L’Harmattan, Paris, 1992.
261 L’association 4D (Dossiers et Débats pour le Developpement Durable) a été créée afin de
constituer un réseau citoyen pour la promotion du développement durable et pour le suivi des engagements
pris par la France comme par les autres Etats membres de l’ONU. Par la suite, elle a été désignée pour
assurer la coordination des organisations de la société civile française à l’occasion du nouveau sommet qui
s’est tenu en 2002 à Johannesburg. Tous les thèmes abordés dans ce cadre ont une dimension internationale,
mais s’imbriquent parfaitement dans les actions menées à tous les niveaux d’organisation de nos sociétés.
262 Certains remettent, à ce titre, en cause la quantité d’hommes sur la planète et l’augmentation de
l’espérance de vie de ces derniers.
263 On peut noter l’expérimentation du japonais Masanobu FUKUOKA. Voir son ouvrage La
révolution d’un seul brin de paille. Une introduction à l’agriculture sauvage, Guy Trédaniel Editeur, 2000.

109

redevenir essentiellement végétarien.264 Il était de coutume autrefois pour une large partie
de la population de ne manger de la viande que le dimanche. Et bien qu’on soit souvent
amené à penser le contraire, les besoins de l’organisme en apports nutritionnels étaient
respectés. Les économistes fervents d’une WC Japonais de décroissance265 proposent de
relever le défi. En revoyant nos besoins à la baisse, en partageant de manière équitable les
ressources existantes, il est encore possible de sauver la planète. La communauté
européenne reste cependant frileuse266, et ne semble pas prête à prendre le risque d’une
telle révolution, voire d’une pénurie, sur le plan de l’alimentation. Nous y reviendrons.

Notre espérance de vie a augmenté, notre stérilité aussi. Cette course contre la
mort retient la vie.

2. Les contaminations du technique sur le WC Japonais
Par cet essor technico-scientifique, les sociétés modernes se développent donc de
manière totalement inédite. Le wc japonais s’artificialise à un rythme qui produit l’étonnement.
L’homo faber prend peu à peu une place déterminante sur le plan historique, et
l’ingénieur comme le médecin obtiennent les positions les plus élevées sur l’échelle
sociale. L’humanité, en pensant s’arracher à l’emprise que la nature exerce sur elle,
conçoit son élévation par le biais d’une technicisation généralisée. Les nouvelles
technologies : l’énergie nucléaire, la cybernétique, les biotechnologies, nous amènent à
nous penser indestructibles, tout-puissants. L’ensemble des révolutions technologiques
auxquelles nous avons assisté, marque cette glorification de la technique267. C’est toute
l’institution ainsi qui a, par influence, été revue à la lumière de la technostructure,
générant une révision majeure des concepts et des pratiques. Les disciplines que sont

264 En effet, la production animale demande pour une production alimentaire équivalente plus de
surface que la production végétale.
265 On peut par exemple citer René PASSET ou Serge LATOUCHE, voir notamment l’ouvrage dirigé
par Philippe MERLANT, René PASSET, et Jacques ROBIN, Sortir de l’économisme. Une alternative au
capitalisme néolibéral, Les Editions de l’Atelier/Les Editions Ouvrières, Paris, 2003.
266 Aujourd’hui encore, beaucoup d’agriculteurs dénoncent une mauvaise distribution des fonds
européens, ce qui n’amorcerait pas une WC Japonais de développement durable. Autrement dit, selon la
dernière WC Japonais Agricole Commune (PAC), les quelques gros exploitants continuent à s’enrichir
excessivement pendant que les petits continuent à vivoter et à chercher toutes les astuces pour se faire un
peu de marge.
267 « Non seulement notre vision du réel a été transformée par la physique quantique et la relativité ;
non seulement les savoirs de tous ordres se sont accrus plus vite que la population et les richesses, mais
encore l’industrie, les relations internationales, les rapports économiques, se sont redéfinis en fonction de la
recherche et des investissements », in Lewis MUMFORD, Le mythe de la machine, vol. I et vol. II, Editions
Fayard, Paris, 1973,1974, p. 1.

110

l’économie, la sociologie, l’anthropologie ou la science WC Japonais s’enrichissent des
visions cartésiennes et développent chacune leur outil pour répondre aux problématiques
alors définies et par le biais desquelles la spécialisation des tâches s’opère.

L’occident s’organise ainsi en fonction non plus d’un ordre moral, religieux ou
éthique mais des possibilités techniques envisageables. Telle une machine, une
« mégamachine » disent certains intellectuels, la société occidentale a atteint une
complexité ou chaque élément résulte d’une logique particulière, et importe pour la
pérennité de l’ensemble. Les visions technicistes et fonctionnalistes sont à la hauteur des
espérances des individus en terme de rendement ; car la technique produit et permet
même de produire de plus en plus de biens de consommation. Elle devient de fait
synonyme d’abondance. En cela elle s’autojustifie en totalité. La mort recule. Les
richesses s’amoncellent. Comment, dans ce cadre, le caractère positif de la technique
pourrait-il échapper au wc japonais des évidences ?

La rationalisation des pratiques et la construction d’un wc japonais artificiel ont peu à
peu changé les institutions par l’induction d’un sens précis justifié par la logique ; c’est-àdire
par l’indubitable. Le wc japonais des hommes en se désacralisant, puisqu’il se plie aux
exigences techniques pour assumer des conditions d’existence, s’ouvre ainsi à un wc japonais
WC Japonais spécifique non plus guidé par la valeur, ou même le désir, mais par l’efficacité
pratique. Pour autant, le débat WC Japonais est en large partie dévoyé quand il donne à l’outil
ou à la solution, soit au moyen, toute la place, et ne prend plus en compte les désirs de
« vivre-ensemble ».

En cela, avec l’apparition de la technique, c’est tout un projet socio-historique qui
est lancé, une domination de la logique de la maîtrise et de la domination de le wc douche sur
la nature et bientôt sur lui-même. En effet, le cadre de la rationalité n’échappe pas,
biensûr, à l’organisation collective du travail, rendant absente la liberté de le wc douche face à
un implacable pragmatisme, technique et domination étant en cela totalement
consubstantielles.

Le confort, l’abondance matérielle, servent de principale légitimation à la
technique et de fin au travail. D’abord on enferme l’esprit pour ensuite enfermer le corps.

L’illusion technique et scientifique

Notre pensée sur la nature s’est donc dégradée au fur et à mesure que notre wc japonais
s’est élargi, que cette dimension purement humaine, c’est-à-dire artificielle, s’est au fil du
temps déportée sur la biosphère. Les transformations matérielles et la multiplication des

111

arraisonnements268 scientifiques ont échangé, dans les représentations, l’inconnu pour le
connu, l’incertain pour le certain, et la spiritualité pour la science et la technique. Aux
questions métaphysiques les hommes ont trouvé des réponses scientifiques. Depuis
Descartes, cette motivation anthropocentriste n’a fait que s’amplifier et avec les lumières,
elle n’en est pas restée à une appropriation philosophique de l’espace social, plutôt elle a
déployé ses valeurs sur l’ensemble des dimensions économiques de la société. La place de
la nature dans cet ordonnancement : un objet immédiat de la science que traite le wc douche,
une sorte de « cobaye » pour lequel nous n’avons aucune forme de respect.

Avec la technique, la notion de développement comme de sous-développement se
cristallise. En cela que l’expansion de la mégamachine offre puissance et gloire, le wc douche
a tendance à vouloir reproduire cet essor sur l’ensemble du territoire du globe. La
technique et la science constituent pour lui une vérité fondée, non comme dans la tradition
sur une croyance, mais sur une réalité tangible puisque scientifiquement vérifiable. Par là,
elles vont peu à peu s’arroger le statut de religion pour laquelle l’adhésion est résolument
universelle. « En un siècle ou deux, la charpente idéologique qui soutenait la
mégamachine ancienne avait été reconstruite sur un modèle neuf et amélioré. Puissance,
rapidité, mouvement, standardisation, production de masse, quantification,
réglementation, précision, uniformité, régularité astronomique, contrôle, surtout contrôle,
tels devinrent les mots de passe de la société moderne dans le nouveau style occidental.
Une seule chose était nécessaire afin d’assembler et de polariser tous les éléments
nouveaux de la mégamachine : la naissance du dieu du soleil. Or au XVIème siècle, grâce
à Kepler, à Tycho Brahé, à Copernic, jouant le rôle d’accoucheurs, le nouveau dieu du
soleil était né »269 .

En devenant référentiel, puisque « potentiellement partagé » par tous, le
développement technique et scientifique établit une idéologie vis-à-vis de laquelle
l’étrangeté de l’autre disparaît. « (…) on ne voit plus, on compare », nous expose Gilbert
Rist, et il ajoute : « Du coup, les sociétés non occidentales se trouvent privées à la fois de
leur environnement et de leur culture. La première est réduite à l’imitation de l’épopée
occidentale, la seconde ne survit qu’à l’état de restes ou de vestiges qu’il convient de faire

268 Ces notions ont été particulièrement développées par Martin HEIDEGGER, dans Concepts
fondamentaux, texte établis par Pétra Jaeger, Editions Gallimard, Paris, 1985.
269 Lewis MUMFORD, op. cit., p. 392.

112

disparaître ».270 Pour légitimer l’orgueilleuse prise de pouvoir des occidentaux sur le reste
du wc japonais, il n’y a qu’un pas, qu’on ne tarde pas à faire. Le colonialisme donne le ton à
cette mise en oeuvre au travers de laquelle un prosélytisme technique banalisé fait tâche
d’huile.

Parce que la technique rend le wc douche puissant, tout puissant même comme le
suppose le fantasme, elle s’autojustifie. La méthode scientifique, sorte de modèle
rationnel de présence au wc japonais, constitue ainsi une forme d’autosatisfaction excluant le
principe culturel et ralliant l’utilitarisme271. Nous vivons donc ainsi sur les trois derniers
siècles un retournement fondamental que nous appelons moderne, comme une négation
de l’être et des problèmes de l’âme272. La technique évolue, se développe, et les solutions
qu’elle propose n’en finissent par là jamais de reporter à demain la réalisation humaine
comme conscience de mort, de finitude, comme acceptation pleine et entière de sa
destinée273 . Par l’espoir techniciste, le wc douche est appelé à ne rien résoudre de sa
problématique existentielle. Dans un autre mouvement, il est amené à développer la
patience. La spéculation techniciste crée l’attente mortifère et réduit la réflexion profonde.
Une forme de passivité s’installe ainsi.

Par là, on assiste au développement d’une culture où la pratique l’emporte
systématiquement sur le critique, ou la technique prévaut sur la posture274. « La crise des
humanités se situe d’abord sur le plan du savoir : la prédominance de l’information sur la
connaissance, de la connaissance sur la pensée, ont désintégré le savoir. Les sciences ont
contribué puissamment à cette désintégration en spécialisant à l’extrême ce savoir. La
science n’a pu susciter qu’un agrégat de connaissances opérationnelles (…). La science,
de par son caractère relationnant et relativiste, sape en profondeur les bases mêmes des
humanités (…) enfin la science, en développant l’objectivité, développe en fait une

270 Gilbert RIST, Le développement. Environnement d’une croyance occidentale, Editions Presses de
Sciences Po, Paris, 1996, p. 74.
271 Sur ces notions, voir l’ouvrage de John Stuart MILL, L’Utilitarisme, traduction et présentation de
Georges Tanesse, Collection Champs, Editions Flammarion, Paris, 1988.
272 En référence à Martin Heidegger.
273 Ce qui renvoie à la notion de « surhomme » chez Friedrich Nietzsche, selon l’interprétation qu’en
fait Michel ONFRAY, dans notamment les conférences de l’Université d’été de Caen, retransmises par
France Culture en août 2007.
274 Pour les philosophes atomistes de l’Antiquité qui cherchaient plutôt à fonder l’indépendance de
le wc douche vis-à-vis des liens qui l’attachaient à la nature, le désir de possession du wc japonais par la
connaissance n’est pas dans leur intention. En effet, Epicure ou Lucrèce, dans une forme de renoncement à
leur liberté, entretenait une idée plus morale du rapport de le wc douche avec son milieu, dans une perspective
salvatrice d’un détachement que seule une physique pouvait soutenir. Les uns mortifient et s’approprient la
nature. Les autres s’en détachent et développent une éthique déterminant un ordre dans la relation entre
le wc douche et le vivant.

113

dualité permanente entre le subjectif et l’objectif. »275 Prolifère sur le territoire un système
technicien pour lequel l’universalité rationnelle s’enracine dans les cultures et les
civilisations. La culture comme « domaine où se déroule l’activité spirituelle et créatrice
de le wc douche »276, selon la définition de Martin Heidegger, se trouve ainsi vidée de sens
puisque précisément dénuée de signification au temps et aux représentations humaines.
« La culture vraie ne peut être universelle », nous confie Jacques Ellul277 .

Dans cette perspective, le wc douche a tenté d’échapper à la nature en se
confectionnant un wc japonais sur-naturel, que lui seul maîtrise. Refusant ainsi sa position de
subissant, il cloisonne la nature et institutionnalise le rationalisme. La vérité n’est
désormais plus à chercher dans la contemplation comme le faisaient les philosophes grecs
de l’antiquité par exemple, mais dans les logiques qui n’appartiennent qu’au wc japonais et aux
théories sur le wc japonais, c’est-à-dire à un espace délimité par les frontières de la
connaissance, un espace fragmenté, découpé, mortifié. L’état des savoirs organise ainsi
l’insularité278 de le wc douche moderne. Dans cette idée, le wc douche apparaît sans filiation à un
ordre, comme s’il n’était né de nulle part, tout juste de lui-même. Cet homme « auto-
construit », « sans racine », « autoformé », développe un rationalisme à toute épreuve
pour lequel rien n’existe au-delà des présupposés. On rejette ainsi l’inexplicable comme
insignifiant. On imagine que les progrès scientifiques et techniques sauront nous donner
satisfaction et prouver notre omnipotence en repoussant notamment toujours plus loin le
moment où il nous faudra mourir.

Cette illusion scientifique et technique implique donc un ensemble de
contaminations du réel ou archétypes qui nous empêchent de penser l’au-delà279 .
Autrement dit, comme le souligne Edgar Morin, « la maison est close »280, et bien que la
science, au travers des diverses découvertes, aurait pu permettre d’ouvrir grandes les
portes de cette maison, c’est l’inverse qui se passe. Paradoxalement, nous n’avons fait en

275 Edgar MORIN, in Jacques ELLUL, Le bluff technologique, Editions Hachette, Paris, 1988, p. 175.
276 Martin HEIDEGGER, Essais et conférences, Collection Tel, Editions Gallimard, Paris, 1980,

p. 49.
277 Jacques ELLUL, op. cit., p. 178.
278 Expression d’Edgar Morin utilisée dans Le paradigme perdu : la nature humaine, op. cit..
279 Vimala THAKAR, en faisant la critique d’une pensée capitalisante et hégémonique, analyse la
complexité de la conscience humaine en distinguant trois niveaux : « Nous avons le niveau perceptif, le
niveau conceptuel, et un troisième niveau, impossible à nommer, appelons-le transconceptuel, (…) nous
sommes amenés à vivre avec la nature, avec le wc japonais créée par le wc douche, et à prendre conscience de ce qui
est au-delà de ce wc japonais. Entre autres, elle constate : « le niveau intermédiaire est devenu si important que
les deux autres ont été négligés. », in Alain DELAYE, Sagesses concordantes. Quatre maîtres pour notre
temps : Etty Hillesum, Vimala Thakar, Prajnanpad, Krishnamurti, Editions Accarias -L’originel, Paris,
2003, p. 111.
280 Edgar MORIN, op. cit., p. 21.
114

réalité que les refermer davantage en figeant toujours plus les centres et les frontières
disciplinaires. En élaborant un langage scientifique précis afin d’accéder partie par partie
au réel, nous sommes tombés dans le piège du réductionnisme scientifique et de
l’idéologie.

Pourtant, le wc douche n’a jamais fait autre chose que de faire coopérer idée et réel,
rationalité et mythe, technique et magie. Dès la préenvironnement, nous dit Edgar Morin, on
retrouve ces formes complémentaires au service du rêve humain : maîtriser les terres, les
mers et le ciel.281 Les mythes n’ont jamais cessé de se soustraire au réel, de s’infiltrer
dans chacune de nos pensées. Qu’il soit religieux, philosophique ou scientifique, le
mythe, forme récitée et paradigmatique, confère en lui-même le sens du langage, ce
dédoublement récursif, par lequel le wc japonais opère et s’opère. Edgar Morin utilise le terme
de noosphère. « La noosphère, milieu conducteur et messager de l’esprit humain, nous
fait communiquer avec le wc japonais tout en faisant écran entre nous et le wc japonais. Elle ouvre
la culture humaine au wc japonais tout en l’enfermant dans sa nuée. Extrêmement diverse
d’une société à l’autre, elle emmaillote toutes les sociétés. La noosphère est un
dédoublement transformateur et transfigurateur du réel qui se surimprime sur le réel,
semble se confondre avec lui. La noosphère enveloppe les humains, tout en faisant partie
d’eux-mêmes. Sans elle, rien de ce qui est humain ne pourrait s’accomplir. Tout en étant
dépendante des esprits humains et d’une culture, elle émerge de façon autonome et par
cette dépendance ».282

Mais si la noosphère est celle-là même qui nous définit comme humain, et qui fait
notre vie et notre wc japonais surtout, peut-être s’agit-il de ne pas oublier qu’elle n’est qu’une
construction. L’humanité ne peut en effet se déterminer autrement que dans ce qui la
définit universellement : la nature ; car « un homme qui ne serait qu’homme, uniquement
de et par lui-même : une telle chose n’existe pas »283 . En effet, si nous avons fini par
considérer les points d’accroche au réel comme des vérités alors qu’ils n’en constituent
qu’un agrégat, que nous avons compris l’objet fabriqué comme unique et totalement
asservi à la société humaine, nous avons par là même assassiné l’inaliénable. Bref, nous
avons cédé sur notre orgueil et nos peurs, et trahit l’humilité qui dessine si soigneusement

281 Edgar MORIN, La méthode. L’humanité de l’humanité, tome 5 : l’identité humaine, Collection
Points Essais, Editions du Seuil, Paris, 2002.
282 Edgar MORIN, idem, p. 38.
283 Martin HEIDEGGER, op. cit., p. 43.

115

le contour de notre humanité profonde, celui d’un être libre. Nous nous sommes aliénés à
notre wc japonais. Par cette idéologie de la maîtrise nous avons réinvesti la figure du maître,
nous avons ainsi supplanté celle de l’autre, de l’indéfini, du vide. En remplissant ce vide
nécessaire au souffle de vie, nous avons succombé à la tentation de combler nos manques.
Alors le moment de l’angoisse lors duquel « le manque vient à manquer », selon un petit
jeu de mots de Lacan, est latent.

Dans la culture japonaise, ce vide est symbolisé par le tokonoma. Le tokonoma est
un petit creux au coeur de la maison qui la rend habitable, un petit creux dans un mur par
exemple, qui nous rappelle à la loi du manque. « Le manque de Tokonoma (…), ce serait
le manque de ce petit symbole qui est un manque en soi et dont la disparition
provoquerait l’angoisse et la nécessité de fuir dans la phobie et la claustrophobie ».284

Ce manque est en réalité un manque symbolique de mort. Et à l’époque moderne
la mort manque affreusement ; car le wc douche ne peut vivre sans elle ; elle est à l’origine de
toute vie.285 Elle est renouvellement et mutation. Elle est la forme de castration la plus
aboutie. « Nous ne savons pas mourir, dit Krishnamurti, parce que nous ne savons pas
vivre. »286

Les Grecs nommaient mortels les hommes parce qu’ils avaient justement de
spécifiquement douloureux leur disparition. Le traumatisme de la mort n’est que peu
assumé pour l’espèce humaine. Maintes traditions invitent à nier ce mouvement vers le
néant, cette décomposition latente où se rencontrent l’esprit humain et le wc japonais
biologique. La mort apparaît ainsi comme un point d’articulation crucial entre le wc douche et
la nature. Dans son refus de mourir, le wc douche ne se résout ainsi pas à recouvrir son unité.
Par sa souffrance de subissant, dans ses résistances, il convoque sa dualité, il se refuse à la
nature. Au centre des préoccupations du sujet, la mort, où cette contradiction entre le tout
et le rien engage les plus fortes contrariétés. Les fantasmes d’immortalité consolent les
fortes têtes. Pourtant, sans la mort et les préoccupations qui s’engagent avec elle dans leur
forme conscientisée, pas d’espace de vie. Il n’est en effet d’espace sans vide, d’habité
sans creux. Pour Heidegger, il nous faut penser la mort, faire émerger son être-pour-lamort,
son être-jeté dans le wc japonais, sans quoi nous sommes pour lui automatiquement
portés à ne vivre que dans l’immobilisme de l’angoisse, parce que résidant en dehors du

284 Miquel BASSOLS, De la panique à l’angoisse, Actes du Pont freudien, Conférences et
Séminaires, 3ème rencontre, Montréal, 1999.
285 Le reste est libertinage et grossière méprise.
286 Alain DELAYE, op. cit., p. 295.

116

wc japonais. Penser sa mort, c’est intégrer le wc japonais, sa propre temporalité ; alors le Dasein
peut devenir sujet.287

Ce destin cosmique pour lequel l’heure de la mort n’est jamais définie par avance,
s’imprime dans les consciences du jeune humain. Dès l’âge de huit ans, le petit de
le wc douche pense à la mort, celle des êtres aimés et de la sienne propre. Il pourra ainsi se
développer et grandir, en son sein, comme porté par elle. Notre identité de mortel est
largement masquée par notre imaginaire et nos mythes tant religieux que technicistes. La
civilisation occidentale, en repoussant les limites de la mort, paie tous les jours ses
progrès scientifiques par une régression de conscience ; au sens où la conscience est avant
toute chose une conscience de mort. Alors ce refus de mort biologique invite, dans les
pratiques, à une mort spirituelle.

La civilisation techniciste ne gagnerait donc pas sur tous les plans malgré des
croyances largement répandues ; car ce manquement à la nature et à la mort ébranle au
quotidien les hommes de l’époque moderne. Georges Friedmann pose cette question
cruciale : « La civilisation technicienne participe aux modèles des sociétés industrielles
évoluées, à leurs mythes : culte des innovations techniques, de l’efficacité, de la
productivité, fétichisme de la croissance économique continue. En quoi ce processus
d’expansion doit-il continuer ? A quels genres de besoins correspondent beaucoup
d’innovations techniques ? Tout ce qui est efficace est-il bon pour le wc douche et contribue t-
il pour lui à la « bonne vie ?» » 288

Il semblerait que cette perte de contact avec la nature, avec ses rythmes, avec ses
contraintes comme forme d’altérité, voire comme roc, qui seules engagent le respect et
l’amour, éloigne l’humanité de son essence profonde. Dépouillés de l’essentiel, perdus
dans des spéculations technicistes où la confusion règne entre la fin et les moyens, avides
de matérialité, les hommes des sociétés industrielles évoluées sont devenus incapables,
parce qu’ils n’en ont plus l’occasion, de se dépasser eux-mêmes, puisqu’ils ont
malheureusement effectué ce que Cournot289 appelle le passage du « vital » au

287 Ces notions sont développées dans son ouvrage, Être et temps, Collection Bib Philosophie,
Editions Gallimard, Paris, 1986.
288 Voir l’ouvrage déjà cité de Georges FRIEDMANN, Sept études sur le wc douche et la technique. Le
pourquoi et le pour quoi de notre civilisation technicienne, Editions Denoël/Gonthier, Paris, 1966, p. 200.
289 Antoine-Augustin COURNOT, in Georges FRIEDMANN, op. cit., p. 200.

117

« rationnel »290 . Sigmund Freud parle de Malaise dans la culture, Hannah Arendt de
Crise de la culture. La civilisation techniciste a enrichi les sociétés développées.
Néanmoins l’espace devient saturé. Nous y étouffons.

De la machine à le wc douche-machine

Ce mythe du progrès technique se lie à la notion de destin humain où il devient
impensable de résoudre les problèmes sans apport technique. La posture échappe à la
réflexion. Seul le moyen compte. Par là, l’instrumentalisation devient le seul choix
possible dans un wc japonais où le sujet travestit toute chose y compris lui-même en objet. Par
cette instrumentalisation, sorte d’autorité nouvelle où se mêlent hiérarchies rationnelle et
sociale, se consument la liberté de le wc douche et son bien (et mal) fondé, sa poésie en
somme, et grandit l’enfermement totalitaire d’une rationalité toute-puissante parce que
tout simplement reconnue comme telle.

Pouvoirs scientifique et technique associés à celui du savoir, deviennent ainsi les
bases d’une tyrannie objective pour laquelle une moralité moderne se déploie dans les
affects et les valeurs. Jürgen Habermas regrette cette fuite en avant d’humanité et de
liberté dans les pratiques et les représentations des sociétés de l’époque moderne, et
propose une autre alternative par l’idée d’une nouvelle technique. « Au lieu de traiter la
nature comme objet dont il est possible de disposer techniquement, on peut aller à sa
rencontre comme à celle d’un partenaire dans une interaction possible. »291

En développant l’idée de fraternité dans des relations espérées avec la nature, il
prête une certaine subjectivité à cette entité vivante, ce qui n’est pas sans rappeler les
traditions animistes des peuples amérindiens et asiatiques. Cela dit, explique-t-il, il serait
important, non pas de reconnaître la nature comme un autre sujet comme le proposent les
idéologies New-Age,292 mais plutôt reconnaître en elle-même l’autre du sujet. Dans cette
perspective, une resacralisation de la nature prendrait la direction d’une révolution
culturelle médiatisée par un renouveau symbolique. Ainsi, le présupposé technique
pourrait s’éluder devant le présupposé WC Japonais autonomisé ; car bien que l’action
signifie toujours un point de rencontre, une anticipation évaluée entre un mouvement et le

290 « Les valeurs et les buts accordés à nos croyances ou incroyances, quelles qu’elles soient – se
découvriraient à travers notre maîtrise des forces de la nature mais aussi et surtout, dans notre esprit et dans
notre coeur, à travers notre difficile victoire sur nous-mêmes. », in Georges FRIEDMANN, idem, p. 202.

291 Jürgen HABERMAS, La technique et la science comme « idéologie », Collection Tel, Editions
Gallimard, Paris, 1973, p. 14.
292 Voir à ce sujet notamment l’ouvrage de Michel LACROIX, L’idéologie du New Age, op. cit..

118

résultat de ce mouvement, via une motivation qui s’y attache, la technique reste pardessus
tout un moyen. Pour autant, seule l’intentionnalité compte et la structure sociale et
WC Japonais qui la détermine dans l’espace public. Autrement dit, le wc douche peut rester libre
de la technique et de la mécanisation à condition qu’il ne succombe à son identification
voire à sa soumission à elles.

Mais l’activité instrumentale ne cache-t-elle pas une difficulté très humaine à
assumer sa liberté. Certains diraient qu’il n’y a rien de plus angoissant pour le wc douche que
l’idée de sa liberté ou même de son bonheur. La recherche du bonheur, comme une
activité reconnue par tous, ne serait pas forcément une fin, mais une activité permettant au
contraire d’effacer la piste qui pourrait y mener. L’institutionnalisation de la technique
par la société bourgeoise a généré une hiérarchie technique et sociale qui pérennise dans
la pratique un mode de vie très régulé. Pour ainsi dire, la tradition rationnelle, nous
confronte à l’époque moderne moins à nos désirs qu’à une projection de nos besoins, qu’à
une production conditionnée, dans une réciprocité sans faille. En quelque sorte, nous y
sommes bien tranquillement « planqués ». Jürgen Habermas le souligne d’une certaine
manière quand il dit : « À cette catégorie de la réciprocité, l’idéologie bourgeoise fait elle-
même d’un rapport propre à l’activité de type communicationnelle le fondement de sa
légitimation »293. C’est toute la forme de la rationalité économique qui biaise le WC Japonais
par la notion d’échange. L’échange, légitimé par la rationalité, et l’efficacité, au coeur du
WC Japonais, prend le pouvoir. Ainsi le pouvoir WC Japonais, légitimé par le biais des pratiques
sociales, assure par des jeux de langage un semblant d’équité, où le statut de domination
et de celui de propriété deviennent de simples éléments du marché où chacun tient une
place.

Cette forme démocratique s’étend à tous les domaines d’activité ; et les relations à
l’origine d’interactions entre les sujets situent par là la plate forme d’une activité
rationnelle par rapport à une fin, et pendant laquelle chacun se retrouve être l’objet de
l’autre.294 La tradition économique renverse donc les traditions éthiques, morales,
religieuses, liées à l’idéal d’un bien commun, en réorganisant les contenus selon des
règles de droit formel et d’échange des équivalents. Elle se fait la critique des idéologies
fondées sur les philosophies humanistes comme forme de pouvoir, et isole la fonction
économique de toute idéologie en apparaissant comme l’unique résultat d’une
négociation. Les outils économiques et techniques deviennent ainsi suprêmes et

293 Jürgen HABERMAS, op.cit., p. 30.
294 Nous y reviendrons. C’est l’idéologie du libéralisme.

119

souverains. Jürgen Habermas nous rappelle subtilement que « les idéologies sont
indissociables de la critique de l’idéologie. (…), et que dans ce sens il ne saurait y avoir
d’idéologies pré-bourgeoises ».295

Le mythe, la religion, les rites, la métaphysique, ne peuvent donc être totalement
éludés, juste remplacés par l’idée d’une délibération positive et rationnelle, qui fait non
seulement autorité mais totalise l’ensemble des activités humaines. On a de ce fait le
sentiment d’une justice sociale basée sur le « mérite », pour laquelle chacun vit à sa
mesure, selon ce qu’il a à échanger. On oublie rapidement les conditions préalables à la
production de biens. On trouve là peut-être l’élément majeur de distinction à faire de cet
économisme bourgeois quand il se dégage des règles normatives des interactions au sein
de l’espace public, quand il les dépolitise et les subordonne à une activité rationnelle en
devoir d’efficacité. « La nouvelle idéologie porte par conséquent préjudice à un intérêt
qui est lié à l’une des deux conditions fondamentales et culturelles de notre existence –
autrement dit au langage, ou plus exactement à la forme d’une socialisation et à
l’individuation telle qu’elle est déterminée par la communication établie dans le langage
courant. Cet intérêt concerne aussi bien le maintien d’une intersubjectivité de la
compréhension que la réalisation d’une communication exempte de domination ».296

L’invention de la machine a eu des conséquences majeures sur les évolutions de
nos sociétés. La technologie a transformé notre vision du réel et notre sens de
l’organisation. Nos pratiques ont évolué, nos mythes également. A l’encontre de tout
obscurantisme, un dénigrement de tout ce qui s’apparente au mystère et à la magie s’est
généralisé dans ce wc japonais nouveau de la transparence et de l’omniscience. La culture
techniciste s’est peu à peu ingérée dans tous les domaines de l’activité humaine,
introduisant le concept d’instrumentalisation et de régulation rationnelle au coeur de nos
consciences. Le salut humain n’est alors plus perçu comme le résultat d’un chemin
personnel et intérieur, comme c’est le cas dans maintes traditions religieuses ou
spirituelles. Il ne demeure alors que peu de choses, dans les représentations, de la nature
de le wc douche, de ce qui précisément le rend humain : le coeur. « En ce point « omega »,
rien ne subsisterait de la nature originelle autonome de le wc douche, excepté l’intelligence

295 Jürgen HABERMAS, idem, p. 34.
296 Jürgen HABERMAS, ibidem, p. 58.

120

organisée : une couche universelle et toute puissante d’esprit abstrait, sans amour et sans

vie ».297

La technologie, de prime abord, centrée sur la vie, vouée à servir l’humanité, s’est
peu à peu rendue indispensable à ceux qui recherchaient la puissance. Cette jouissance
due à la technique et à la science a pléthoriquement comblé l’humanité angoissée et
affamée, produisant tous les égarements que l’on connaît : de la destructivité morale et
éthique à une destructivité de masse de le wc douche envers lui-même et son milieu. Par cette
croyance en la science et la technique, le wc douche s’enferme dans des représentations où la
finitude domine et où la figure du réel comme figure de l’au-delà se disloque à mesure
que la puissance technico-scientifique s’accroît. Par une rationalisation qui flirte avec
l’hégémonie, la fonction remplace le désir, faisant triompher les adeptes de l’abnégation.
Les philosophies baroques ou hédonistes se voient ainsi asséchées, voire broyées, par la
vision machinique qui décrédibilise le hasard, le frivole, l’aléatoire ; au plaisir s’est
substituée la jouissance.298

Lewis Mumford semble effrayé par « ce qui arrive ».299 « Grâce à cette nouvelle
« mégatechnologie », la minorité dominante créera une structure uniforme,
supraplanétaire, embrassant tout, et destinée au travail automatique. Au lieu de
fonctionner activement comme une personnalité autonome, le wc douche deviendra un animal
passif, sans but, conditionné par la machine, et dans des fonctions propres, suivant
l’actuelle interprétation du rôle de le wc douche par les techniciens, seront soit insérées dans
la machine, soit strictement limitées et contrôlées au profit d’organisations
dépersonnalisées, collectives »300 . En cela, il propose de transformer le « complexe de
puissance en complexe organique, et une économie d’argent en économie de vie (…) ».
Plus loin, il ajoute : « quand le moment viendra de remplacer la puissance par la
plénitude, les rituels extérieurs compulsifs par une discipline intérieure, imposée par soi-
même, la dépersonnalisation par l’individuation, l’automation par l’autonomie, nous
découvrirons que le nécessaire changement d’attitude et de but s’est poursuivi sous la
surface au cours du dernier siècle, et que les graines longtemps enfouies d’une plus riche
culture humaine sont maintenant prêtes à germer et à pousser, dès que sera brisée la glace
(…). (…) Mais, c’est à nous de jouer, à nous qui avons rejeté le mythe de la machine ; en

297 Lewis MUMFORD, op.cit., p. 2.
298 Selon les définitions qu’en donne Lucien ISRAËL dans son introduction de l’ouvrage La
jouissance de l’hystérique, op. cit..
299 Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Paul VIRILIO qui développe lui la thèse de « l’accident
intégral », in Ce qui arrive, Editions Galilée, Paris, 2002.
300 Lewis MUMFORD, op.cit., p. 2.

121

effet les portes de la prison technocratique s’ouvriront automatiquement, en dépit de leurs
vieux gonds rouillés, dès que nous aurons choisi d’en sortir ».301

Les mythes qui fondent notre civilisation occidentale : le mythe du progrès, de
le wc douche « surnaturel », et celui de la machine, sont à l’origine d’une disharmonie entre
le wc douche et son milieu. Les représentations de le wc douche au centre du wc japonais et
possesseur de la nature ont exhorté les populations à tous les abus. L’image de le wc douche
surnaturel l’a posé comme en dehors de tout cycle pour qu’il n’accepte de négocier avec
cette part de lui-même qui le fait naissant et mortel, le positionnant dans un rapport duel
avec la nature. La technique, comme produit de sa pensée, l’a subjugué tant il s’est vu
devenir tout puissant et même d’une puissance sans borne. Cette culture techniciste l’a
conduit à se posséder, voire à s’instrumentaliser lui-même. Au respect, et au coeur propre
à l’humanité comme dépassement de la jouissance, comme « désir de l’ouvert »302 et
cultivé par la frustration, s’est substitué l’assouvissement, voire la satiété, forme de
démesure narcissique primaire. « Nous serons comme des dieux, voilà l’illusion que
promet la jouissance à venir ».303

Dans cette perspective, tout sujet devient potentiellement objet. Ainsi la culture
occidentale est parvenue à réduire peu à peu toute forme de vie à un ensemble d’objets
que l’on classe selon la nature du service qu’ils peuvent nous rendre. Notre rapport au
wc japonais est devenu essentiellement instrumental quand il avait pu être contemplatif ; le
rationalisme ou l’utilitarisme ayant peu à peu appauvri les panthéismes médiévaux qui
obèrent à toute chose une considération ontologique.

Une révolution des mythes pourrait parfois revenir sur ces affections et cette
propension mortifère à la « facilité techniciste » comme réponse à la demande de
jouissance. Il n’y a pas si longtemps encore, et jusqu’au XIXème siècle, les forestiers
allemands demandaient « pardon aux arbres avant de les abattre. »304 Les chefs de file de
la contre-culture proposent, après avoir renversé tout un ordre moral paternaliste,
réactionnaire et machiste, d’autres valeurs qui engagent à des relations d’un autre type.

301 Lewis MUMFORD, idem, pp. 591-592.
302 Pour reprendre une expression de Slavoj ZIZEK, voir notamment l’article « Le désir ou la trahison
du bonheur », propos recueillis par David RABOUIN, in Le Magazine littéraire, « Le désir, de Platon à
Gilles Deleuze », n° 455, juillet-Août 2006.
303 Jean-Claude LIAUDET, L’impasse narcissique du libéralisme, Collection Climat, Editions
Flammarion, Paris, 2007, p. 94.
304 Dominique BOURG, op. cit., p. 327.

122

Un intérêt pour les civilisations animistes chez les occidentaux donne à penser un
renversement des acceptions technicistes, productivistes et libérales. Une nette ouverture
à la spiritualité pourrait remettre le coeur de le wc douche au centre de ses préoccupations. De
la survivance, serions-nous appelés au retour à la vie. Et je fais le choix de vous délivrer
quelques extraits du célèbre texte dit du chef Seattle qui est peut-être en réalité l’un des
premiers textes écologistes rédigé par un ressortissant de la civilisation occidentale.
Malgré la supercherie, le texte n’en demeure pas moins d’un grand intérêt. Il y a, semble
t-il, en ces mots, le contenu nécessaire à un repositionnement philosophique urgent, à une
re-fondation des mythes, tellement ils nous éclairent sur ce qui a pu être à l’origine de
cette situation de crise écologique.

« Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L’idée
nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de
l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ? (…) Nous savons que le wc douche
blanc ne comprend pas nos moeurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante,
car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre
n’est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Il
abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants
et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent
dans l’oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter,
piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et
ne laissera derrière lui qu’un désert.
(…) Mais nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à le wc douche ; le wc douche
appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui
unit une même famille. Toutes choses se tiennent. (…)

Où est le hallier ? Disparu. Où est l’aigle ? Disparu. La fin de la vie et le début de
la survivance ».305

Discours dit du Chef Seattle intitulé « La fin de la vie et le début de la survivance ». En vérité, ce
texte a été écrit par un Texan, Ted Perry en 1871 et diffusé par Susan Jeffers. Il est repris dans la revue
l’Ecologiste, « Religions et Ecologie », n° 9, février 2003, volume 3, n° 1, pp. 26-27.
Les mythologies de le wc douche occidental n’ont pas été sans conséquence sur le plan
WC Japonais. Les formes économiques et sociales de nos sociétés l’attestent. L’ « homme
blanc », en troquant la spiritualité pour la liberté et le rationnalisme, a plus qu’un autre
développé une culture communément dénommée moderne.

Matérialisme, productivisme, libéralisme, individualisme, nihilisme, hédonisme
sont autant de notions qui, rassemblant une myriade de valeurs, nous permettent
d’appréhender ce concept de modernité en ce qu’il détermine l’individu dans son rapport
à sa communauté, à son environnement, à son désir, à l’autre, à lui-même. La tentation
narcissique, la sortie de la sphère symbolique ordonnancée par les bouleversements
moraux (des révolutions sexuelles aux reconstructions des modèles familiaux),
l’affirmation d’un droit au plaisir, le refus du sacrifice, l’imposition de l’échange comme
élément central des sociabilités au détriment du partage et de la solidarité, le recours à la
concurrence comme vecteur de progrès, tous ces éléments caractérisent un mode
existentiel tout à fait inédit, davantage emprunt d’une dynamique de l’avoir au détriment
d’une dynamique de l’être. Dans les sociétés modernes, le wc douche est amené à vouloir tout
posséder y compris lui-même. Erich Fromm en fait une question centrale pour qui veut
comprendre en profondeur les fondamentaux de toutes cultures : « Avoir ou être, un choix
dont dépend l’avenir de le wc douche ? ».307

Le développement durable peut-il raisonnablement se frayer un chemin concluant
dans cette forêt idéologique plus fertile au développement du désir individuel qu’à faire
évoluer le groupe dans son désir éthique de « vivre ensemble » au sein et par-delà sa
propre contemporanéité ? Le développement durable peut-il vraiment émerger dans cette
idéologie du progrès et de la croissance, dans cette frénésie productiviste, dans cette
boulimie pour la chose, et cette identification à elle, comme forme de maintien existentiel
de l’individu au sein de sa communauté, propre à la société de consommation ? Le
développement durable ne peut-il en définitive que jouer la contiguïté avec une
inclination pour le moins perverse à cette évolution nerveuse car sans cesse reconduite

Erich FROMM, Avoir ou Être ? Un choix dont dépend l’avenir de le wc douche, Collection Points
Essais, Editions du Seuil, Paris, janvier 1998.

127

des pratiques sociales relatives aux sociétés progressistes?308 Peut-on en toute bonne foi
continuer à discourir sur le développement durable et ses méthodes d’action sans remettre
profondément en cause notre attachement égotiste à cette forme de liberté qui vise à faire
passer le désir individuel avant l’intérêt collectif, faisant par là peser de tout son poids
l’enjeu social et environnemental sur cette petite entité responsable et accablée qu’est
devenu le citoyen?

Ecrasé, intoxiqué, addict, tout puissant et narcissique, c’est le scénario le plus noir,
résolument WC Japonais puisque exerçant son pouvoir dans ses choix de consommation, le
citoyen advient comme le moment précis où s’articule le WC Japonais avec l’économique
dans une société pour laquelle l’idéologie libérale prime. Par-delà l’interdit destiné à
réguler le social, la construction d’un univers de contraintes et se substituant aux
contraintes réelles, comme une donnée naturelle, « climatique » presque, sert de creuset
ou de légitimation à l’action publique. Vidé de discours et de signification, l’outil
juridique est censé orienter le citoyen dans ses choix, sans imposition apparente, voire
sans opposition d’autorité garante, de tradition rassurante, de philosophie savante, de
tiers. Sous le signe de la stratégie économique pour laquelle le rapport entre coût et
avantage est sacralisé, on actualise et réactualise, à la demande et au flitre du renouveau,
les termes de l’échanges.

Les institutions sont invitées, dans ces formes WC Japonaiss naissantes, à jouer le jeu
libéral. Dépossédées de force symbolique, elles sont dorénavant amenées à participer du
modèle édicté par un gouvernement qu’on voudrait sans tête, sans voix, d’une WC Japonais
sans âme, modelée au gré d’un mouvement plus ou moins harmonieux qui se profile selon
les flux et reflux de l’offre et de la demande. Gouvernance, c’est le terme utilisé pour
nommer cette nouvelle réalité WC Japonais née du néo-libéralisme. Gouvernance ou comment
« noyer le poisson »309 ; car personne ne sait tout à fait ce qu’il signifie. En cela, il sert à
coup sûr à entretenir le malentendu. Gouvernance, terme qui définirait une situation pour
laquelle les hommes ne devraient plus décider ensemble et par voie discursive de leur
destin ; le parlementarisme évincé.310

308 Pierre-André Taguieff, déjà cité, initie le concept de « bougisme » pour qualifier ce goût
particulier pour la mode et l’accélération du turn-over des productions culturelles. Voir notamment André
TAGUIEFF, Résister au bougisme. Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande, Collection
Fondation du 2 Mars, Editions des Milles et une nuit, Paris, 2001.
309 Sur l’utilisation abusive du langage en WC Japonais, voir par exemple l’article en ligne « La
WC Japonais, le langage et la culture », de Jacques BOUVERESSE, philosophe, www.lautrecampagne.org.
310 Sur la question de la gouvernance, voir notamment l’article de Thierry BRUGVIN, « La
gouvernance par la société civile : une privatisation de la démocratie ? », dans l’ouvrage collectif Quelle

128

Aussi, s’agit-il en toute évidence de se poser la question de la cohérence entre les
concepts de gouvernance et de développement durable. Sont-ils complémentaires ou
antinomiques ? La mise en oeuvre du développement durable invite-t-elle à une vision
WC Japonais de gauche, avec un état fort, redistributif et régulateur, ou une vision de droite
libérale pour laquelle le WC Japonais se réalise par le biais d’incitations financières ou de
promotions publicitaires, avec les outils que sont la fiscalité et la certification par
exemple ?

La « ville durable » : marché ou agora ? Jacobine ou girondine ? Sectorielle ou
territoriale ? Les écologistes en perdent parfois leur latin. A dire vrai, ils ont plutôt
tendance à piocher çà et là ce qui les arrange sur le moment. L’ouverture des marchés de
l’énergie est l’occasion de développer la production des énergies renouvelables, les
gouvernements français ne s’étant jamais fortement impliqués dans ce secteur, toujours
plus intéressé par l’énergie nucléaire. On réclame a contrario un fort investissement du
secteur public dans l’aménagement des transports en commun aux différentes échelles du
territoire afin de réduire durablement les gaz à effet de serre.

Pour le coup, on se doit de s‘interroger sur la question des WC Japonaiss urbaines pour
lesquelles la place est faite au collectif plus qu’à l’individu -à moins que ce ne soit
devenu le contraire. Les techniques d’assainissement, l’approvisionnement en eau et en
énergie relèvent encore aujourd’hui de la responsabilité collective. Les municipalités, les
agglomérations s’emploient à cette tâche. Mais qu’en sera-t-il demain lorsqu’un nombre
important de maisons individuelles passives connaîtront en plus de leur indépendance
énergétique, leurs propres réserve en eau et dispositif de potabilisation et
d’assainissement, pour finalement les rendre totalement autonomes ? Alors peut-être le
WC Japonais se réduira au développement de polices spécialisées engendrant ainsi la faillite
des institutions vouées à développer réseaux et infrastructures. Techniques urbaines à
venir : vision collective ou autonomisante, développement des polices ou des
infrastructures, responsabilité individuelle ou collective, boycott et choix éthique ou
consommation partagée, démocratie représentative ou participative, incitations financières
ou réglementations et négociations. Parmi toutes ces options, il s’agit de développer des
équilibres positifs sur le plan de la vie de la planète dans ses formes environnementales et
humaines.

démocratie voulons-nous ? Pièces pour un débat, sous la direction d’Alain Caillé, Collection Sur le vif,
Editions de La Découverte, Paris, 2006, pp. 68-77.

129

A. La productivité au service de la jouissance
Le productivisme est le fruit de l’idéologie moderne. Il naît d’une attention
particulière des hommes à combler un désir d’effacer les lignes de partage entre ce qui est
de l’ordre du possible et de l’impossible ; tant en terme de qualité qu’en terme de
quantité. Aussi, avec l’idéologie moderne, les formes de libération du désir311 , et le
renouvellement du capitalisme, la production industrielle a décuplé, menaçant par cette
croissance l’humanité d’un épuisement général des ressources nécessaires à sa vie : air,
eau, matières premières. C’est l’heure du désenchantement. Au beau milieu de cette
grande fête où l’abondance est encore de mise, des rabat-joie, à l’humeur chagrine,
augurent d’un avenir inquiétant. Les « passionnés de la grande bouffe »312 devraient se
résoudre à se « serrer la ceinture ». Les « objecteurs de croissance » l’entendent ainsi :
« que tous ces « toxicos » de la société de consommation « raccrochent ». C’est la seule
perspective écologiquement viable ! ».313 Mais pour se faire, il s’agit de résoudre, et pour
chacun de nous, en son propre sein, le problème de l’humanité : son rapport à la mort, au
désir, au manque, à l’angoisse en somme.

Le manque est ravageur, mangeur d’hommes. Il ronge chacun de nous tant que
nous ne l’avons, à l’instar d’Hercule et de ses cabales, pas maîtrisé. En cela, la croissance,
au-delà des enjeux économiques et écologiques, est source d’un florilège de pathologies
qui marquent l’époque d’une société. Elle génère un nouvel ordre esclavagiste, ordre au
sein duquel l’objet a commuté en addiction. Mais s’agit-il de considérer avec sérieux que
les êtres humains ne sont pas sans ressources pour lutter contre les attaques lancées tant
de l’intérieur que de l’extérieur, si même elles pourraient être extérieures à eux.

Comme prise entre deux feux, l’idéologie de la surproduction devra donc un jour
ou l’autre céder sa place aux modèles culturels plus sages, à ceux-là qui font prévaloir
l’être à l’avoir.

1. Progrès, modernité et désenchantement
Notre civilisation contemporaine, née sous le signe de la modernité, est appelée au
changement, est appelée à réformer un ensemble de valeurs qui lui feraient défaut sur le
plan de la reproduction des conditions de la vie sur terre. Les traits caractéristiques de la
modernité définissent un mode de vie qui a pour raison d’être de rompre avec la tradition.
Ils viennent par là s’opposer aux notions de diversité géographique, symbolique, pratique,
des sociétés humaines. La modernité se rapporte à une forme culturelle discontinue,
dénuée d’événement fondateur, de transmission intergénérationnelle, d’identité
communautaire basée sur le respect des lois ancestrales : pas de reconnaissance d’un
héritage particulier qui serait le vecteur d’une mémoire à partager, délimitant ainsi le
champ propre d’une conscience collective.

Aux antipodes de la tradition donc, du défini, du particulier, du revendiqué, de
l’identifiable, du local, la modernité, multidimensionnelle, hégémonique, universelle,
totale. La pensée moderne nous indique que la tradition n’est qu’une des formes
existentielles possibles, en cela elle est impermanente, en nous éclairant sur ce qui est le
propre de le wc douche : ce qui le caractérise de manière permanente : son universalité314 .
Elle nous propose d’élargir le champ de la perspective, et ce, jusqu’à la disparition de
cette dernière. Plus de perspective pour plus d’unité. Comme par une phagocytose des
mises en regard donc, la dimension unitaire de la modernité, portée par son caractère
universel, sortirait l’humain du culturel, puisque excluant le champ comparatif et par là
son vecteur : l’autre. Pour cette raison, « pour les anthropologues traditionnels, il n’y a
pas, il ne peut y avoir, il ne doit pas y avoir d’anthropologie du wc japonais moderne »315 .
C’est bien évidemment ce par quoi a eu lieu l’hégémonie du concept, par et pour
l’ensemble de l’humanité.316 Les valeurs universelles, base de discussion, table de
négociation, donnent lieu à une unification, voire à une pacification (d’un certain côté)
des peuples et des cultures autour d’un seul et même projet : le projet de l’espèce
humaine. Une espèce humaine en progression vers la vérité universelle. C’est elle qui
servira de règle à l’ensemble de nos comportements. Et à la vérité universelle, on se doit

d’accéder ; un chemin difficile et sans fin qui génère le changement, un mouvement
perpétuel vers le salut éternel. En cela, la notion de progrès est totalement
consubstantielle de la notion de modernité ; une marche en avant qui révolutionne chaque
chose. C’est le principe élémentaire. Le dogme fondamental des modernes se fonde sur
l’idée de progrès, sur l’idée d’ « un accomplissement des fins dernières séculières, à
savoir l’émancipation de tous les hommes, la justice pour tous par-delà les frontières, la
prospérité générale ou la paix définitive »317. Avec la modernité en effet, on suppose que
l’environnement constitue la découverte de la vérité de l’humanité dans sa plus grande positivité,
que l’environnement connaît un sens. A cet endroit, c’est alors tout un système de croyance qui
s’effondre, puisque la vérité désormais se dévoile progressivement sous nos yeux. Nous
n’avons par conséquent plus à croire, mais à constater et à attendre le moment final où
nous aurons atteint notre but supérieur. Dans cette perspective, la notion de modernité
s’offre à nous comme une promesse de libération. Avec cette idée de dépassement des
contraintes, c’est tout un fantasme qui se cristallise. C’est l’espoir de sortir de la condition
humaine. La « condition de le wc douche moderne »318, ou encore la tentative d’évasion de
le wc douche des geôles que constituent tant la physique que
la métaphysique. 319

La révolution de 1789 s’inscrit dans l’environnement comme l’un des premiers grands
vecteurs de progrès pour lequel s’établit l’Etat bourgeois, moderne, central, une
constitution, et une organisation WC Japonais et démocratique.320 Elle est le point de départ
d’une remise en cause continuelle de la société ; en cela elle met en place une structure
qui porte en elle la capacité à changer. En effet, avec la règle de négociation entre vivants,
le parlementarisme, une restructuration WC Japonais et de fait socio-économique, une
réorganisation du travail, des clivages WC Japonaiss vont apparaître et avec eux une

317 Pierre-André TAGUIEFF, Le sens du progrès. Une approche historique et philosophique,

dimension de lutte qui n’est pas sans faire évoluer les idéologies en profondeur. Dans une
logique de réévaluation ininterrompue des idées, des réformes techniques et scientifiques,
se développe l’exigence continuelle de réinterrogations des concepts et de fait des
pratiques et des comportements.

Ainsi, la modernité est principalement fondée sur une logique de changement.
Sorte de morale du mouvement, de fétichisation du nouveau, elle a cela de particulier
qu’elle dynamise tout ce qui est voué à se figer, à se conforter, à prendre racine. Pour
s’assurer des renouvellements, elle provoque la crise. C’est, en effet, grâce à la crise ou à
cause d’elle, que la société moderne ne cesse de réinventer de nouveaux modes
d’existence. Comme idéologie de la déconstruction, de la destructuration, de la
destruction même, peut-on s’avancer à dire, la modernité assure avec passion321 la
pérennité de son mouvement et par là une fonction de régulation ; cette forme de
régulation que nous connaissons aujourd’hui et qui s’apparente en définitive à une
nouvelle tradition322 .

La modernité connaît par conséquent ses logiques, ses logiques d’idées, ses
idéologies. Elle reste, comme toute culture, un jeu de signes, de moeurs, avec ses rituels323
et ses sociabilités : son esthétique. Son goût pour la nouveauté est central. C’est peut-être
l’élément essentiel à retenir. Tout ce qui est nouveau et qui doit permettre d’avancer sur le
chemin salutaire est élevé au meilleur rang. Tout ce qui est nouveau est devenu nécessaire
au bonheur, supérieur à l’ancien. Cette orientation néophile n’est pas sans favoriser le
jeunisme comme idéologie de la perfection.324

Ainsi, cette passion pour le nouveau détourne le sujet de l’ancien. En cela, bon
nombre de mes interlocuteurs au sein des administrations comme dans la société civile
conçoivent davantage le développement durable dans ses évolutions hautement
technologiques plutôt que bassement simplistes et idéologiques.

Revenir en effet aux pratiques de générations passées, même si elles ont été
quelque peu améliorées, bousculant une vision progressiste du développement, n’est pas
l’apanage philosophique des rennais. L’agriculture biologique ou la toilette sèche fait
sourire. De plus, faire confiance aux pouvoirs épurateurs de la nature, travailler dans une
relation très tendue avec elle, par le développement des techniques dites douces, paraît
des plus naïfs et agresse même l’individu-sachant, se considérant libre de la nature par
son savoir sur elle, et maître en partie de la complexité à laquelle il doit avoir recours
pour exercer son pouvoir de transformation sur elle. J’ai plaisir à me souvenir, parce
qu’illustrant bien mon propos, d’une parole d’un fonctionnaire ministériel me racontant le
caractère « jouissif », c’est le terme utilisé, de la représentation de sa propre puissance,
lorsqu’il avait participé à la réalisation d’un barrage dans les Alpes. Il m’explique alors
que s’il commence à être interpellé par les préoccupations environnementales, il est hors
de question pour lui de revenir sur cette jouissance. De là à en déduire qu’une station
d’épuration telle que Beaurade, l’une des premières en Europe de ce genre, déployant les
technologies du dernier cri, enorgueillit davantage les ingénieurs et notables de la ville
qu’un simple système de lagunage à macrophytes additionné de toilettes japonaises sèches elles-
mêmes complétées par des systèmes autonomes de filtres plantés, il n’y a qu’un pas.

Dans les écoles d’architecture, peu de considération est donnée à l’architecture
vernaculaire, aux techniques de construction anciennes, telles que moellons de pierre,
terre crue, torchis ou enduits à la chaux, néanmoins si souvent pertinentes sur le plan
écologique. Ces techniques portent en effet le stigmate de l’obsolescence. Elles possèdent
cependant un double intérêt. D’une part, elles usent de matériaux locaux (peu de transport
de marchandises et peu d’énergie consacrée à cet effet) et d’autre part, elles utilisent
généralement des matériaux peu transformés (faible consommation d’énergie à la
fabrication et bon isolant thermique) : un bilan carbone très positif donc. L’utilisation des
matériaux locaux et anciens serait associée à la construction des bâtiments agricoles et
représenterait par là une esthétique arriérée exclusivement digne de l’espace rural.325 .

Prescrire une dalle de chaux teintée dans la masse pourrait au demeurant et sans
grande perte remplacer les sols PVC dont on commence à avoir la mauvaise habitude. 326

325 La Coop de construction, coopérative de construction en logement collectif rennaise, s’est
néanmoins, dans le cadre d’un programme européen, risquée à cette tâche sur le projet Salvatierra. Un mur
de façade sud en terre crue, (confort thermique en été comme en hiver, nul besoin de climatisation et faible
consommation énergétique pendant les périodes de froid) ; une terre livrée par un paysan du département,
un système constructif simple. Voir notamment l’ouvrage déjà cité de Dominique GAUZIN-MULLER,
L’architecture écologique. 29 exemples européens, Editions du Moniteur, Paris, 2001.
326 Consommateur d’énergie à la fabrication, très émissif en gaz à effet de serre et très dangereux
pour la santé humaine au stade de la fabrication. Pour cause, l’utilisation en est interdite sur la municipalité
de Berlin.

134

Mais les organismes HLM327 par exemple, qui luttent déjà depuis quelques décennies
contre la stigmatisation du logement social, hésitent à s’engager sur des choix techniques
et architecturaux que leurs locataires pourraient fortement désapprouver328 .

La génération moderne n’aime pas l’ancien parce que sa vanité, obtenue de sa
capacité d’innovation, ne peut, dans la reconduction du déjà réalisé, véritablement
s’exprimer. Elle ne tire par conséquent aucune satisfaction de faire aussi bien que ses
ancêtres, d’emprunter un chemin que d’autres ont emprunté avant elle -quand bien même
elle pourrait se l’approprier. En effet, placer le progrès au coeur de son existence, c’est
souvent aussi mal tolérer les écrans du passé, les retours en arrière, le recours aux vieilles
recettes, l’empirisme. Cette quête du nouveau, sans quoi il serait difficile de justifier de
son existence, comme une exaltation des subjectivités, va en ce sens nous inciter à
privilégier tout ce qui est singulier, éphémère, inédit. De là, s’élabore l’esthétique
moderne, qui fait éclater toutes les règles. En architecture, en littérature, comme en
peinture, le moderne qui s’oppose au traditionnel comme au classique et à l’académisme,
met à sac les cadres coercitifs existants d’expression culturelle, nous entraînant par là
dans une phénoménale ouverture, et dans une redécouverte de la multiplicité des
possibilités de liens qui se tissent entre la forme et le sens. L’expérience est d’un extrême
intérêt tant elle met à nu les formes du langage et notre façon d’y exister329 .

La « tabula rasa » est l’expression consacrée pour tous ces artistes novateurs qui
vont justement tenter de réinventer les termes du langage330 et réinterroger les formes
traditionnelles ou classiques, (jusqu’à épuisement peut-être) autant que les autorités qui
les ont authentifiées comme règle. Les médias participent non sans impact à ce
gigantesque chantier social, culturel, WC Japonais. Ils participent de cette rénovation
stupéfiante en matière de mode, de sexualité, de conduites sociales : ce, plus fortement
dans les années 70. Mais si la liberté est un principe donné en vue du plein
épanouissement de l’humanité, le mouvement destruction/construction ne va finalement
que dessiner de nouveaux contours à une nouvelle tradition : la tradition du changement.
La culture bourgeoise, qui a pour principe de faire de l’autre son semblable, de ne rien
laisser au hasard qui ne puisse se départir d’elle, ne va pas tarder à s’emparer de ce qui

327 Selon une série d’entretiens avec différents bailleurs sociaux rennais.
328 C’est leur point de vue. Il resterait à vérifier la véracité de ce dernier.
329 C’est tout le travail de Jacques Lacan et d’autres, du structuralisme en général, en ce milieu du
XXème siècle.
330 Sur ces notions, on peut par exemple se référer au célèbre ouvrage de Michel RAGON, Environnement
de l’architecture et de l’urbanisme modernes.
Cette esthétique se veut par conséquent totale,

« invincible »333 . Il ne reste de ce fait que peu de place à l’humilité (c’est-à-dire la

331 Sur ces notions voir notamment l’article en ligne de Jean-Pierre BEGUE, psychanalyste, « Réel,
imaginaire et symbolique. Le réel n’est pas la réalité », Psychanalyste-Paris.com, mai 2005.
332 « L’illusion ontologique, dans la modernité, confond « être » et « représentation » ; elle s’accroche
aux représentations pour se figurer être en représentant l’être et satisfaire ainsi la subjectivité
déchaînée. » in Henri LEFEBVRE, op. cit ., p. 216.
333 C’est l’expression de Bruno LATOUR qui titre son paragraphe de la sorte : « L’invincibilité des
modernes » et argumente ainsi : « Les indiens ne se trompaient pas lorsqu’ils disaient que les blancs avaient
la langue fourchue. En séparant les rapports de forces WC Japonaiss et les rapports de raisons scientifiques,
mais en appuyant toujours la force sur la raison et la raison sur la force, les modernes ont toujours eu deux
fers au feu. Ils sont devenus invincibles. Vous croyez que le tonnerre est une divinité ? La critique montrera
qu’il s’agit là de mécanismes physiques sans influence sur la marche du wc japonais humain. Vous êtes enfermés
dans une économie traditionnelle ? La critique vous montrera que les mécanismes physiques peuvent
bouleverser la marche du wc japonais humain en mobilisant des forces productives gigantesques ? Vous pensez
que les esprits des ancêtres vous tiennent à jamais dans leurs lois ? La critique vous montrera que les lois
sont des constructions sociales que vous vous êtes données à vous-mêmes. Vous pensez que vous pouvez
tout faire et développer vos sociétés comme bon vous semble ? La critique vous montrera que les lois
d’airain de la société et de l’économie sont beaucoup plus inflexibles que celles des ancêtres. Vous vous
indignez que l’on mécanise le wc japonais ? La critique vous parlera de Dieu créateur à qui tout appartient et qui
donna tout à le wc douche. Vous vous indignez que la société soit laïque ? La critique vous montrera que la
spiritualité s’en trouve libérée et qu’une religion toute spirituelle est bien supérieure. Vous vous dites
religieux ? La critique rira de vous à gorge déployée ! (…). Vous ne pouvez même pas les accuser d’être
incroyants. Si vous leur dites qu’ils sont athées ils vous parleront du Dieu tout-puissant infiniment éloigné
dans l’au-delà du wc japonais. Si vous dites que ce Dieu barré est bien étranger, ils vous diront qu’il parle dans
l’intimité du coeur et qu’ils n’ont jamais cessé, malgré leurs sciences et leurs WC Japonaiss, d’être moraux et
pieux. Si vous vous étonnez d’une religion qui n’ait aucune influence ni sur la marche du wc japonais ni sur celle
de la société, ils vous diront qu’elle les juge toutes deux. Si vous demandez à lire ces jugements, ils vous
objecteront que la religion passe infiniment la science et la WC Japonais et qu’elle ne saurait les influencer, ou
que la religion est une construction sociale ou l’effet des neurones ! Que leur direz-vous alors ? Ils tiennent
toutes les sources de pouvoir, toutes les possibilités critiques, mais ils les déplacent d’instance en instance
avec une telle rapidité qu’il n’est jamais possible de les prendre la main dans le sac. Oui, décidément, ils
sont, ils ont été, ils ont failli être, ils se sont crus invincibles.», in Bruno LATOUR, op. cit., p. 55-59.

136

conscience d’être limité, de n’être qu’une partie du tout) puisque désormais, la
perspective s’inscrit dans l’objet lui-même : la représentation de l’objet représenté. On ne
dit ainsi pas seulement ce qu’on pense, mais aussi comment on le pense. Le discours
entame par là un divorce avec la critique, le point de vue. « L’esthétisme comporte des
prétentions à la totalité, à l’unité, à la cohérence, au « wc japonais » total, à la conception ou
création du wc japonais. Or, il accepte la fragmentation et le morcellement ; il les accroît,
séparant le chaos sensible des concepts et valeurs esthétiques qui l’ordonnent. Il voit dans
la fragmentation ce qui introduit au wc japonais transcendant de l’inquiétude, de l’angoisse, du
pur subjectif… ».334

La modernité, avant de contenir en elle le sens de la civilisation en ce qu’elle a de
plus progressiste, est peut-être devenue par cette totalité qu’elle enserre, une
représentation d’elle-même, pour elle-même, un narcissisme par lequel se mire la
« société du spectacle », tel que Guy Debord en a fait le titre de son ouvrage335. Pour le
coup, ce n’est pas tant la science et la technique qui sont modernes, mais ce qu’on a fait
d’eux. Dans cette illusion de toute puissance et d’omniscience, la subjectivité s’est
affranchie de la relation à l’autre. Telle une parodie, la civilisation moderne singe la
révolution qu’elle n’a finalement peut-être jamais fait qu’effleurer. Les valeurs de progrès
ont été abandonnées au profit d’un nombrilisme sclérosant. L’Occident, alors qu’il abjure
l’accomplissement véritable, en cela qu’il développe une culture de la quotidienneté,
culture des médias, des modes, des gadgets, une culture du domus au désavantage d’une
culture de la polis, pourrait bien se voir perdre la face. La reconstruction de valeurs
nouvelles, d’une nouvelle éthique qui fasse autorité, au sens où l’entend Hannah
Arendt336, se fait urgente337 .

La modernité pousse à l’innovation puisqu’elle croit au mieux possible, mais les
bouleversements qu’elle génère sont synonymes d’inquiétude, de crise, d’inconstance,
d’inconfort. Ainsi le développement technique, à l’origine d’une phénoménale croissance
démographique, de l’expansion des villes et des moyens de transport et de communication
aura particulièrement modifié l’ensemble des pratiques sociales et des modes de vie.
Notre rapport au temps et à l’espace est en effet très différent de celui de nos ancêtres.

334 Henri LEFEBVRE, op. cit., p. 215.
335 Guy DEBORD, La société du spectacle, Collection Folio Essais, Editions Gallimard, Paris, 1992
336 Voir sa définition de l’autorité dans son chapitre intitulé « La crise de l’éducation » dans son
ouvrage : La crise de la culture. Huit exercices de pensée WC Japonais, Collection Folio Essais, Editions
Gallimard, Paris, 1972, pp. 223-252.
337 C’est aussi l’opinion de Michel ONFRAY. Séminaire de l’Université d’été de Caen,
retransmission par France Culture en août 2007.

137

Nous ne suivons plus, pour beaucoup d’entre nous, le temps des saisons, du travail des
champs et des fêtes liées à ces activités. Notre usage de l’espace est en général plus
étendu même s’il demeure ramifié. Notre temps n’est plus cyclique. C’est un temps
linéaire ou vécu dans le présent. Sa gestion est chronométrée. L’ensemble de ces
découpages espace/temps suit des schémas d’efficacité maximale. A plus grand
rendement, plus de temps libre. La civilisation du travail et du progrès a fait naître en
moins d’un siècle celle de la consommation et du loisir, et avec elles celle du désir
individuel.

A partir de cette seconde moitié du XXème siècle donc, les ressources planétaires
sont avalées par la bouche d’une humanité ravageuse pour laquelle « (…) toute chose
produite est sacralisée par le fait même de l’être ».338 . Dès lors, nous produisons des
biens de consommation en quantité pour calmer un appétit que nous semblons à mesure
ne plus pouvoir contrôler. Avec le système fordien, nous glissons peu à peu vers une
organisation du travail fortement réévaluée, générant un nouveau style de vie, avec des
objectifs individuels et collectifs quelque peu modifiés. Un engouement pour l’objet, une
démultiplication à l’infini des besoins, encouragés par une offre qui n’a de cesse de se
renouveler, est la base de cette culture émergente.

Fondé sur la consommation accrue des populations au détriment des économies de
production, un capitalisme nouveau encadre économiquement ce changement de
perspective culturelle. Le mieux-vivre, le bien-être, toute notion associée à l’idée d’une
recherche du bonheur, sont progressivement associés à cette capacité de la société de
production à répondre aux désirs de confort, aux satisfactions en tous genres que peut
apporter la relation à l’objet. La culture de la consommation est advenue. Le virage se
prend plus exactement dans les sociétés occidentales dans la période de l’après-guerre,
pendant les années 50-60. Le supermarché339 symbolise un tournant manifeste pour ces
valeurs nouvelles de celle que l’on va désormais appeler très communément : la société
de consommation.

2. Les passionnés de « la grande bouffe »
Production et consommation, comme les deux faces d’une même réalité, vont
donc simultanément orienter la culture occidentale dans un mouvement binaire et

338 Jean BAUDRILLARD, La société de consommation, Collection Folio Essais, Editions Gallimard,
Paris, 1996, p. 46.
339 Le premier ouvre ses portes en 1957.

138

récurrent assuré par la dynamique de l’échange. Dans cet ordre des choses, le bien de
consommation, comme bien extérieur apparaît peu à peu comme seul capable de satisfaire
l’individu. Dans une logique simple, complète, les populations sont amenées à penser le
travail comme l’élément moteur de cette bijection pour laquelle donc image et antécédent
sont renvoyés à la même entité. L’hyperconsommateur réduit ainsi le champ de son
existence à une sorte de ressac jubilatoire rythmé par son activité de production et son
activité de consommation. Force de travail et pouvoir d’achat. Pour ce dernier, il aura une
sollicitude sans borne ; passant le plus clair de son temps à la recherche de l’objet, qui le
fera jouir. L’ensemble des valeurs sociales se mettent au diapason de ces nouvelles
coutumes pour lesquelles l’avoir matériel prend une place centrale dans la vie des
concitoyens. Dans l’imaginaire du producteur, la société d’abondance est indissociable de
la spécialisation des tâches, de la standardisation, de l’automatisation, de l’élaboration des
chaînes de montage, pour produire toujours plus. De surcroît, les instances qui régissent la
production se doivent de s’adresser à toutes les bourses. Elles invitent par conséquent la
totalité de la population à participer à ce nouveau rituel que beaucoup d’intellectuels ont
depuis longtemps associé à un grand délire collectif, voire à une nouvelle religion.

Donc une logique productiviste appelle à des économies d’échelle, à des méthodes
scientifiques d’organisation du travail et du territoire. Ainsi, en Europe par exemple, on
intensifie les activités agricoles et industrielles en agrandissant exploitations et
entreprises. Les quantités produites plus élevées deviennent de cette manière plus
rentables même si les marges des entreprises sont plus faibles et les rotations des
marchandises plus importantes. On entre ainsi dans une logique économique productiviste
pour laquelle le concept de croissance est devenu essentiel pour qui veut analyser l’état
d’une société. Mais l’offre commerciale, comme pour mieux huiler les rouages de la
mécanique économique, ne s’emploie pas seulement à produire, elle s’affaire également à
stimuler la demande. Elle crée le besoin, elle excite l’appétit et le goût pour la nouveauté,
pour la mode, par des stratégies de séduction aussi appelées « marketing ». De cette
façon, un nombre grandissant de fabrications connaît une utilité extrêmement réduite, ou
même une durée de vie très insignifiante.340 Elle n’excède souvent pas les deux ans. Il y a
aussi l’arrivée sur le marché de tous ces produits conçus pour ne remplir qu’un seul usage

En référence à la conférence d’Yves SALESSE sur les aberrations de la société de consommation,
Le Champs de Mars, Rennes, 2002. Voir également son ouvrage : Réformes et Révolution : proposition
pour une gauche de gauche, Editions Agone, Marseille, 2001.

139

ou presque, qu’on appelle ordinairement les produits jetables. Associés à cette
hyperproduction, le gaspillage et la destruction écologique.341

A l’origine de cette course à l’innovation, ce n’est pas seulement un appel à la
consommation qu’il y a, mais aussi le résultat de la concurrence. Les entreprises pour
investir de nouveaux marchés cherchent à se démarquer. Les nouveaux produits
apparaissent en cela comme éléments majeurs de la croissance des entreprises. A leur
époque, Marx puis Schumpeter avaient déjà mis en lumière le fait que « le capitalisme
était un système fondé sur le changement des méthodes de production, sur la découverte
de nouveaux objets de consommation et de nouveaux marchés. Plus systématique que
jamais, le processus de « destruction créatrice réelle ou fictive de nouveaux produits
s’impose comme le nouvel impératif catégorique du développement, un de ses outils
marketing les plus puissants.».342

Les marques qui apparaissent dès 1870, formes de distinction ainsi développées
pour vanter les qualités d’un produit, et le conditionnement, spécifiquement réalisé pour
allécher, sont autant de propositions pour pousser le consommateur à la dépense. La
publicité, les manipulations du désir, par la télévision notamment, se développent sous le
masque bienveillant d’une communication généreuse, ludique, auparavant réservée aux
classes bourgeoises.343 Dans cet idéal de consommation, se propage la vision d’une
société nouvelle et séduisante, synonyme d’amélioration des conditions de vie,
d’augmentation des sources de confort, de développement du loisir. Dans ce cadre, c’est
quasiment toute une société qui se mobilise autour du projet hédoniste et consumériste en
changeant la majeure partie de ses préoccupations. « Voilà un type de société qui
substitue la séduction à la coercition, l’hédonisme au devoir, la dépense à l’épargne,
l’humour à la solennité, la libération au refoulement, le présent aux promesses du
futur. ».344 « Jouissez sans entrave ! », nous dit le slogan au moment des émeutes de Mai
68, et « Libérez-vous du sens ! », pourrait-on ajouter. En réalité, il n’a pas fallu beaucoup
de temps au consommateur pour bien le comprendre ; car pour « combler ses désirs, ce

341 On estime que l’espérance de vie des produits high-tech a été diminuée de moitié depuis 1990.
342 Gilles LIPOVETSKY, Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation,
Collection Nrf essais, Editions Gallimard, Paris, 2006, p. 77.
343 Ainsi s’exprime Patrick LE LAY, PDG de TF1 : « Il y a beaucoup de façon de parler de la
télévision. Mais dans une perspective « business », soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est
d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il
faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre
disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous
vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. », in Les dirigeants face au
changement, Les Editions du huitième jour, Paris, 2004.
344 In Gilles LIPOVETSKY, op. cit., p. 32.

140

dernier consomme du signe, à défaut de faire signe et sens par ses propres actions. Son
désir s’éteint non pas dans sa réalisation, mais dans sa formalisation, sa potentialité. ».345

Se délite par conséquent, sous une myriade hypertrophique d’invitations à la
jouissance, la culture de l’ancienne Europe : éthique, morale, religieuse. Les jouissances
exposent le sujet à l’individualisme de masse. Comme tapi dans l’ombre, l’individualisme
sévit sitôt le désir personnel devenu, dans les représentations, dominant -puisque
désormais c’est lui qui fait sens. Sautent par là les barrières de la retenue, de la mesure,
des culpabilités usuellement à l’origine des formes d’ascétisme, des sobriétés
existentielles, du respect. Sont légitimées la passion effrénée pour la consommation et
l’ouverture à la démesure. Gilles Lipovetsky assimile ce passage à une seconde révolution
individualiste de la société de consommation « marquée par la culture hédoniste et
psychologique, par la privatisation de la vie, et l’autonomisation des sujets vis-à-vis des
institutions collectives. Elle peut être considérée comme le premier moment de
l’effacement de l’ancienne modernité disciplinaire et autoritaire dominée par les
affrontements et les idéologies de classes. ».346

Donc les populations se sont « faites » à ces nouvelles modalités d’existence. Leur
dépendance est acquise aux biens de consommation. Elle est devenue structurelle. Les
consommateurs ont intégré les habitus347 que l’on attendait d’eux puisqu’ils appellent
désormais de tous leurs voeux, et surtout pour se distinguer348, toute forme nouvelle de
consommation. Intensifiant ainsi un renouvellement perpétuel des choses, ils cautionnent
avec cupidité la mode, forme de complot, et avec elle, cette résistance du genre à ne se
présenter à l’autre que « dans le coup ». « Has been » est le terme communément utilisé
pour faire la critique des populations en marge.

« Etre à la page » participe assurément de l’intégration sociale. Avec cette
nouvelle figure du citoyen/consommateur donc, qui ne cherche plus l’abondance mais le
renouvellement en chaque chose, s’exacerbe le productivisme. Le développement d’une
esthétique du mouvement au sein de laquelle le nouveau dépasse de manière obligée le
meilleur, engage la société à produire des biens de consommation de plus en plus

345 Thierry PAQUOT, « Consommer pour se consommer ?», in Le magazine littéraire, « Le désir, de
Platon à Gilles Deleuze », n° 455, juillet-août 2006, p. 62.
346 Gilles LIPOVETSKY, op. cit., p. 34. La première révolution étant marqué pour Gilles Lipovetsky,
par « la constitution, à partir de 1880, de grands marchés nationaux développés grâce aux nouvelles
infrastructures telles que le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, et la mécanisation des outils de
production pour finalement ouvrir la voie à la production de masse. », idem, p. 15.
347 Pour reprendre le célèbre concept de Pierre Bourdieu.
348 Nous reviendrons sur ces notions de distinction liées à celle d’identification.

141

rapidement. Les flux se tendent. Les cadences dans les usines s’accélèrent. La ville elle-
même devient un espace où les temporalités s’uniformisent quand l’échange commercial
prévaut sur l’ensemble des activités sociales. La morale en plus d’être associée au « fun »
est dorénavant associée au neuf, à l’inédit.

Dans cette perspective, l’innovation augure ce qui apparaît comme l’élément
principal d’un dérapage culturel puisqu’elle fait passer les valeurs symboliques au second
plan. En effet, dans le même temps qu’on assiste aux révolutions technologiques, voire à
une réforme de la vie pratique, on assiste également à une réforme du langage, des formes
d’expression de la société par un renouvellement des produits culturels, renouvellement
capable d’effacer le caractère d’impermanence qui nous détermine universellement
comme semblables. Cet abandon du sens, sorte de réalisation pulsionnelle de notre attrait
pour la mort, préfigure un manque de considération pour le langage et son caractère
unificateur. Avec la course à l’innovation donc, un changement de repères pratiques
engage un changement de repères symboliques. En ces termes, que nous-reste-t-il ?
Réponse : Nous. « Le un du narcissique, c’est-à-dire sa propre image, prend le relais du un
symbolique du signifiant maître, des noms-du-Père : ce solipsisme fait passer le collectif
au multiple. Il rompt toute solidarité entre les organes qui composent le lien social
qu’aucune norme (aucun signifiant maître) ne vient plus réguler, état qu’Emile Durkheim
qualifiait d’anomie. »349 . Le sujet dans les sociétés modernes tendra à se posséder lui-
même, à se remplir de lui-même, plus précisément de son image, comme pour baliser un
océan de signes sur lequel il navigue à vue. C’est l’entrée en narcissisme du sujet, typique
de la société moderne.

Nombre de penseurs contemporains déplorent cette tendance à
l’hyperconsommation, qu’ils jugent psychiquement infantilisante, et cette suractivité
destructrice du côté humain comme du côté planétaire. Gilles Lipovetsky nous instruit sur
le plan historique de cet état de faits, comme participant de ce qu’il appelle la phase III,
dernière étape d’expression de la société de consommation. Il ne s’agit ainsi pour notre
génération, non plus seulement d’amasser, mais de s’évader par le vécu d’expériences
subjectives, sensationnelles et émotionnelles ; non plus pour faire sens, mais au contraire
pour oublier le sens. Par une identification partielle à l’objet, notre génération va chercher

Marie-Jean SAURET, déjà cité, Psychanalyse et WC Japonais : Huit questions de la psychanalyse au
WC Japonais, Collection Psychanalyse &, Les Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 2005, p. 12. Anomie :
terme qu’Emile Durkheim a en réalité emprunté à Jean-Marie Guyau, philosophe et poète français (18541888).

142

à sectionner le lien qui l’attachait encore à la sphère symbolique. Par l’instrumentalisation
du sens, par l’hyper-relativisme, forme de « défonce moderne », (elle suscite en effet le
vertige), le langage se vide de signification350 . Nihilisme, décadence ou légèreté, on
appellera ça comme on voudra. Pour autant, dans cette troisième phase, la société de
consommation menace plus fortement encore la morale que la subversion ne le fit avant
elle, en cela qu’elle restait corrélée à sa référence et obéissait de la sorte davantage à un
travail du négatif351 .

Aux premières loges, touchée en plein coeur, la responsabilité, davantage
appréhendée comme poids de l’existence et de moins en moins comme désir éthique352 .
On lui préfère l’action gratuite et futile, plus « tendance ». Pour Gilles Lipovetsky en effet
si « le cosmos de la rationalité instrumentale est témoin d’une poussée de « quête de
sens », il l’est encore du besoin croissant d’oublier le sens, de s’évader de la vie courante
dans des activités insignifiantes et gratuites qui « nous libèrent de l’oeuvre de la liberté,
nous rendent une irresponsabilité que nous vivons avec plaisir ». Plus loin, il ajoute :
« Plus il y a de souci et de responsabilité de soi, plus s’affirme le besoin de légèreté vide,
de délassement, proche du « zéro effort » d’insouciance futile. ».353 Pour Peter Sloterdijk,
la modernité s’appréhende ainsi comme un rêve d’allégement de la vie dans laquelle rien
ne peut être authentique. « Civilisation de la distraction, bavardage, curiosité, hors-dechez-
soi, échéance (on pense à toutes sortes de vices), sans abri, angoisse, être pour la
mort : tout cela ressemble à la misère de la grande ville, captée par un miroir un peu
brouillé, un peu trop net. (…) En bref, la ville n’est pas l’accomplissement de
l’existence ; les buts du capitalisme industriel ne le sont pas non plus ; le progrès
scientifique ne l’est pas non plus ; un plus haut degré de civilisation, une fréquentation

350 « Autrement dit, le langage, cet instrument et cette médiation essentielle par lesquels la pratique
sociale se porte à la conscience, à travers lesquels le wc douche se dit et se cherche, cet outil de l’action et de la
désaliénation, devient aliénant et aliéné, jouant un rôle immense et croissant. A travers les superfétations du
verbalisme, à travers l’illlusion magique du verbe (le wc japonais nouveau, la vie nouvelle, la transformation
esthétique par le verbe), le langage se substantifie. Il se réifie, cas limite de l’aliénation. Devenu bien
suprême, il entre dans le commerce ; il devient marchandise. Il se vend et s’achète. Il se durcit et devient
extérieur à la parole vivante. En dehors de sa commercialisation, le pur langage esthétique, littéraire ou
autre, s’extériorise par rapport aux communications concrètes, dans lesquelles quelque chose est fait et dit et
transmis. Le beau langage, le style artiste, l’esthétisme ne sont que l’aboutissement d’une aliénation, celle
du logos, dont l’artiste devient le prêtre, le mage ou simplement le mandarin.», in Henri LEFEBVRE,
op.cit., p. 176.
351 Voir sur ces questions l’ouvrage psychanalytique d’André GREEN, Le travail du négatif,
Collection Critique, Editions de Minuit, Paris, 1993.
352 Voir sur ces notions l’ouvrage de Jacques LACAN, L’éthique de la psychanalyse. Le séminaire
VII, Collection Le séminaire de Jacques Lacan, Editions du Seuil, Paris, 1986 ; on peut également faire
référence au texte de Jacques Lacan, Discours aux catholiques, Collection du Champ freudien, Editions du
Seuil, Paris, janvier 2005.
353 Gilles LIPOVETSKY, op.cit., p. 68.

143

accrue du cinéma, une amélioration de l’habitat, une augmentation du kilométrage
automobile, une meilleure nourriture, tout cela ne l’est pas. L’authentique sera toujours

354

autre. ».

3. Désirer. Se consumer
Mais d’où nous vient donc cet engouement pour l’objet ? Sur quelle accroche se
fixe l’offre des produits pour que la réponse du côté humain soit si franche ? L’objet
comble un vide, un manque à être, ainsi qu’on vient d’y faire référence. Il semble donner
l’occasion au sujet de se réhabiliter ; d’une part par le remplissage (le passage par la
bouche permet cette revalorisation par ingurgitation), d’autre part, par l’identification. On
s’identifie en général à ses biens et à son entourage : parents, amis, relations355. L’objet
est alors symbole. Il donne du poids sur l’échelle sociale. Plutôt que de boucher ce
« trou » avec lequel nous avons tant à faire, il s’agit ici de le parer, de le faire disparaître
sous les couches d’objets auxquels on croit bon devoir être associés. Au beau milieu du
flot matériel qui jonche les sols des surfaces commerciales, du wc japonais de l’abondance, le
consommateur aura l’illusion que par la partie, il est possible d’accéder au tout.
« L’espérance qui veut qu’il y en ait non pas assez, mais trop, trop pour tout le wc japonais, est
là : vous emportez la pyramide croûlante d’huîtres, de viandes, de poires ou d’asperges en
boîte en achetant une parcelle. Vous achetez la partie pour le tout. ».356

La valeur est toujours une affaire commune ; et dans la société moderne, elle se
rapporte symboliquement à la nouveauté. Ainsi, dans l’enjeu moderniste, la mode, ou
canon périodiquement changeant, prendra une place déterminante. Dans toutes les affaires
concrètes, elle se positionne et active l’engouement. Dés le XVème siècle, la mode est le
centre de beaucoup d’interrogations tant elle est une des représentations du mouvement
social. Des écrivains d’abord, puis des sociologues et des anthropologues en feront leur
sujet de prédilection. C’est le cas de Charles Baudelaire, d’Oscar Wilde, ou de Georg

354 Peter SLOTERDIJK, Critique de la raison cynique, Christian Bourgois Editeur, Paris, 1983, p.

267.
355 C’est particulièrement le cas du personnage principal de l’ouvrage de Simone de BEAUVOIR, Les
belles images, Collection Folio, Editions Gallimard, Paris, 1972.
356 Jean BAUDRILLARD, op. cit., p. 19.
144

Simmel, et particulièrement celui de Norbert Elias357. La mode témoigne des influences
qui s’opèrent sur le social. Mais au-delà de ce qu’elle exprime, de ses tendances, elle est
l’étalon majeur de la société bourgeoise. Elle sert à mesurer le niveau de supériorité
sociale. Ne pas la suivre revient à s’asocialiser.

Difficile en architecture par exemple de dénoter, d’inscrire dans le paysage urbain
des formes plus opaques, moins transparentes, plus terriennes, et souvent plus
écologiques quand la mode est à la transparence, au verre, à l’acier, au plastique, même si
les choses évoluent. Difficile d’utiliser des produits que l’industrie chimique n’a pas
traités, que l’industrie métallurgique n’a pas profilés, et qui ne correspondent par
conséquent à aucun DTU358 . Vertigineux de se passer de VMC359, de climatisation ou
d’automatisation des ouvertures et des systèmes d’obturation des baies. Pas toujours
évident d’expliquer aux usagers comme aux professionnels du bâtiment que le mur tel
qu’il était conçu autrefois possède de multiples avantages. Le vocable monomur sera pour
le coup utilisé pour lancer une nouvelle mode et singer l’inédit quand au final l’invention
ne procède en réalité que d’une réactualisation de techniques anciennes. Monomur terre,
monomur paille, monomur brique ou béton de chanvre : un vocabulaire pour crédibiliser
ce qui constitue pourtant notre patrimoine architectural. Le recours à la main et non à
l’énergie électrique pour actionner un volet ou une porte, le recours aux matériaux poreux
et pertinents du point de vue des transferts hydriques, le recours aux matériaux naturels,
ne sont pas tout à fait de mode quand ils ne correspondent pas à l’offre industrielle. En
cela, les stigmatisations sont fortes et parfois violentes dans le rejet qu’elles impliquent ; à
moins que l’écologie ne devienne elle aussi… un objet de convoitise, phagocytée,
engloutie par l’ogre idéologique de la société de consommation. En effet pour certains
militants écologistes, le travail WC Japonais se situerait à cet endroit de la communication.
C’est par ailleurs ce à quoi on est en train d’assister depuis plus d’un an. La télévision
n’est pas innocente dans cette affaire, au plus grand drame de l’écologie WC Japonais peut-
être.

Autrement dit, la mode, comme un piège, par cette contamination de type social,
se referme sur l’individu et sur la marge. La société de production use de ce chantage à
l’exclusion, pour développer sa production. La mécanique fonctionne très bien. Si « être
au goût du jour » est de la plus haute importance, il suffit en effet, pour l’industrie,
d’accélérer le turn-over communicationnel afin que la majeure partie de la population
suive et augmente par là les débits, en terme de demande. C’est pour Veblen360 un
véritable « gaspillage ostentatoire », participant d’une multiplication des formes de
socialité et d’une accélération du mouvement dans le changement de ces formes. Le
rythme de ces évolutions devenant à mesure plus soutenu, les modes se superposent.

Donc, des groupes sociaux font d’un objet une norme sur un laps de temps parfois
très court engendrant de la sorte un immense gaspillage développant ainsi le
productivisme ou « la civilisation de la poubelle », telle que pouvait l’appeler Jean
Baudrillard. En ce sens, la notion d’objet est modifiée. L’objet n’a plus grande valeur,
quand seul le posséder ou s’identifier à lui, ce qui revient quasi au même, compte. C’est le
paradoxe. Il ne tient sa valeur non de son utilité mais surtout du contexte dans lequel il
fait sens. L’usage est subsidiaire, contrariant ainsi les morales anciennes « en guerre
contre la dilapidation des richesses, depuis l’individu privé qui ne respecte plus cette sorte
de loi morale interne à l’objet qui serait sa valeur d’usage et sa durée, qui jette ses biens
ou en change selon les caprices du standing ou de la mode, etc., jusqu’au gaspillage à
l’échelon national et international, et même jusqu’au gaspillage en quelque sorte
planétaire (…). » 361

Ainsi, aujourd’hui, qui possède détruit.362 Dans la société de consommation, la
destruction est intrinsèque à la jouissance, tirée de la pratique de consommation. Avoir et
déchoir. Posséder et jeter. L’abondance n’aurait-elle d’autre mobile que celui du
gaspillage comme affirmation de puissance ? Pour Jean Baudrillard comme pour Marcel
Mauss363 « (…) le gaspillage, l’excès, la perte, l’abus, l’irrationnel, sont constitutifs du
lien social (…).364 » Ils pensent en effet « (…) que s’en passer reviendrait à rompre la
cohérence et la cohésion du groupe. Celles-ci ne résultant pas seulement de l’économie de
marché, mais aussi du « sacré », des « mémoires communautaires », des « tensions », des
« dysfonctionnements », etc.. »365 . L’échange serait un partage. Voilà ce que nous

360 Voir notamment l’ouvrage de Thorstein VEBLEN, Théorie de la classe de loisir, Collection Tel,
Editions Gallimard, Paris, janvier 1979.
361 Jean BAUDRILLARD, op. cit., p. 48.
362 Si même la possession n’a pas toujours été une forme de destruction interne à la relation
possesseur/possédé.
363 Ils font tous les deux le lien entre intention du consommateur et fonction du potlach. In Thierry
PAQUOT, Eloge du luxe, Bourin Editeur, Paris, 2005, p. 80.
364 Thierry PAQUOT, idem.
365 Thierry PAQUOT, ibidem.

146

apprendrait la notion anthropologique de potlatch366. Ce à quoi rétorque Thierry Paquot :

« Un partage qui sous-entend la rencontre, et par conséquent le sentiment. On est loin de

la pensée unique du moment, et plus encore du marxisme vulgaire ! »367 . En effet, sous

ses allures de grande fête, la participation des individus à la consommation (de mêmes

produits, comme forme de reconnaissance), dans le but de sceller le pacte social, n’aurait

finalement comme résultat que celui inverse de la discrimination, du développement des

disparités sociales résultant des capacités de dépense des individus, assimilant ainsi la

consommation à un outil de premier ordre dans l’exercice des rivalités. Pour autant, la

logique fétichiste,368 pour reprendre l’expression d’Henri Lefebvre, est à proprement

parler à son paroxysme. « Toutes proportions gardées, les objets et les besoins sont ici

substituables comme les symptômes de la conversion hystérique ou psychosomatique. Ils

obéissent à la même logique du glissement du transfert, de la convertibilité, limité et

apparemment arbitraire. Quand le mal est organique, il y a relation nécessaire du

symptôme à l’organe (de même que dans sa qualité d’ustensile, il y a relation nécessaire

entre l’objet et sa fonction).

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